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Bifurquons ensemble !

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Billet de blog 23 juin 2022

Bifurquer : prendre le temps d'observer pour changer de direction

Aujourd’hui je suis paysanne-herboriste, dans ma première année d’installation agricole. Avant j’étais prof de chant, je le suis encore un peu. J’ai eu aussi une période de musicienne de scène et d’auteure-compositeure-interprète ; et encore avant j’étais consultante pour un big cabinet de conseil en systèmes d’informations. Un texte de l'édition collective « Bifurquons ensemble ! »

8Mansard
paysanne-herboriste - prof de chant trad
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J’ai 50 ans tout juste, je suis une femme blanche issue de la petite bourgeoisie éduquée, et ce métier est en train de rentrer dans la fibre de mes muscles. Je reviens en arrière : double bac scientifique (D et C à l’époque, soit Biologie puis Maths-Physique) avec en parallèle le Conservatoire de Genève (pas de Cham dans ma cambrousse à la frontière suisse, bonjour les plannings et les transports) diplômant à 19 ans. À cette époque, je lis Géo, National Geographic, beaucoup de SF et je regarde Thalassa, au lycée j’écris des articles sur l’assèchement de la Mer d’Aral. Le label Bio démarre, ma mère fait un potager et achète de la levure de bière au « magasin diététique », mon père bosse en anglais (plus pour longtemps car le Capital va délocaliser son job, et il en décèdera lentement) et il y a 25 nationalités dans mon lycée insalubre et surpeuplé.

Puis un DUT (par défaut, car je voulais faire de la Bio à la fac, mais pas « pas de la bonne académie, mademoiselle ») en Informatique de Gestion, où un prof d’économie –grand fumeur, anarchiste- m’oriente vers les écoles de commerce plutôt que les écoles d’ingé. Bam ! La grande école par la petite porte. Comme on n'y apprend pas grand chose, j’y fais surtout des arts de la scène et du journalisme (enfin, du ragot mis en page) et je malmène mon foie.

Endettée, vite un boulot ! Dans les cabinets en 1996 on prend « tous les gens intelligents » qui passent. Tu te retrouves là, ballotée de mission en mission, totalement inconsciente –au début- que tu sers d’intérim de jus de cerveau parce que les managers des entreprises-mastodontes clientes sont incapable de gérer leurs équipes, tu sers de fusible, de prétexte, de CDD de luxe, de pâte à modeler, de gaffeur ou de WD40, bref, tu participes de près ou de loin aux vagues de délocalisation, externalisation, enracinement du management par le harcèlement, découpage et mise en concurrence des entreprises publiques via la doxa européenne. Et pour faire ça on t’achète : gros salaires, petits fours, aréopage stimulant de jeunes diplômés tous brillants et bosseurs, tu deviens hors-sol et tu jargonnes pour faire oublier que tu ne connais rien-à-rien. 

À angle droit toute la journée, écrans, réunions, TGV, un petit tour à l’hôtel et on recommence, la vie en tube. A cette époque, je lis Charlie hebdo et La Décroissance, je n’ai plus de télé, et je me permets de refuser un paquet de missions qui puent. Au bout de 5 ans je savais que je ne grimperai pas en direction des sociopathes qui nous dirigeaient (moins de 3% de femmes là-haut au début des années 2000) et que la dissonance cognitive était à l’œuvre dans ma tête ; au bout de 6 ans je me mets en 4/5e et j’organise la baisse de mes revenus, à 8 je pars pour partir. Un an de repos (merci l'assurance chômage), de bénévolat et de musique en amatrice, et puis au détour d’un piano, un pote me dit « pourquoi tu ferais pas prof de chant ? », allez on essaye.

Ça fonctionne, je m’y lance à fond, gros programme de formation continue (auto-financé), je pars pour l’Éducation Populaire qui accepte encore des gens sans diplôme (le mien de quand j’avais 19 ans n’est ni dans le bon instrument, ni dans la bonne esthétique ; le classique c’est fini pour moi depuis longtemps). À ce moment-là, célibataire, je sais que je n’aurais pas d’enfant car je n'aurais pas de revenus suffisants ; ça tombe bien, je n’en ai aucune envie. A cette époque, je lis de l’anticipation, des essais et Virginie Despentes, je vais au cinéma voir des docus. La vie en MJC, c’est l’éclate, plein de gens si différents, pleins de projets, jusqu’à ce que tu t’aperçoives que les cours sont si chers que y a pas tout le monde en face de toi, y sont quasi toustes de la même couleur pâle !

Et puis le carcan organisationnel calé sur les vacances scolaires fait que tu reçois peu d’actifs, d’étudiants ou de professions à horaires instables ou tournants ; là non plus y a pas tout le monde. Les MJC craquent, pleines comme des œufs et soumises à conventions, financements flous et politisés. Tu passes un DE en VAE (et oui, le jargon est partout) pour donner du sens à ta pratique, tu t’inscris dans les réseaux de musiques trads, tu te formes en continu chaque année, tu deviens Déléguée du Personnel, tu te spécialise sur un répertoire issus des migrations et militant. Et puis tu réalises aussi que tes élèves sont là pour le « loisir », iels ont peu de temps pour bosser, et leur attention est limitée. Iels se distraient, iels décompressent de leur bullshit job, la musique n’est pas existentielle dans leur vie, iels faisaient de la zumba et feront de la poterie, c'est tout pareil, iels consomment ; serais-tu un pansement, une bouffée d’air en atténuant ou en attendant le burn-out de tes élèves ? Tu abordes le public handicapé, et là tu touches à l’existentiel, mais ce sont les institutions qui te foutent les bâtons dans les roues. Le public enfantin ? Abattage, industrie et occupationnel, tu es là pour garder les petits hors des horaires scolaires. Les Ephad ? Tu concurrencerais les cachets des intermittents qui en vivotent, non merci. Toute cette activité est en fait discrètement asservie au capitalisme. Bien entendu.

Évidemment en parallèle tu as une vie artistique, également source de bonheurs et de déconvenues ; industrie hyper compétitive, sexiste, où la quantité de travail est totalement disproportionnée par rapport au besoin réel ou au revenu potentiel. Savez-vous combien de centaines d’heures il faut bosser pour écrire, composer, arranger, enregistrer, mixer et produire puis diffuser un album qui est en fait… une carte de visite ? Et vient le constat : quand tu rentres de concert dans la nuit de samedi à dimanche, complètement explosée par les 12 ou 15h d’attention soutenue qu’il a fallu produire pour un cachet de 200€ brut, et que tu dois donner cours lundi à 10h, et bien il y a un moment où ce n’est plus possible. Tu es toi-même en vue du burn-out, comme tout le tissu social autour de toi. Ton concert a été écouté –au mieux- d’une oreille distraite, a brûlé des litres de gasoil pour avoir lieu, a été financé principalement par « le bar », c’est-à-dire que ton travail alimente la marge annuelle des alcooliers et des pétroliers, tu bosses pour Pernod et Total. A quoi sert tout ça ? Thinkerview, James C. Scott, Graeber, et les premiers collapsologues médiatiques passent par mes yeux et oreilles.

Alors tu réduis tes activités à ce qui est essentiel : le chœur de femmes militant, le groupe de retraités pour qui tu es « l’anti-rides mensuel », les quelques autres cours qui ont un sens, et tu passes plus de temps en « fanfare de manifs » ou en « bœuf », dans des assos, sans rapport à l’argent. Heureusement que tu as un conjoint qui bosse dans une entreprise publique ? Oui. A cette époque, je lis Lordon, Friot, (enfin, j’essaye) et je regarde des chaînes Youtube de socio et d’anthropologie, on va voir des Conférences Gesticulées en famille (recomposée). Tu fais des jardins, des Amaps, du recyclage de matières organiques, du tissage, des tas de trucs utiles.

Et puis le covid passe par là et ton métier devient pestiféré comme tant d’autres, tu tentes de main-tenir les choses à distance, et tu y passes des heures indues, mais c’est surtout une perte de temps et d’énergie. Tu relis plusieurs fois Seul sur Mars (« I’m gonna science the shit out of it), La saga Vorkosigan (« la seule richesse est biologique »), Une Chambre à Soi, tu démarres Marcel Maus et Georges Balandier (sans finir) et tu es biberonnée à Mediapart, Les Jours, les cours d’anthropo de Duclos à Paris 8. Tu fais de la pré-édition en bénévolat, un bouquin, des notes de bas de page pour une thèse féministe. Souvenirs de quelques œuvres qui t’ont marquée petite : un récit d’expédition de Paul-Emile Victor (élève de Mauss), Tistou les Pouces Verts, les BD de Samivel et les Pieds Nickelés. Le bruit des mobylettes des livreurs uberisés dans tes micros d’enregistrement, jour et nuit, à travers le simple vitrage de ta maison en location, si charmante avec ses bouts de jardins urbains, mais une passoire énergétique qui sera la proie des promoteurs dès que la propriétaire décèdera. Sortir de la ville.

Un bon copain « ingénieur déserteur » et musicien reprend une micro-ferme de maraîchage, tu vas donner la main régulièrement. Tu t’es auto-formée sans le savoir en lisant de la botanique, en participant à une Amap, en pratiquant l’aromathérapie et les tisanes, en dévorant les chaines Youtube Maraichage sur sols vivants et Ver de terre production, en fait tu es une nerd en agronomie, et le plaisir du réel est là. Pelleter du broyat, désherber, faire pousser des jeunes plants, récolter des arômes (tu es hyper-nosique), jouer à la marchande comme y a longtemps. Pourquoi pas ?

Plongée dans les bouquins, proposition d’une association mi-punk, mi-anar, mi-biodiversité, accompagnement par l’ADDEAR, marathon administratif et formations hivernales, auto-construction du séchoir avec les copaines, et c’est parti, tu vas faire des PAM, plantes aromatiques et médicinales. Participer à la transition de l’alimentation, remplacer les plantes coloniales par des plantes locales, proposer des aromates fraiches ou sèches toute l’année, apporter des solutions aux douleurs féminines orphelines, préparer l’effondrement des systèmes de santé par l’autonomisation des consom-acteurices ; avec du moindre emballage (fabriqué en France), du réemploi de matières, des synergies, de la solidarité, un minimum de pétrole.

Ça vend du rêve, et il y aura certainement des tas d’endroit où le capitalisme va nous rattraper, des déconvenues et désillusions, des troubles musculo-squelettiques, et les doigts moins agiles pour faire de la musique. Ha, et aussi, pas de retraite, pas de blocage des prix, pas de PAC intelligente, pas d’aides aux petits paysans, pas de régulation sur les usages de l’eau ou des matières organiques, la chute d’activité sur les marchés de plein air. Les gens ne cuisinent plus, ils appellent un uber, et l'Assemblée Nationale qui va être bloquée pendant que "la maison brûle".

Mais quand je baisse les yeux, il y a des Carabes dans mon sol, quand je les lève, il y a les Alpes et les Crécerelles sous le soleil, et jusqu’ici, tout va bien.

© B. Moraweck

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