Evento : que reste-t-il de l'Evénement .

En ce début d'année, le recensement des événements majeurs de l'année écoulée est un "marronnier" auquel les journalistes ont de la peine à échapper. Tout en sachant l'abîme qui sépare un professionnel de l'humble amateur que je suis - si je l'oubliais, on ne tarderait pas à me le rappeler...-, je veux ajouter une branche à cet arbre familier. Il se trouve qu'à Bordeaux a eu lieu, en 2009, la première édition d'une Biennale consacrée à l'Art contemporain et qu'on lui a ,modestement, donné le nom d'Evento - un vocable italien pour bien montrer que nous ne sommes pas chauvins et que nous sommes capables de nous ouvrir à ce qui se fait ailleurs (puisque à Bordeaux il ne se fait rien - merci pour les plasticiens, les musiciens, les metteurs en scène, les écrivains, les poètes qui vivent et travaillent à Bordeaux), Evento, Evénement, grand et incontournable, Evenement par excellence. Mis en scène par Didier Faustino, qui est un artiste et un architecte mondialement connu - enfin, bon...

"Intime collectif" tel était le nom de cet événement, on pourrait gloser sur cet oxymore et tenter d'en comprendre la paradoxale dialectique. Son ambition était "d'introduire une part de dérèglementation dans la ville. Il propose une série d'interventions [ça c'est pour montrer qu'on n'est pas ringard au point de parler encore d'oeuvre] artistiques [parce que réalisées par des artistes, ce qui s'apparente fort à une pétition de principes], de regards dynamiques sur la cité comme cartographie sensible, comme espace de fabrication, d'invention, de circulation, de connexion, mais aussi de résistances [à quoi ? à l'esprit du temps ? au monoidéisme du néo-libéralisme - en clair, le pouvoir exclusif du fric ? ] et de ruses [ça, c'est très finaud, si des esprits obtus ont peu vu les traces de résistance,c'est parce que ceux qui intervenaient artistiquement ici étaient tellement rusés qu'il fallait être extrêmement malin pour les déceler.]

Qu'en reste-t-il ? une passerelle en bois (Kawamata) qui débouche sur le fleuve et ne le franchit pas - coût 400 000 euros, encore heureux que le bois soit venu des Landes ! , "respublica", en grandes lettres de néon au-dessus de bâtiments industriels désaffectés [zut, j'ai oublié lesquels, mais il y aura sûrement quelqu'un pour me rafraîchir la mémoire] et c'est tout. Ah, si, j'allais l'oublier, une facture qui avoisine les 4 millions d'euros. Il y a eu du monde, se réjouissent les organisateurs - difficilement comptabilisable dans la mesure où l'événement ayant lieu en même temps que la Foire aux plaisirs les flux de promeneurs étaient peu identifiables, simples curieux ou amateurs ? Les "interventions" ne sont pas restées cantonnées au centre deBordeaux, mais sont aller faire un petit tour [béotien que je suis, elles étaient "nomades", bien sûr, ce qui est terriblement tendance !] dans les quartiers sans y rencontrer, il faut l'avouer, l'accueil que l'on aurait pu espérer, faut croire qu'il manquait quelque chose, du style mode d'emploi... - du monde au coquetèle inauguratif, somptueux, aux dires de ceux qui y étaient invités, il en est resté des tonnes...

Facile et démago mon propos. Je n'ignore pas que qui émet quelque réticence devant la portée d'un tel "événement" est immédiatement taxé de vieux réac ringard, de populiste, de poujadiste, lepéniste, intégriste, etc. Pourtant, je ne peux m'empêcher de me poser des questions sur le bien-fondé de tels "investissements" en temps de crise, au moment où les budgets de nombreuses associations sont laminés, où l'accès à la culture, dès l'école, est freiné ou même bouché. Des questions sur l'opportunité de telles manifestations quand la pauvreté est partout grandissante. Quand bien même ce qui aurait été montré aurait été vraiment chargé de cette valeur (non pas marchande, mais humanisante) qu'on s'accorde à reconnaitre à l'oeuvre d'art, [ et je suis convaincu que l'expo autour d'Amos Gitaï, à la Base sous-marine, et quelques autres manifestations avaient cette valeur ] n'y a-t-il pas quelque chose d'obscène à donner à voir une telle dépense qui ne touche que quelques initiés ou privilégiés ?

Et je vais en rajouter une couche. Le long du tram, quelques oeuvres d'art ont été installées, c'est l'habitude autour des grands chantiers, et le choix en a été fait par une commission composée de gens certainement très estimables. Certaines sont réjouissantes, comme le Lion bleu de Xavier Veilhan. Il en est une, malgré tout, qui peine à passer auprès de nombreux bordelais, c'est la Maison aux Personnages d'Ylia et Emilia Kabakov qui a été construite sur un rond-point proche de l'Hôpital. Une maison, une vraie maison, en dur, comme on disait, pas une de ces saloperies que les promoteurs peuvent nous refiler, une maison qui a coûté 400 000 euros, mais une maison dans laquelle on ne peut pas entrer, une maison que l'on peut seulement regarder et, en s'approchant de plus près, par les fenêtres sans rideaux, on peut y voir des trucs qui peut-être feront rêver ceux qui rentreront le soir dans une maison bien à eux, des ailes d'ange ou des bouts de papiers suspendus à un fil par des pinces à linge, mais qui laisseront un goût amer dans la bouche de ceux qui ont de la peine à se loger ou qui dorment dans la rue. Difficile à accepter, non ? quand les Kabakov reconstituaient les logements communautaires de l'ère soviétique, et engageaient les visiteurs à y entrer, leur propos avaient une dimension critique et politique - mais, là, comment ne pas s'indigner de l'aveuglement de ceux qui ont été les instigateurs d'une telle insulte à la pauvreté ?

Banal, tout ça, ça s'est toujours fait, l'Eglise, la Royauté etc.;Mais, justement, je croyais qu'on avait fait quelques progrès.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.