Les colères d'Eric Chevance

              Je ne suis pas sur Facebook. Et je le regrette parce que je n'ai pas suivi, au jour le jour, les billets qu'Eric Chevance y donne depuis 2013. Eric Chevance, homme de théâtre, à l'origine du TNT, ce temple de l'avant-garde bordelaise. Heureusement que Bérangère Pont l'a convaincu de les confier aux éditions L'ire des marges. Cela nous procure un double plaisir ; un beau livre comme Bérangère sait les faire - dépêchez-vous d'en acheter un, car la facture de l'ouvrage interdit un large tirage - et une chronique de la vie politique et culturelle de Bordeaux et de la France qui nous remet en mémoire toutes les raisons que nous pouvons avoir d'être en rage.

             Chevance est en colère - et comment ne pas l'être aussi, quand nous partageons avec lui les mêmes exigences, le même attachement au respect des Droits de l'homme ? - contre le capitalisme financier et son inhumanité foncière, contre l'ordre néo-libéral qui rend les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres, contre la corruption qui gangrène le système politique, contre les méfaits de cette constitution de la Vème République qui concentre tous les pouvoirs aux mains de l'exécutif et réduit les représentants du peuple à faire de la figuration. Toutes ces tares ne sont malheureusement pas l'apanage des gouvernements de droite. Nous nous sommes battus pour que la Gauche revienne au pouvoir et la désillusion a été à la mesure de nos espérances ; nous avons assisté à la débandade d'un pouvoir qui ne rougissait pas de reprendre les solutions les plus détestables de la droite (extrême ou non) : la déchéance de nationalité, l'abandon d'un droit d'asile qui faisait une obligation morale d'accueillir ceux qui fuyaient les persécutions dont ils étaient victimes dans leur pays ou des conditions de vie indignes, l'abdication devant les oukases des multinationales. Entre Sarkozy et Hollande, entre Fillon et Vals, quelle différences, finalement ?

            En colère contre l'abandon d'une politique culturelle ambitieuse, attentive aux besoins de tous ces artistes qui expriment les rêves et les révoltes de leur génération : les luttes des intermittents de spectacle contre la paupérisation qui les menace et pour promouvoir une culture qui échappe aux logiques purement comptables du "marché" et ouvre sur la gratuité de l'échange ; la décérébration quotidienne par les médias et la lepénisation des esprits. De Hollande en Macron les raisons de ne pas décolérer n'ont fait que croître : ah ! l'abandon de l'impôt sur la fortune couplé à la baisse des APL ; ah ! la suppression des emplois aidés... Et cela ne faisait que commencer.

          Que nous reste-t-il à faire ? Eric Chevance s'est engagé un moment en politique aux côtés de Vincent Feltesse - peine perdue. Comment se reconnaître dans ces partis de gauche qui se chamaillent d'autant plus qu'ils perdent en crédibilité ? Demeurent les combats quotidiens auprès de ceux que notre société démocratique rejette : les migrants, les femmes, les homosexuels. Demeure la parole libre d'un homme qui témoigne de ce qu'est la politique au sens propre du terme : le souci du bien commun et le respect d'un certain nombre de principes qu'il faut bien appeler moraux, même si des voix intéressées s'acharnent à  disqualifier la morale. Demeure la parole d'un homme qui combat avec les armes qui sont les siennes.

          Puisse ce livre multiplier les "amis" d'Eric Chevance et des idées qu'il défend. Inutile d'ajouter, mais je le fais quand même, que nous attendons avec impatience un second tome qui irait de 2017 à 2020.

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