Billet de blog 6 oct. 2019

AG des Gilets Jaunes, St-Nazaire: «On a le droit d’élire, pas le droit de vote»

Samedi 6 avril 2019 : sous des trombes d’eau, les mouettes nous rappellent que la mer est là, derrière le blockhauss nazi en forme de tétine géante. Impossible d’entrer dans la Maison du Peuple, où se tient l’AG. Oublié de m’inscrire. Avec Canal +, Je rejoins un chapiteau excentré qui accueillent les sans-AG. Canal se fait jeter, mais pourra revenir quand les « Guignols reviendront ». Rencontres.

Pierre-Gilles Bellin
Auteur, éditeur
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De la Démocratie en France, par Maho

Maho, l'un des organisateurs de la rencontre de Saint-Nazaire, s'apprête à nous parler © Pierre-Gilles Bellin

En mai 1968, le pouvoir tremblait que les ouvriers rejoignent les étudiants et, quand ce fut fait aux cris de « révolution », « révolution », on négocia avec les syndicats, on donna de l’argent, chacun se jeta dans la croissance, les vacances merveilleuses de l’été firent le reste. Faire l’amour au soleil, c’est tout de même mieux sur la plage que sur les pavés. Premier moment : tandis que l’équipe de Canal + déguerpit sous les lazzis, je demande l’autorisation de filmer et de photographier. « Qui-t’es ? », hurle-t-on du fond de la salle. Comme je ne suis personne, à part mon gilet jaune, tout le monde se marre, me voici accepté. On va enfin commencer à rigoler. Il y a là un homme malheureux, désolé que nous n’ayons été accepté à la Plénière. Il s’excuse, s’excuse encore. Maoh avec un « H », c’est son nom. Enfin, le « H », je ne sais pas où il le met. C’est parti pour 10 mn d’interview. Miracle. La prise de son de mon vieil appareil marche. Par contre pour le cadrage c’est raté (voir ici). Je quitte aussitôt L’Excentrée pour la Maison du Peuple : on commence à me connaître au portail. On a pitié. Je peux me mettre un moment sous l’auvent, à cause de la pluie. Mais pas plus. Puis je refile à L’Excentrée.

Indignez-vous, par Georges Rouard

Là je retombe sur le seul homme qui, lors de l’exclusion de Canal +, s’est levé pour leur permettre de rester, comme un phare de principe démocratique et de pardon. Il s’agit de l’homme qui a lancé la liste des « Blessés de la République », en référence aux éclopés, aux éborgnés et aux brutalisés. Ce Breton me dit qu’il est écrivain. Le lendemain, je tombe sur le Télégramme de Brest : c’était Georges Rouard (voir ici : https://www.letelegramme.fr/morbihan/auray/gilets-jaunes-il-lance-sa-liste-des-blessés-de-la-république-06-03-2019-12225227.php). LE Georges Rouard, même s’il n’aimerait pas le « LE ». « Sur ma liste, les invisibles deviendront visibles ». Contact : georgesrouard@hotmail.com.

Ah, il était temps…

… que je m’intéresse aux débats de fond. En symétrie à la Plenière, il y a cinq groupes de réflexion à l’Excentrée. Ici, ça se nomme « Les axes de réflexion de l’Assemblée officieuse ». Cinq axes sont abordés. « Axe 1 : Quelle suite envisageons-nous pour la suite du mouvement ? Garder le mouvement en action mais de quelles manières ? Axe 2 : le rapport avec les citoyens, comment éclaircir notre action ? Doit-on chercher leur soutien pour être légitime ? Axe 3 : quelles suites après le grand débat ? Comment devons-nous orienter nos actions et notre réflexion pour être pertinents ? Acte 4 : comment réagir durant les européennes ? Quelles actions devons-nous envisager ? Acte 5 : quel rapport avec les ‘‘ autorités ’’ (Mairie, préfecture, police, gendarmerie, renseignement) ? Quelles alliances peut-on envisager avec les institutions et les organisations non gouvernementales ? Peut-on être porteurs de projets communs tout en gardant notre indépendance ? » Je m’installe dans le groupe 5, à la place d’une jeune femme qui va butiner vers le groupe 3. Un ex-Rocardien (ce que je fus, d'ailleurs) me tend « Le rire jaune, la gazette des Gilets jaunes de Vannes ». Nous parlons de l’absence des contre-pouvoirs : comme les élections municipales se profilent, cela tourne autour de l’absence de contre-pouvoirs locaux, contre-pouvoirs comptable, avec des chambres régionales des comptes inexistantes, de pseudos assemblée consultatives comme par « cheux » nous (quand il y en a), des notables omnipotents, des procureurs hiérarchiquement dépendants du ministère de la justice, avec une presse municipales aux ordres, une presse régionale pas toujours très ouverte. Et encore, en Bretagne, nous avons une presse régionale, avec par exemple Ouest France et Ouest Torch’. Me tombe dessus, avec douceur, le collectif « Changer de Cap », « Pour un printemps climatique et sociale » : même constat sur la séparation des pouvoirs… avec une pincée d’anti-vaccination. Ca me parle, ça, car je crois en l’auto-vaccination depuis que j’ai découvert qu’une de « mes » meufs travaillaient pour des barbouzes… Quant aux « barbouzes » du jour, plutôt pacifiques et blasés, ils sont postés dans des voitures de police, à quatre chaque fois, à toute les entrées de rues autour de la Maison du Peuple. L’Excentrée semble un peu échapper à leur vigilance, sauf que des motards vont et viennent, et que dans une voiture banalisée des hommes de la DGSI nous détaillent longuement quand nous les croisons. Sommes-nous de la famille, semblent-ils nous demander par leurs regards ? De notre côté, indifférence générale face à cette présence. Dans le tout petit centre-ville de Saint-Nazaire, se tient, paraît-il, une impressionnante armée de CRS : la nouvelle se propage à la vitesse d’une mèche enflammée, mais n'enflamme personne. Ici, chacun ne rêve que de se battre sur le terrain des convictions. Une personne me tend un papier et disparaît : c’est un membre du « Conseil national de transition de France et des Peuples souverains » : « La France n’existe plus juridiquement », y-est-il écrit. Partout, partout le même thème : le citoyen est dépossédé de sa souveraineté, et tous s’accordent là-dessus, souverainistes, alter-mondialistes, fédéralistes comme moi.

Collection des slogans du jour

Dans l'air du temps : ce que pensent les Gilets jaunes © Anonymes

Axe-pré conclusion

Je discute longuement avec cet homme (il me laissera son prénom, mais l’enregistrement se clôt abruptement, et je l’ai oublié)... Tout ce dont je me rappelle, c’est qu’il vient de Mayenne, connaît le mouvement Gilets Jaunes sur le bout des neurones et se présente comme « anti-fa » : se joint à nous un Monsieur, ruisselant de la pluie qui est en train de crever le toit de l’Excentrée (si Maho n’intervenait avec énergie). L’homme est souverainiste : je me raidis un peu, lui aussi… Puis nous discutons de ce qui les rapproche tous, et du « pourquoi » qui fait qu’un souverainiste et un alter-mondialiste se retrouvent sur la même longueur d’onde. Disparition progressive des clivages. C’est le déni de démocratie, qui revient, encore et toujours. (Ecouter ici ce que dit « mon » Mayennais du mouvement, en six minutes qui se closent abruptement pour cause de défaillance technique d’un système sur-exposé à la pluie qui imprègnent même les endroits censément au sec).

Mayennais antifascites en gilets jaunes © Pierre-Gilles Bellin

Dernière tentative d’entrée à la Plenière

Il est temps que je rentre à la maison. Mais voici qu’une blogueuse me harponne : au bout de son harpon, un smart phone, interview sur le vif en marche quasi sous-marine tant la pluie redouble. Elle me convainc de retenter l’entrée en assemblée Plénière : et nous voici repartis. Là, le même débat recommence à l’entrée (agacement sensible), tandis que je vois la presse sortir et s'apprêter à partir. Sauf qu'à présent sont filmés les arguments des uns et des autres : un micro-débat s’engage, le même que les deux fois d’avant, mais cette fois-ci filmé. Et même échec, avec plus d'arguments à l'appui. Morale : la prochaine fois pense à t’inscrire, crétin que tu es. Et pas question de dénoncer qui que ce soit : je leur suis gré d'avoir organisé dans ces conditions cette assemblée. Merci sacrée petite blogueuse : si tu me retrouves envoie-moi l’extrait, c’est rigolo ton truc. Dehors, les mouettes vont et viennent, la pluie s’est un peu calmée ; pour la baignade en eau salée, ce sera pour une autre fois. Retour.

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