Profs de philo en colère

Devant l'urgence de la lutte des profs de philo contre les aberrations de la mouture blanquerienne du bac 2020, je reprends l'excellent article de Rue 89Bordeaux - un des plus complets parus à ce jour. Il est signé de Victoria Berthet

  Grand oral : à Bordeaux, des profs de philo pleurent la mort des Humanités sur la tombe de Montaigne

Mercredi 23 juin, une dizaine de professeurs ont réalisé une action symbolique dans la salle du cénotaphe de Montaigne, au musée d’Aquitaine. Exclus des jurys du Grand oral du baccalauréat dans la spécialité Humanités, Littérature, Philosophie (HLP), ils remettent en cause la nature de l’épreuve et alertent sur une inconsidération pour la discipline.

« Ici gît les humanités sous Blanquer et Mathiot ». Mercredi 23 juin, aux alentours de 14h, rendez-vous étant donné dans la salle du musée d’Aquitaine qui accueille le cénotaphe de Michel de Montaigne. Pendant 30 minutes, une dizaine de professeurs, de philosophie principalement, se sont allongés autour du tombeau du penseur humaniste. Ils dénoncent une exclusion des enseignants de philosophie des jurys de la spécialité Humanités, Littérature et Philosophie (HLP) au Grand oral du bac.

Happening, mercredi 23 juin, dans le salle du cénotaphe de Montaigne (DR)

« Censurés »

Depuis la réforme du bac et la suppression des filières générales, les lycéens suivent, à partir de la Première, une spécialité. Mais dans l’Académie de Bordeaux, les élèves qui auront travaillé un sujet en lien avec la philosophie pour le Grand oral ne passeront pas devant un enseignant de la discipline.

« Aucun professeur de l’Académie de Bordeaux ne peut être présent dans un jury de Grand oral pour cette spécialité », affirme Arnaud Lalanne, professeur de philosophie au lycée de Bazas en Gironde :

« Pourtant, des élèves ont travaillé pendant deux ans sur la matière, poursuit l’enseignant, qui préside le bureau bordelais de l’Association de professeurs de philosophie de l’enseignement public (Appep). Un élève qui présente un thème relatif à la philosophie peut tout aussi bien passer devant un enseignant d’EPS ou de physique-chimie. […] En mars dernier, la Direction des examens et des concours (DEC) annonçait que 45 professeurs de philosophie pourraient être parmi les jurys. Finalement, nous sommes censurés. »

Rassemblement d’enseignants contre le Grand Oral, devant le musée d’Aquitaine (VB/Rue89 Bordeaux)

Le 17 juin dernier, les élèves de Terminale ont passé les écrits de philosophie. Un simulacre d’épreuve pour les professeurs réunis devant le musée d’Aquitaine :

« Ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas beaucoup de pages à corriger. C’est la meilleure note entre l’épreuve sur table et le contrôle continu qui sera choisie. Alors forcément, les élèves n’ont pas donné le meilleur d’eux-mêmes. Et même ceux qui voulaient ont vu leurs camarades partir au bout d’une heure d’épreuve. La plupart des copies font deux pages et n’ont pas grand chose à voir avec un raisonnement et une pensée philosophiques. »

Non-sens

Des enseignants d’autres disciplines ont rejoint leurs collègues de philosophie, au musée d’Aquitaine. Plus largement, c’est la nature même de l’épreuve du Grand oral qui est contestée. « Un scandale », estime même Thierry Vigier, professeur de philosophie à Périgueux :

« C’est une évaluation arbitraire. Seuls 4 points sur 20 sont dédiés aux connaissances dans la discipline. Le reste de la note, ce sont des critères liés à l’attitude et la gestuelle de l’élève. La philosophie est un prétexte pour dire que le bac existe encore. Les élèves sont tous tournés vers Parcoursup. A ce titre, la philosophie n’est pas considérée comme une discipline majeure. L’épreuve écrite s’est déroulée après la sélection Parcourssup. Les jeux étaient déjà faits. »

En filigrane, les enseignants dénoncent un fait politique et la nécessité, pour le Rectorat, « d’écarter de potentiels grévistes ».

Affectation automatique

D’après les enseignants, le Rectorat met en avant l’évaluation de la « transversalité » des compétences, et non les connaissances dans une discipline. Contacté par Rue89 Bordeaux, le Rectorat nous a répondu par mail que les raisons de cette affectation des professeurs ne sont pas politiques mais… algorithmiques :

« Comme dans toutes les académies importantes, l’académie de Bordeaux s’est aidée d’un outil d’affectation automatique, ceci dans le but d’assigner, à chaque élève, deux enseignants : l’un étant un spécialiste des sujets choisis par le candidat, l’autre étant un non spécialiste. Respectant cette règle, les professeurs de philosophie pouvaient tout à fait être convoqués, au même titre que les autres professeurs. Cela a d’ailleurs été le cas pour plusieurs d’entre eux. »

Les enseignants opposés au Grand oral prévoient, eux, d’autres manifestations dans les jours à venir dans la capitale girondine.

Des copies « dématérialisées »

Le casse-tête a un nom aux accents homériques : Santorin. Il s’agit de l’outil numérique de correction des copies. Ces dernières sont désormais scannées et envoyées aux professeurs. Mercredi, devant le musée d’Aquitaine, professeurs de lettres et de philosophie ont dénoncé un système chronophage :

« Dans les matières littéraires comme la philosophie, la correction n’est pas linéaire. Nous avons besoin d’annoter, de revenir à l’introduction pour appréhender le transitions entre les parties. Là, avec cette correction dématérialisée, c’est devenu très compliqué. »

Les corrections peuvent se faire directement sur le logiciel. Pour ceux qui préfèrent « l’ancienne méthode », avec un stylo, charge à eux d’imprimer les copies. Les notes écrites doivent ensuite être rentrées, une par une, dans le logiciel. Et cela, sans compter les copies affichées dans le désordre en version numérique.

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