Désobéir et résister

Dimanche 4 octobre 2015 à 14h30, le Musée d'Aquitaine à Bordeaux propose une projection gratuite de « Désobéir » de Joël Santoni. Ce film évoque l'histoire exceptionnelle du Consul général du Portugal à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes, lors de l'invasion de la France par l'armée nazie : il est diffusé dans le cadre du cycle « Mémoires en Images ».

Une projection en partenariat avec le RAHMI (Réseau aquitain pour l’histoire et la mémoire de l’immigration) et l’EUNIC (Instituts culturels nationaux de l’Union Européenne), à l'occasion des célébrations du 75e anniversaire de l’action héroïque menée dans le Sud-Ouest par cette immense figure de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale.

Nommé par le dictateur Salazar et ayant sous sa responsabilité les consulats de Toulouse et de Bayonne, Sousa Mendes se retrouve rapidement confronté à une arrivée massive de réfugiés fuyant la guerre, et désireux d'obtenir des visas pour fuir la France et rejoindre le monde libre via l'Espagne et le Portugal. Il doit faire respecter la circulaire no14 du 11 novembre 1939 du Ministère des Affaires étrangères du Portugal portant sur la concession de passeports, visas sur des passeports et des inscriptions consulaires, laquelle stipule :

« Il devient nécessaire, dans les circonstances anormales actuelles, d’adopter des mesures de précaution et de définir certaines normes, même à titre provisoire, afin de prévenir dans la mesure du possible l’octroi de passeports et de visas consulaires trop facilement et que la police de vigilance et de défense de l’État (PVDE) pourrait considérer comme inapproprié ou dangereux.
Sans pour autant rendre trop difficile l’octroi des documents à certains étrangers en transit par Lisbonne à destination de l’Amérique, pour lesquels nous n’avons ni l’intérêt ni l’intention de gêner ou d’entraver leur circulation. 
»

Les Juifs sont notamment exclus par la circulaire ; ainsi, la demande d'émettre un visa pour le rabbin Kruger est refusée. Après être resté enfermé dans sa chambre pendant plusieurs jours, le Consul sort de son silence. Le 17 juin 1940, le jour même où le maréchal Pétain devient président du Conseil et où le général de Gaulle quitte Bordeaux pour rejoindre Londres, Sousa Mendes déclare :

« À partir d'aujourd'hui je vais obéir à ma conscience. Je n'ai pas le droit en tant que chrétien de laisser mourir ces femmes et ces hommes (...) Mon gouvernement refuse les demandes de visa que je lui propose. J'ai actuellement le pouvoir et la possibilité de sauver des milliers de personnes venues de toute l'Europe et fuyant les troupes allemandes. Ils espèrent trouver asile au Portugal. Ce sont des êtres humains et leur position sociale, leur origine, leur religion ou leur couleur de peau me sont totalement indifférentes. Ils ont besoin de moi, je peux leur sauver la vie, je suis chrétien et comme tel je crois que je n'ai pas le droit de laisser périr ces réfugiés, dont une grande partie sont des Juifs. Aussi, je déclare, qu'à partir de cet instant, je donnerai gratuitement un visa à quiconque me le demandera, contre les ordres iniques et injustes de mon gouvernement ».

Dans une ambiance fiévreuse, le consulat va alors mettre en œuvre une incroyable machine à délivrer des visas et des faux passeports, pour toutes les personnes en faisant la demande, sans aucune considération ni pour leur nationalité, ni pour leur religion, ni pour leur âge, ni pour leur sexe, ni pour leur argent, ni pour leurs convictions politiques.

Descendant à Bayonne, puis à Hendaye, Sousa Mendes ira jusqu'à la frontière pour la faire traverser sous son entière responsabilité, alors que sa signature est désormais nulle et sans effet, Salazar l'ayant déclaré fou. Son procès classé secret d'Etat condamne Aristides de Sousa Mendes pour désobéissance, préméditation, récidive et cumul d'infractions, et pour avoir créé « une situation déshonorante pour le Portugal face aux autorités espagnoles et allemandes ». Il est rayé du corps diplomatique et réduit à l'incapacité professionnelle.

C'est environ 30 000 personnes (en 10 jours) qui ont ainsi pu rejoindre le Portugal depuis Toulouse et Bordeaux.

Tous les réfugiés de ces heures tragiques n'auront pas pu franchir la frontière, à l'instar du philosophe de l'art Walter Benjamin, de l'autre côté des Pyrénées. A l'occasion du 75e anniversaire de sa mort, la chaire « Walter Benjamin, mémoire et exil » de l'université de Giron, propose un colloque le 10 octobre 2015, en partenariat avec le Musée Mémorial de l'Exil de La Jonquère (Catalogne).

Ce dernier évoque ces exilés pyrénéens qui franchiront la frontière, tantôt ouverte, tantôt fermée, pour fuir l'avancée des troupes franquistes :

« Face à la chute de Barcelone, en janvier 1939, et à la fin de la Guerre civile, près de 500 000 personnes entreprennent le chemin de l’exil, un exode que l’on connaît sous le nom populaire de Retraite ou Retirada. Cette arrivée massive de personnes dans le département des Pyrénées-Orientales (qui, à l’époque, avait une population d’environ 250 000 habitants) marqua le début de la séparation et de la distribution des familles à travers la France entière et la construction de camps d’internement dans le Roussillon. Les plus importants furent ceux d’Argelès, de Saint-Cyprien, du Barcarès et de Rivesaltes.

En 1939, Argelès était un petit village agricole de près de 3 000 habitants où le gouvernement français décida de construire un camp d’internement sur la plage, afin de recevoir les réfugiés républicains espagnols.

Bon nombre de ces réfugiés étaient des civils qui fuyaient la répression ou des militaires qui avaient défendu, pendant trois ans, la République espagnole démocratique issue des urnes, un fait relativement oublié par les démocraties occidentales à cause du Pacte de non-intervention.

La France n’avait pas prévu un accueil digne pour une telle quantité de réfugiés. Les mesures les plus importantes se bornèrent à veiller à la sécurité et au contrôle social. En traversant les Pyrénées, de nombreuses familles furent séparées et distribuées dans des camps d’internement et diverses auberges dans toute la France. Les femmes et les enfants furent répartis en France tandis que les hommes aboutirent dans les camps. Le camp d’Argelès fut le premier construit en Roussillon, il accueillit rapidement plus de 80 000 personnes. On n’avait rien prévu pour leur accueil et, au début, seuls le sable et les vêtements qu’ils portaient les protégeaient. Peu après, on ouvrit d’autres camps tels ceux de Saint-Cyprien et de Barcarès.

Entre 1939 et 1945, plus de 250 000 personnes transitèrent par les camps du Roussillon. »

C'est cette même frontière qui servira, quelques mois plus tard, de passage obligé aux Juifs, résistants, aviateurs alliés, pourchassés par le régime de Vichy et la Gestapo, pour rejoindre les Etats-Unis ou l'Angleterre et les Forces Françaises Libres. Lesquelles furent en partie constituées de ces réfugiés républicains espagnols (dont plusieurs centaines quittèrent la France avec un visa signé par Sousa Mendes) qui formeront, sous les ordres du général Leclerc (lequel put rejoindre Londres via Lisbonne grâce à un visa signé par Sousa Mendes), la « Nueve », dont les halftracks « Madrid » ou « Guernica » libèreront Paris.

 

La projection:

 http://www.musee-aquitaine-bordeaux.fr/fr/evenement/memoires-en-images-projection-de-desobeir

Le film:

 http://sousamendes.org/Desobeir.html

 Le colloque:

http://www.museuexili.cat/index.php?option=com_content&view=article&id=38%3Adestacat-2&catid=34%3Adestacat2&lang=fr

 

 

 

 

 

 

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