Firmin Farges, d'une guerre à l'autre, un instituteur républicain

C'est un livre à lire en ces temps de valeurs molles, de vestes tournées et retournées au gré des intérêts, que celui que Marie-Claude Bélis-Bergouignan a fait paraître aux éditions Phaëton. Ce n'est pas seulement un travail mémoriel qui porte sur la famille même de l'auteure - et il y a des phrases très fortes sur cette implication de l'historienne dans son oeuvre, avec une référence à Ivan Jablonka, incontournable dans cette perspective. C'est un travail de recherches patientes dans les Archives qui permet de donner du contexte général de l'époque une description très juste et d'éviter une lecture trop affective des archives familiales qu'elle a retrouvées .

Qui est Firmin Farges ? Il est issu d'une famille de cultivateurs de Corrèze et suit le chemin escarpé qui permet au gamin éveillé qu'il est d'être repéré par son instituteur, de devenir à son tour instituteur, passionné par son métier qu'il pratiquera d'abord dans le Nord de la France où il découvrira la condition ouvrière, la dureté de l'existence des mineurs. Ses engagements le portent naturellement à gauche - syndicalisme, Ligue de l'enseignement,  SFIO, loge maçonnique -; il est à la fois patriote et pacifiste. Mais quand la guerre de 14 éclate, il n'a pas d'hésitation. Au cours de ces années de combat, il écrit des poèmes qui sont un témoignage précieux de ce qu'il vit et des idéaux auxquels il s'accroche - laïcité, fraternité, humanisme. Blessé gravement, il rejoint son foyer. Durant les années de l'entre-deux guerres, ses combats continuent - sa nouvelle fonction d'inspecteur de l'enseignement primaire le fait voyager beaucoup ; il se passionne pour les oeuvres laïques, il écrit des manuels pour le primaire avec son ami Charles-Henri Miraton des manuels qui feront autorité jusqu'à la Seconde Guerre , il y transmet les valeurs républicaines qui sont les siennes - elles peuvent avec le recul nous paraître un peu naïves et insuffisamment critiques à l'égard du "roman national" ; il n'empêche qu'il participe, durant cette période qu'on appelé l'âge d'or des instituteurs, à cette belle tâche d'éducation qui était le socle de la profession.

La montée des périls, la guerre d'Espagne, les accords de Munich, tout cela pèse mais n'entame pas sa combattivité. Lorsque la guerre éclate, Firmin entre en dissidence. Le régime de Vichy lui fera payer cher sa liberté d'esprit. Et son appartenance à la franc-maçonnerie. Il est contraint de prendre sa retraite. La description de Bordeaux occupée, de la collaboration sans complexes d'une partie de la bourgeoisie, du zèle des autorités et d'une grande partie de l'administration pour "déjudaïser" les commerces bordelais et à rafler quand l'occupant l'exige et même avant qu'il l'exige les bordelais de confession juive - tout cela est montré avec précision et justesse. On peut avoir l'impression que Firmin est surtout préoccupé par la recherche du ravitaillement nécessaire à nourrir sa maisonnée. Il meurt d'un infarctus avant d'avoir vu la défaite des Allemands.

Cette histoire est exemplaire, mais à centrer le livre sur le seul Firmin, on risquerait d'oublier la famille qui l'entoure, sa femme, ses filles, son fils. Chacun, chacune, à la place qui est la sienne met en oeuvre les valeurs que Firmin leur a inculquées. Et l'on comprend mieux ce qui fait l'unité de cette famille hors du commun. Jusqu'à l'épisode de l'accueil du petit Boris Cyrulnik qui, grâce à Margot, la plus jeune fille des Farges, échappera au destin que lui réservaient Papon et les siens. Margot, Juste parmi les nations.

J'aime que Marie-Claude Bélis-Bergouignan n'en reste pas à un récit hagiographique de cet épisode. Elle tient à reconstruire toute une chaîne de solidarités qui durant cette période est venue en aide à Boris et qui a été oubliée - ces instituteurs,  pour la plupart, maçons,  qui n'ont pas cessé de résister, ces femmes aussi. Et un nouvel aspect de la personnalité de Firmin apparaît sur lequel la mémoire familiale n'avait jamais insisté : résistant, bien sûr, il l'a été, comme son fils Camille, modestes l'un et l'autre mais animés du même idéal.

Nous manquons de témoignages  qui allient aussi bien le destin personnel d'un homme et des siens et les grands et beaux combats qu'ont menés tant d'hommes et de femmes demeurés anonymes - c'est chose faite grâce à ce très beau livre dont la lecture donne des raisons d'espérer.

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