Avec l'accent

Histoire de détendre un peu une atmosphère qui commence à devenir franchement irrespirable, quelques remarques sur le projet de loi contre les discriminations - le sexe, la religion, la couleur de la peau ... tout cela, on connaît et l'on sait les décennies de combat qu'il a fallu mener (et c'est loin d'être encore terminé) pour faire reconnaître qu'il y avait bien discrimination et commencer de faire changer les comportements. Et voilà qu'un nouveau thème apparaît : celui de l'accent.

Pendant des années, les humoristes, les présentateurs des journaux télévisés et autres animateurs d'émissions dites de variétés se sont moqués de l'accent du Midi. Il n'y avait de manière correcte de parler que ce que nous appelons, nous autres, l'accent pointu - Bourdieu parlait de l'atonalité du parler bourgeois. On ne tolérait les gasconnades ou l'accent marseillais que chez quelques acteurs.

Mais dans les hautes sphères du pouvoir, l'accent était banni ou sévèrement traqué par ceux-là même qui en étaient affligés. Michel Serres, agenais jusqu'au bout de la langue, rapportait que le Président du Jury de l'Agrégation de Philosophie avait eu le cynisme de le rétrograder de la première place à la deuxième au prétexte qu'avec un accent comme le sien il était inexploitable pour une carrière d'excellence. Serres n'a jamais triché sur ce point - je le soupçonne même d'en avoir un peu rajouté pour faire la nique aux "bien-causants" et aux mânes de cet Inspecteur Général dont l'histoire a oublié le nom.

Le hasard m'a fait tomber sur un texte rare édité au tout début du 20ème siècle : "Causerie littéraire sur les patois et sur le poème patois intitulé La Rabagassade". J'en extrais quelques lignes :" Dans cinquante ans, tout ce qui distinguait, l'une de l'autre, nos anciennes provinces et leur maintenait, au sein de l'unité française, une charmante originalité : costumes, coutumes, caractères et dialectes, tout cela aura disparu à jamais.

On s'en réjouit dans la généralité des écoles officielles, comme d'un secours offert à l'Etat pour la réalisation de ses projets centralisateurs ; mais les coeurs fiers doivent s'en attrister avec les âmes délicates, comme d'un nouveau péril social ; car, au milieu de l'enlaidissement progressif du pays, appelé autrefois la belle France, il naîtra de cette uniformité colossale, non seulement un ennui plus "inexorable", mais encore une servitude plus étroite, à tous les points de vue. L'art et la liberté subiront des pertes communes (...) Soyons de France, et corrigeons, dans nos habitudes de prononciation française, ce qui blesserait les règles grammaticales. Mais soyons aussi de notre belle province et ne rougissons pas de notre origine bordelaise. L'accent gascon, mitigé comme il l'est, en Guienne, par d'autres influences que celle de la pure Gascogne, ne manque pas d'un charme de sonorité douce, et semble tout naturel, du moins à Bordeaux."

J'ignore qui a écrit ce texte. Il a certes un côté désuet, et même franchement réac dans la suite du texte, mais quelle lucidité sur l'évolution à venir de notre "belle France" !

 

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