Vingt choses qui nous rendent la vie infernale (et merci Christine MB quand même....)

« Le sac à main des dames est un des mystères les plus insondables de l’humanité. De la mince pochette pour soirée de gala au lourd cabas garni, il peut prendre toutes les formes et peut tout contenir.

Il a, en gros, quatre usages : il sert d’abord à faire du bruit au cinéma, au théâtre ou au concert, soit par le « ziiiiiiiiiiiiiip » de sa fermeture Eclair, soit par le claquement sec de son fermoir, l’un comme l’autre pouvant être actionnés jusqu’à des dizaines de fois de suite pendant le même spectacle – ceci n’étant pas exclusif du tintement des bracelets entourant le bras farfouilleur, ni du bruit de papier froissé que feront les bonbons à la menthe ou les caramels qui en auront été extraits à tâtons.

Le sac sert ensuite aux dames à perdre leurs clefs ou leur chéquier. Le constat se fait généralement au terme d’une longue et tumultueuse investigation manuelle, éventuellement accompagnée de l’exclamation : « Elles y étaient pourtant hier encore ! »

sac.jpg?w=300&h=225Elles (les clefs) y sont d’ailleurs peut-être toujours. C’est qu’à moins de l’éparpillement et du tri patient sur une vaste surface et sous un éclairage puissant de la totalité des objets enfouis pêle-mêle dans le réceptacle – geste radical digne de celui de Descartes dénombrant dans la deuxième Méditation le contenu de sa conscience -, l’opération aura les plus grandes chances d’être rendue vaine par l’effet fouillis, dit aussi effet boule de neige, qui fait que, dans les profondeurs d’un sac, l’objet le plus reconnaissable et de la forme la plus singulière, même vigoureusement recherché à deux mains, peut s’amalgamer subrepticement à un autre, formant un amas hétérogène que les doigts les plus experts, même des doigts d’aveugle, ne parviendront jamais à identifier. Ou si, par miracle, ils l’identifient un bref instant, au premier mouvement pour s’en saisir ils le perdront fatalement dans l’effroyable maelström. Et ainsi, telle Eurydice un moment retrouvée, puis reperdue, et s’enfonçant derechef dans les Enfers au grand dam d’Orphée, la chose disparaîtra à jamais.

Le sac peut, troisièmement, abriter dans ses profondeurs le redoutable animal sonnant et trépidant qu’on appelle portable. Il se trouve alors tapi sous de telles couches d’objets insolites qu’après les premières notes de musique sa propriétaire mettra plusieurs minutes à l’en extirper et à faire enfin retentir triomphalement à l’air libre le thème des Beatles ou de Vivaldi qui lui sert de carillon – quelques secondes avant de pouvoir engager en public la passionnante conversation rituelle, de préférence hurlée : « T’es où ? » (etc.)

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Plus de place...

Le sac est enfin destiné à être volé, généralement dans les trains bondés ou à la terrasse des cafés, quand, abandonné aux pieds d’une chaise ou sur une banquette en moleskine, il donne une impression de déréliction telle qu’il finit par apitoyer un des vigilants pickpockets toujours à l’affût dans ce genre d’endroits. Parfois, certes, ceux-ci se contentent d’en alléger discrètement le contenu, lorsque, ouvert et béant, il offre à ses mains fureteuses sa provende d’agendas, de pièces de monnaie, d’euros chiffonnés, de cartes de parking ou de crédit, de carnets de chèques, de brosses à cheveux, d’ordonnances, de dictionnaires français-espagnol et espagnol-français, de bics en bout de course, de bâtons de rouge à lèvres, de biscuits à apéritif, de préservatifs, de tests de grossesse, de fiches-cuisine découpées dans Elle, de pilules amincissantes, de bobines de fil, de tampons périodiques, de mouchoirs en papier usagés ou de PV non payés. mais parfois un curieux ou un anthropologue se cache sous le pickpocket et celui-ci ne résistera pas au désir d’emmener chez lui, pour examen complet, le contenant avec le contenu. On imagine la lueur de gourmandise qui doit briller alors dans son oeil.

Bien sûr, certains hommes aussi ont des sacs ou des sacoches – avec des destinations et des effets à peine différents ? Il en est même qui, sans sac, parviennent à être encore plus noiseux que les sacophones du beau sexe. N’empêche : pour l’heure, le sac à main reste largement un sport féminin. »

Dominique Noguez (Vingt Choses qui nous rendent la vie infernale)

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