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Billet de blog 24 juin 2022

Histoire d'une transition existentielle

J’ai toujours été citadine, j’ai grandi à Paris puis en banlieue proche. Jusqu’en 2017, je ne m’imaginais pas quitter cette ville que j’adorais. A cette période, ma vision du monde a commencé à changer...

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J’ai 28 ans, je suis psychologue clinicienne de formation. J’ai travaillé dans divers lieux, associations et services publics, avec des enfants, des ados et leurs parents. J’ai toujours été citadine, j’ai grandi à Paris puis en banlieue proche. Jusqu’en 2017, je ne m’imaginais pas quitter cette ville que j’adorais. A cette période, ma vision du monde a commencé à changer. Mon angoisse concernant le réchauffement climatique s’est faite de plus en plus forte, j’ai acquis la certitude que notre modèle civilisationnel est intenable et ne peut aller que vers un effondrement proche. Je n’avais pas encore à l’idée qu’il était possible de s’émanciper de ce modèle destructeur pour construire autre chose, ne serait-ce qu’à petite échelle. Jusqu’au mois de novembre 2020, où j’ai perdu mon travail, duquel j’attendais énormément. La désillusion était totale. En plein deuxième confinement, le temps de trouver un autre emploi, je n’ai rien pu faire d’autre que rester dans mon appartement ou aller faire des courses au supermarché. Je ne faisais rien d’utile, rien de sensé. Je consommais des biens dont la production était basée sur la surexploitation des ressources de la planète que nous habitons, et d’êtres humains moins bien lotis que moi. Je cautionnais cette violence, et je n’apportais rien de bon au monde qui m’entourait. 

Un soir, j’ai parlé de la souffrance que j’éprouvais à Nicolas, avec qui j’étais en couple depuis peu. Je lui ai dit à quel point je désirais m’émanciper de ce système destructeur. Quant à lui, il m’a dit que c’était possible. Je ne saurais suffisamment le remercier pour cela. Nous avons réalisé que la meilleure manière de lutter contre l’extractivisme meurtrier, c’était de ne plus le financer. Arrêter d’injecter de l’argent dans ce circuit. Nous avons été si enthousiasmés par cette idée, que nous avons d’emblée commencé à travailler sur un projet de création d’une communauté autonome. Nous souhaitions non seulement être autosuffisants sur le plan alimentaire et énergétique, mais aussi créer une école et un centre de santé sur le lieu. Alors, nous étions bien plus extrêmes que nous ne le sommes actuellement : nous voulions vivre complètement sans argent, nous nous demandions même si nous allions rester affiliés à la sécu ! Cette réflexion a débuté avec trois autres personnes qui étaient intéressées par le projet, mais qui ont depuis pris une autre direction. 

L’idée de départ, c’était de rester vivre à Paris pendant deux à cinq ans, le temps de mettre de l’argent de côté pour acheter un terrain, et de faire du wwoofing pendant les vacances afin de nous former. Nous ne connaissions rien au maraîchage, ni à la conservation des aliments, ni aux low tech, nous avions tout à apprendre. Après quelques mois passés à nous renseigner, nous questionner, sonder le vide abyssal de nos existences citadines, je me suis rendue à l’évidence : je ne pouvais pas attendre plusieurs années avant d’amorcer une véritable transition de mode de vie, je ressentais une réelle urgence. Nous ne pouvions pas avancer tant que nous habitions dans cette ville. 

J’avais trouvé un nouveau boulot, en tant que psychologue de l’Education Nationale en Seine-Saint-Denis. J’étais la seule psychologue pour sept écoles différentes, et tous les acteurs locaux, qu’il s’agisse de l’Aide Sociale à l’Enfance, des hôpitaux ou des Centres Médico-Psychologiques, étaient si débordés qu’ils ne constituaient en aucun cas des relais fiables. J’assistais à une débâcle institutionnelle à laquelle je ne pouvais rien, j’étais témoin de la souffrance aiguë des enfants et des familles, sans pouvoir les prendre en charge dignement. Je n’avais pas les moyens d’aider qui que ce soit, mais je me pointais là-bas tous les matins car j’étais payée pour ça. C’était d’une grande hypocrisie, cela m’était insupportable. Cerise sur le gâteau, je n’ai pas reçu un seul euro de salaire durant les trois premiers mois suivant ma prise de poste. L’Education Nationale ne m’a tout simplement pas payée. D’après mes collègues, c’était courant et normal, ce qui m’a beaucoup choquée. J’ai dû emprunter de l’argent à tout mon entourage pour pouvoir payer mon loyer et me nourrir. J’étais devenue psychologue dans le but de travailler pour le service public, et je me suis jurée de ne plus jamais le faire. 

Finalement, nous avons décidé d’avancer la date de notre départ de Paris. Dès l’automne ou l’hiver 2021, nous irions vivre dans une plus petite ville. Ce serait une première étape vers notre but final. Nous projetions de nous installer dans un logement qui nous permette de cultiver un petit potager, d’apprendre ce que nous avons besoin d’apprendre, puis de travailler en tant que psychologues libéraux (Nicolas est également psychologue), afin de mettre de l’argent de côté et d’acquérir le terrain de nos rêves. Au départ, nous envisagions le Pays de la Loire ou la Bretagne, avec des motifs très pragmatiques. Nous imaginions que ces territoires seraient moins durement frappés par la sécheresse dans les prochaines années, en comparaison avec le reste du pays. Toutefois, en me réveillant un matin, j’ai réalisé que je n’étais guère attirée par ces régions, et que tout mon être souhaitait se rapprocher des montagnes. J’avais très envie d’habiter près des Pyrénées. Quant à Nicolas, il désirait se rapprocher de la Mer Méditerranée. Il m’a dit que dans le Narbonnais, il y avait un micro-climat très agréable, et nous avions tous les deux eu des échos très positifs concernant cet endroit. Nous avons décidé d’y faire un wwoofing durant l’été, afin de le voir de nos yeux et de décider si oui ou non, nous allions migrer vers cette région. 

Nous avons passé deux semaines chez un maraîcher bio qui travaille sur sol vivant, en respectant les grands principes de la permaculture sans pour autant s’en réclamer. Il nous a expliqué comment ceux qu’on considère comme des nuisibles en agriculture traditionnelle, cessent d’être perçus comme tels lorsque l’écosystème est équilibré. Il nous a montré qu’il est possible de s’installer en tant qu’agriculteur sans se perdre dans le surendettement, en trouvant un grand bien être dans l’existence (malgré des périodes de fatigue corporelle et mentale, auxquelles il n’échappe pas). De plus, au cours de ce séjour, nous avons découvert une chose : prendre soin des végétaux, c’est thérapeutique, et cela à plus d’un titre. C’est thérapeutique parce que cela a du sens, de s’assurer une subsistance alimentaire, de prendre soin du milieu vivant qui constitue notre cadre de vie et qui fait que nous restons en vie. C’est thérapeutique parce que ça nous redonne une place au sein de la communauté des êtres vivants qui peuplent cette planète. C’est thérapeutique parce que cela engage le corps et l’esprit, cela nous met tout entier en mouvement. Enfin, c’est thérapeutique car cela redonne une consistance au temps, cela nous relie au rythme qui est celui des saisons, de la planète que nous habitons. 

Dès lors que l’aspect thérapeutique du soin apporté aux plantes nous est apparu, notre projet a pris une dimension nouvelle. A présent, au-delà de notre propre autonomie, l’objectif est de créer une alliance vertueuse entre la permaculture et notre métier de psychologue, en proposant des thérapies par la terre. Qu’il s’agisse d’adultes marginalisés, d’enfants ayant reçu un diagnostic d’autisme, de personnes âgées déprimées, de jeunes cadres en burn out, il nous semble que des personnes issues des horizons les plus divers pourraient tirer un grand bénéfice de cette approche. Redevenir un vivant parmi les vivants, cesser d’être un consommateur destructeur : voilà de quoi retrouver du sens à son existence. Rien de mieux pour faire disparaître des idées suicidaires, ou encore la croyance selon laquelle on n’aura jamais sa place nulle part. 

Forts de ces enseignements, enthousiasmés par la région que nous avions découverte, nous avons planifié notre déménagement à Narbonne. J’ai terminé mon CDD, Nicolas a obtenu une rupture conventionnelle. En novembre 2021, nous nous sommes installés dans un appartement avec une terrasse de 15 mètres carrés exposée plein sud, au cœur de la ville. Autant vous dire que, pour devenir autosuffisants en légumes, c’était un peu juste… Toutefois, il nous fallait un premier point de chute, un premier terrain d’expérimentation, et nous avons trouvé cet endroit. Il nous a permis une transition douce, ce qui a été très appréciable. Pour nous, parisiens de souche, il aurait été très difficile de nous retrouver directement parachutés en milieu rural, sans aucun repère. Vivre à Narbonne, c’était déjà très loin de ce que nous connaissions, ça nous a fait un drôle de choc ! 

Pour commencer, nous avons ralenti notre rythme de vie, nous avons appris à prendre le temps. Auparavant, ces mots étaient vides de sens, pour moi qui avait toujours vécu dans l’agitation épileptique de la grande ville, et qui y était très perméable. Nous avons appris que le calme et la tranquillité permettent d’avoir l’esprit clair, de construire, de se rencontrer soi-même. Nous avons installé notre premier potager, sur notre petite terrasse de 15 mètres carrés. Cela peut paraître ridicule, sur le papier, mais je suis très fière du résultat ! Aujourd’hui, nous avons plus de 45 espèces de plantes différentes, et nous avons fait nos premières (modestes) récoltes de légumes et de petits fruits. Il y a des framboisiers, des fraisiers, un myrtillier, un groseillier, un clémentinier, des citronniers, des tomates, des aubergines, des piments, des cornichons, des poivrons, des salades, des poireaux, des fleurs, et une farandole de plantes aromatiques. 

Ceci est le résultat d'un long travail. Au cours de l’hiver, nous avons construit 4 bacs de culture en bois de palette, auxquels se sont ajoutés des pots toujours plus nombreux, puis un hôtel à insectes réalisé par nos soins. Lors de ces constructions, j’ai appris à me servir d’une scie, d’une visseuse, d’une perceuse, d’un pistolet à colle, ce qui ne fut pas une mince affaire ! En parallèle, j’ai lu tout ce que j’ai pu sur la permaculture, l’autonomie alimentaire, la collapsologie. J’ai réalisé que, pour concrétiser notre projet, il n’était pas nécessaire d’être propriétaire, et que je souhaitais éviter la propriété. Enfin, nous avons fait nos premiers semis (beaucoup trop tôt…), nous avons également rencontré nos amis les pucerons. Ils ne nous posent plus aucun problème, à présent que notre terrasse accueille un écosystème fourni et diversifié, mais ils nous ont donné du fil à retordre dans un premier temps ! Au mois de mars, nous sommes partis pour quelques jours de formation chez un permaculteur, au cours desquels nous avons énormément appris. Nous en sommes rentrés ultra-motivés, gonflés à bloc. Nous avons réalisé que nous serions très vite à l’étroit sur cette terrasse, même si notre premier potager est magnifique à nos yeux. Nous avons eu la chance qu’une amie nous propose de venir cultiver dans son jardin, ce qui nous a permis d’étendre notre terrain de jeu. 

Simultanément, je travaillais au lancement du cabinet de psychothérapie que nous avions prévu d’ouvrir. J'ai rencontré tous les professionnels de santé narbonnais que je pouvais. Toutefois, quelque chose ne tournait pas rond dans cette démarche. Ouvrir un cabinet en ville, ce n’était pas ce que je voulais. Ce n’était pas en accord avec mes aspirations profondes, et je le sentais. Malgré tout, je continuais le travail de communication, car je craignais le jour où les allocations chômage cesseraient d’arriver sur nos comptes en banque. Dans ce contexte, au début du mois d’avril 2022, nous avons reçu un appel qui sera décisif. Nous avons été contactés par le petit-fils de la propriétaire de notre appartement, qui nous apprenait que ce bien devait être vendu dans les plus brefs délais, en raison de l’état de santé de la propriétaire. Cela nous a mis un sacré coup. Après avoir traversé le pays, après avoir mis des mois à installer un potager sur cette terrasse, après avoir communiqué autour de notre activité professionnelle, il allait falloir repartir pour tout recommencer. Nous avons d’abord imaginé nous reloger dans un appartement similaire au nôtre, ou dans une maison avec un petit jardin en bordure de la ville. Un statu quo, en somme. Du mouvement sans mouvement. 

Petit à petit, s’est fait jour l’idée selon laquelle, si nous sommes forcés de déménager, nous devons aller dans un endroit où réaliser nos projets à long terme. Un endroit où nous pourrons  vivre en collectif et devenir petit à petit autonomes, voire autosuffisants dans certains domaines. Le collectif, c’est indispensable pour réunir le plus grand nombre de domaines de compétences possibles, partager les responsabilités, s’entraider. Aujourd’hui, nous sommes en train de préparer le grand départ, qui se fera en septembre prochain. Sans avoir pris le temps de mettre de l’argent de côté, c’est plus difficile bien sûr, mais le moment est venu. Nous nous préparons à construire une yourte, une serre enterrée, un poulailler, à installer des panneaux solaires, à cultiver des surfaces bien plus importantes. Malgré les possibilités qui se dessinent, nous ne savons pas encore avec certitude où nous irons. Nous appelons ce changement de nos voeux, et nous sommes impatients de proposer à nos patients un cadre thérapeutique à la hauteur de nos ambitions et de leurs besoins. 

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