17 marronniers

               Je ne cesse de m'étonner de la surdité des hommes politiques et de leurs conseillers à l'expression des mécontentements de leurs administrés - en fait, je n'aime pas ce mot qui est trop "passif", même si trop souvent il exprime bien notre "passivité"- je lui préfère celui de mandant - car en votant pour eux nous leur avons donné mandat de traiter les problèmes qui touchent aux intérêts communs. Je ne vais pas parler des gilets jaunes dont les revendications légitimes peinent à émerger d'un désordre dont des pêcheurs en eaux troubles finiront pas tirer profit. Je vais parler de marronniers, de 17 marronniers qui ornaient, à Bordeaux, la place Gambetta. Cette place aux immeubles dix-huitième avait, au fil des ans, fini par n'être qu'un noeud souvent inextricable de voitures et de bus. Une rénovation s'imposait. Des projets ont été déposés et la municipalité a choisi, comme elle le fait assez régulièrement, un cabinet d'architectes étranger.

               Un problème : il y avait, au centre de la place, un jardin bordé sur deux de ses côtés par des marronniers. De beaux arbres. Mais qui n'entraient pas dans les plans des rénovateurs. Qu'à cela ne tienne, ce n'étaient que des arbres, on n'allait pas en faire toute une histoire. Que l'on sache que la végétalisation urbaine est une des manières les mieux appropriées pour lutter contre le réchauffement  n'a visiblement pas gêné les "décideurs". Vous en aurez des arbres, et même plus que vous n'en aviez avant. Dans vingt ans, ils feront de l'ombre. En attendant, nous supprimons ceux qui donnent de l'ombre aujourd'hui.

                 Les riverains se sont émus et d'autres bordelais aussi - une pétition a circulé qui a recueilli une dizaine de milliers de signatures. On aurait pu croire qu'en cette période où la question écologique occupe le devant de la scène, où l'urgence de trouver des solutions au réchauffement s'impose, la municipalité aurait saisi cette occasion pour montrer concrètement (et aussi symboliquement) qu'elle avait rompu avec cette "minéralité" qu'elle a imposée au centre de Bordeaux. Eh bien, non. Droit dans ses bottes, la municipalité. Ce qui est décidé est décidé. C'est au petit matin que les 17 marronniers ont été abattus - trop tôt pour que leurs défenseurs puissent se manifester - ; 17 beaux marronniers, solides et sains, - on voit ça aux souches qui n'ont pas été encore enlevées - abattus en catimini. Voilà qui va faire plaisir aux bétonneurs.

               Bon, bon ; 17 marronniers ne font pas le poids en face des problèmes réels auxquels sont confrontés des millions de gens dans notre pays. Je le reconnais. Mais ils sont le signe de cette incapacité des hommes politiques à entendre les messages qui leur sont envoyés, de plus en plus nombreux, de plus en plus bruyants et qu'il sera de plus en plus difficile d'ignorer.

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