Céline Wagner
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Billet de blog 26 nov. 2019

Barly Baruti - Les mêmes causes produisent indéniablement les mêmes effets

« Il se dégage un constat amer dans nos enseignements scolaires et dans l’imaginaire collectif : la méconnaissance de notre propre Histoire au profit des histoires venues d’autres cieux (parfois des pays colonisateurs). Et pourtant, c’est toute une richesse, un creuset formidable, un filon inépuisable d’où l’on peut tirer des récits extraordinaires. » Barly Baruty

Céline Wagner
Auteur de roman graphique
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Bonjour Barly, bienvenu sur BDleaks. Tu es né à Stanleyville, en République Démocratique du Congo, tu vis aujourd’hui en belgique, tu es auteur de bande dessinée, musicien, et impliqué dans l’organisation du festival de bande dessinée de Kinshasa.

Peux-tu nous parler de ton engagement dans la bande dessinée, qui dépasse le champ artistique pour aborder des sujets de sociétés.

J’ai presque l’impression que tu as répondu à ta question, à la manière dont elle est « orientée » (rires). Oui, c’est un engagement. Ou plutôt, ça l’est devenu. On n’en vient pas à aborder des sujets de société par « plaisir », je crois que cela émane d’une certaine expérience subie dans son parcours. Quelque part, on ne fait qu’étaler ce qui couve en nous. Au départ, je suis né dans une famille d’artistes et je me suis imprégné de cet univers pour développer l’amour pour l’art. L’art en général, et particulièrement la peinture. Le virus de la BD m’a touché après, suite à ma passion pour la lecture. Avec le temps je me suis approprié ce mode d’expression.

Quelles sont tes sources d’inspirations ?

Ce qui m’entoure et ce qui se passe ailleurs, que j’imagine possible autour de moi : les faits de société, les voyages intérieurs ; dramatiser les faits banals pour en faire des histoires touchantes… Mais ces derniers temps je me tourne vers le patrimoine historiques africain…

Ta bibliographie est riche. Tes histoires, co-écrites avec différents scénaristes se situent au Congo, abordent de multiples sujets en rapport avec la grande Histoire et les contextes sociaux actuels ; comme Madame Livingstone, (Glénat), durant la Première Guerre Mondiale sur le lac Tanganyika ; Le retour, avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (Éditions PNUD Kinshasa) ; Comprendre la Transition en RD Congo, avec l'O.N.G - Formation et Education pour le Développement (FORED) ; Mon trésor, c’est ma Vie !, BD sur le sida, en 2010 le Programme National Multisectoriel de Lutte contre le sida (PNMLS RD Congo) ; et bien d’autres …

Sur le net, on trouve facilement tes livres présents chez les gros éditeurs français, en revanche, impossible de trouver des informations sur tes livres édités au Congo. Ces sujets sont pourtant essentiels et tes dessins sont magnifiques. Peux-tu nous parler d’un sujet qui te tient tout particulièrement à cœur ?

Je commencerais par m’appesantir sur ce manque de traçabilité de mes ouvrages édités au Congo. La plupart d’entre eux sont des travaux de commande qu’on désigne comme étant du « job alimentaire ». Ces commanditaires ne sont pas forcément des éditeurs. Du coup, ils n’en assurent ni la promotion ni la visibilité. Cela se limite à un cadre restreint, en rapport avec leurs intérêts spécifiques. Ceci étant, même si les sujets me sont imposés, je les traite à ma façon et j’en profite toujours pour imprimer ma marque, mon approche, mon regard…

Tu sais qu’en France (peut-être même en Belgique) les auteurs pâtissent de la surproduction d’exemplaires par livres, pour vendre moins cher à l’unité, ou encore pour occuper l'espace en librairie... la quantité a pris le pas sur la diversité. Dans ton entourage professionnel, cette question suscite-t-elle un intérêt ?

Absolument. Et je ne pense pas être le seul à le déplorer. Cela installe un sentiment de frustration terrible. Dans mon cas, c’est d’autant plus abominable ; quand tu penses que les gens qui devraient être les premiers intéressés par tes histoires n’y ont, nécessairement, pas accès ; faute d’infrastructures adéquates ou tout simplement par manque de pouvoir d’achat. Donc, tu te bats déjà pour essayer de bien atteindre ton public et à peine tu crois t’approcher de ton objectif que tu dois déjà partir sur un autre album. « Le précédent n’a pas fonctionné suffisamment en librairie : pilonnage ! La loi de l’offre et de la demande. » Je voudrais tant atteindre les jeunes écoliers au fin fond de l’Afrique pour leur expliquer que ce qui leur arrive n’est pas forcément une fatalité, par exemple. Mais pour cela, il faut trouver des stratégies nouvelles. C’est vers cela que je me tourne en ce moment.

Ton point de vue est intéressant car tu travailles aussi bien pour un gros éditeur que pour des structures plus modestes. Pour assurer une meilleure diffusion de ces dernières il faudrait se partager l’espace sur les étagères des libraires, par conséquent, imprimer moins et valoriser l’édition numérique. Es-tu d’accord avec cette proposition ?

Je crois avoir répondu à moitié à cette question. Il faut trouver une approche alternative, c’est vrai. Pas seulement en numérique. Ce mode de diffusion facilite énormément les choses, mais en même temps, il relègue l’amour de la lecture au rang d’un exercice fast food intellectuel. On s’acquitte d’une tâche, comme on gobe l’info LCI de 20 heures devant sa télé, le soir après avoir accompli sa journée. Il est vrai que je fais vraiment vieux jeu, mais je retrouve un certain respect quand un lecteur termine sa séance de lecture, ferme son livre et prend soin de le ranger. Aussi simplement. Le contact avec l’objet est primordial. Loin de moi l’idée de faire un procès rétrograde du papier face au numérique, je trouve qu’il faut faire la part des choses. Nous en Afrique, nous sommes d’une culture d’obédience orale. Aujourd’hui, nous maitrisons le numérique. Je doute fort que la plupart de ceux qui y ont accès l’utilisent à bon escient. Il y en a qui n’ont jamais connu le livre mais qui sont directement passés au numérique. Tant pis pour l’orthographe, on fait confiance à la correction automatique, et on se prélasse sur les réseaux sociaux, les radio-trottoirs modernes. J’estime qu’il faut privilégier le vrai contact par des vrais librairies et bibliothèques de proximité ; utiliser l’oral parfois pour se rapprocher de l’écrit (animations de lecture par des cafés littéraires, par exemple), susciter le goût de la lecture… Dans ma bulle périmée, je redoute le jour où un robot lira un livre-audio à ma petite fille pour l’aider à s’endormir. Si ce n’est déjà fait… (rires !)

Quelle est la situation des auteurs de bande dessinée en RDC ?

Pour l’instant, pour un jeune auteur qui se voit édité et publié, le sentiment de fierté passe en premier, ensuite vient la préoccupation de vivre (voire survivre !) de son travail. Cette transition arrive vite. Celles ou ceux qui ont misé sur la BD pour vivre décemment, ont quelque peu vite déchanté. Mais cela ne réduit en rien cet engouement pour le 9è art. J’ai parlé plus haut de la tradition orale. Entre l’oralité et l’écrit, la BD peut facilement jouer le rôle du chaînon manquant. Elle est donc utile à la société dans des domaines divers tels que l’alphabétisation, la vulgarisation et la sensibilisation aux messages importants pour les communautés ; et bien plus encore. Alors, il n’est pas aléatoire d’encourager ce mode d’expression. En organisant des activités tels que le SABDAM !, le Salon Africain de la BD et de l’Autre Muzik, nous entretenons cette flamme.

Peux-tu nous parler du festival de bande dessinée de Kinshasa ; depuis combien d’années existe-t-il, quel est son public ?

Je préfère qu’on parle de Salon que de Festival. Le Festival sous-entend en priorité l’aspect festif, alors qu’un Salon se joue autour d’une exposition, des rencontres … regroupant un certain nombre des spécialistes et professionnels du même domaine en vue de faire avancer et développer une activité, en l’occurrence la BD. Au cours de cette édition, il y aura une table ronde, des conférences, des exposés sur le thème : Cap vers l’industrie culturelle. Bien entendu, l’aspect événementiel est bien présent pour attirer le public, notre patron au final, qui devra s’habituer à notre univers. C’est ainsi que nous avons associé des activités sur l’Autre Muzik. Ce vocable, propre à notre association ACRIA, commence à se faire adopter par pas mal de gens dans la population congolaise. Il ne s’agit pas d’une musique qui vient d’ailleurs, mais bien d’une manière d’appréhender la musique dans son sens le plus noble en respectant les normes. Quant au thème du Salon, nous avons opté pour le Patrimoine Historique Kongo. Il se dégage un constat amer dans nos enseignements scolaires et dans l’imaginaire collectif : la méconnaissance de notre propre Histoire au profit des histoires venues d’autres cieux (parfois des pays colonisateurs). Et pourtant, c’est toute une richesse, un creuset formidable, un filon inépuisable d’où l’on peut tirer des récits extraordinaires. Ceci n’est pas fait dans un objectif de repli identitaire, loin s’en faut. Par contre cela peut aider à mieux se connaître et présenter un autre aperçu de l’Afrique vers l’extérieur.

Sur le plan organisationnel, nous travaillons étroitement avec nos partenaires habituels qui sont les écoles (visites guidées), les centres culturels, les clubs des jeunes, la presse…

Au programme, il y aura des découvertes de talents nouveaux, des rencontres d’artistes entre eux, ainsi que des échanges avec des éditeurs, des concerts, des projections de dessins animés (produits locaux), des performances, des hommages… Enfin, tout ce qu’il faut pour une belle fête.

Que dirais-tu aux jeunes dessinateurs qui veulent se lancer dans la bande dessinée aujourd’hui ?

Ne pas se focaliser sur le fait de devenir star. Il faut laisser ce rôle à ses personnages. Je leur conseille ces trois choses : 1) bosser 2) bosser et 3) bosser.

Comment interpréter aujourd’hui la notion de « vivre de son art » ?

Quand on me demande souvent si j’arrive à vivre de mon art, je réponds toujours que je n’en meurs pas.

Ce qui t’a servi de moteur hier est-il toujours d’actualité ?

Plus que d’actualité ! Les mêmes causes produisant indéniablement les mêmes effets. Comme on le dit si bien à Kinshasa : « La voiture ne change pas, juste le chauffard » (rires !). En 2008, j’ai fait un dessin que j’ai intitulé Table Ronde. Cela résume tout.

..................................

L'œuvre de Barly Baruty

MWANA Mag - revue éditée au Congo à destination des jeunes - aperçu PDF ci-dessous :

(pdf, 16.9 MB)
© Barly Baruty

Les auteurs et musiciens présents au festival BD de Kinshasa 2019

Merci Barly ;-)

Je t’en prie. C’est moi qui te remercie.

Barly Baruti - collection personnelle

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