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Billet de blog 19 sept. 2022

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Histoire édifiante d'Euratlantique

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                   Ce qui suit ne va pas faire plaisir aux architectes que je connais - j'habite dans un quartier traditionnel d'échoppes, à l'origine habité par des cheminots de la compagnie des chemins de fer du Midi - ces maisons construites en pierre de taille donnaient pour la plupart d'entre elles sur des jardinets où l'on trouvait quelques pieds de vigne, des arbres fruitiers, des arbres souvent remarquables par leur taille (pins parasols, lauriers, platanes, grenadiers...). L'augmentation de la population, le manque endémique de logements sociaux dans une municipalité de droite ont rendu nécessaire des projets ambitieux de nouveaux édifices - il fallait des terrains, la SNCF en possédait de nombreux en aval de la Gare Saint Jean, il y avait aussi de nombreuses friches industrielles dans les communes limitrophes. C'est ainsi que naquit Euratlantique d'un côté à l'autre de la Garonne, ensemble d'immeubles de bureaux et de logements qui devaient absorber un nombre non négligeable de ces nouveaux habitants que l'ancien maire de Bordeaux appelait de ses voeux.

                   La publicité, comme il se doit, annonçait monts et merveille, un nouveau style d'habitat et de vie ; des commerces, des écoles, toutes les commodités souhaitables et des "coulées vertes". Au fur et à mesure que les destructions des anciens ateliers de la SNCF laissaient la place aux nouveaux immeubles, les habitants du quartier commencèrent de prendre conscience qu'il y avait loin de l'image à la réalité. Le béton a coulé à flots, les immeubles ont grimpé, grimpé, au point de priver de soleil toutes les maisons qui leur faisaient face de l'autre côté de la rue ; ils se sont densifiés au point de laisser présager que l'on pourrait ne rien ignorer de ce qui se passait dans les appartements de l'immeuble voisin. Ils ne faisaient pas preuve d'une très grande originalité, des esprits chagrins leur trouvaient même un aspect très mussolinien. Quant aux coulées vertes, leur étroitesse laissait peu de place à des plantations qui, de toute manière, ne pourraient guère bénéficier du soleil.

                   Emoi des habitants du quartier, protestations multiples - mais le programme était lancé, les partenaires  n'avaient aucune envie de remettre en question ce fabuleux projet dont ils attendaient des retombées substantielles, l'Europe était partie prenante, l'Etat aussi, les maires des communes concernées devaient y trouver leurs avantages et se contenter d'un poste plus honorifique qu'efficace. Le temps a passé, le béton a continué de couler, les protestations se sont heurtées à des fins de non recevoir. Les changements politiques ont laissé espérer une remise en question de cette opération, mais il était évidemment trop tard. Les responsables d'Euratlantique juraient, la main sur le coeur, qu'ils avaient une (pas plus) vraie fibre écologique mais voilà, il était impossible de revenir en arrière. Les rêves des habitants du quartier de voir un parc qui apporterait un véritable espace de respiration au milieu de tant de béton se sont vite heurtés à un refus catégorique des représentants de la SNCF et à la commisération de la directrice d'Euratlantique - un parc d'un hectare, c'est tout ce que l'on pourrait accepter, mais entouré d'une voie de circulation certainement dense et d'immeubles qui boucheraient toute perspective - et à la condition de détruire quelques immeubles habités encore et de déraciner trois ou quatre platanes, dont on découvrirait sûrement qu'ils étaient malades et n'auraient pas fait long feu de toute manière. Par bonté d'âme et avec des trémolos dans la voix, les responsables annonçaient qu'on ne toucherait pas à un marronnier dont personne n'avait remarqué l'existence.

                     Et ça continue. Il y a encore quelques trous à combler, on s'y évertue et R+9, R+12 en se serrant un peu devraient y parvenir. Pour faire plaisir au maire écologiste de Bordeaux, quelques arbres étiques ont été plantés le long de la rue - on leur souhaite bonne chance de survie, leurs racines n'ayant pas beaucoup de place entre les différents réseaux pour se développer. On avait promis un quartier ouvert, on a mis des grilles entre les immeubles pour en interdire l'entrée aux habitants du quartier qui pourraient être tentés de venir s'y promener. Mais,  par une délicate attention, deux bancs ont été installés, entre la chaussée et le pied des immeubles, à côté des poubelles pour l'un d'entre eux, d'où l'on pourra admirer, à deux mètres de là, les ruses auxquelles les concepteurs ont eu recours pour dissimuler le béton.

                    Les premiers locataires ou propriétaires sont déjà installés. Depuis le début de l'été, ils ont pu apprécier la difficulté d'aérer leur logement, de faire baisser la température qui a copieusement grimpé durant la journée et peine à redescendre la nuit, et ils ne savent pas où trouver la fraîcheur qui pourrait rendre leur vie plus acceptable. Je ne suis pas sûr qu'ils seront mieux protégés du froid.

                   Je sais trop comment les exigences des promoteurs, avides de gagner le maximum de fric mettent à mal les bonnes intentions des architectes. Je sais les ravages de la sous-traitance qui permet aux grands groupes du BTP de se défausser sur d'autres des malfaçons qui surviennent si souvent. Je connais les contradictions de certains archis pris entre la nécessité de faire vivre leur agence et leur prise de conscience de l'obligation de changer leurs habitudes face à la montée des périls. Mais, là, c'est caricatural - un projet de l'autre siècle qui cumule les défauts que l'on peut reprocher à tant de constructions qui défigurent les villes. L'héritage de Juppé est décidément bien lourd.

                  Et pourtant, d'autres conceptions d'urbanisme et de construction avec des matériaux bio-sourcés ou de réhabilitation des barres édifiés il y a quelques dizaines d'années existent - mais il faut une volonté politique pour les imposer et, plus difficile encore, un changement des habitudes mentales des professionnels du secteur..

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