Les atteintes à la liberté d'informer sur le plan local

Grand débat national ; Plan local d'urbanisme intercommunautaire : on nous a empêché de filmer. Dans le rôle du notable contestant le droit de filmer un débat public : Christophe Martins, Maire d'Iffendic et Président de la Communauté de commune de Montfort-sur-Meu. Dans le rôle du grain de sable : votre serviteur.

Nous vous présentons ici, dans le cadre de notre page d'édition "Brocéliande Libre Expression", deux vidéos aux destins funestes, filmée pour la première lors du Grand Débat National lancé par Emmanuel Macron en 2020, l'autre à l'occasion de la réflexion collective initiée dans le cadre du changement du plan local d'urbanisme.

A l'origine, aucune de ces vidéos ne devait être publiée. La première, celle où je suis empêché de filmer la version locale du Grand Débat National, parce que la réponse est simple : qui cela peut-il intéresser en dehors des habitants du lieu ? En outre, nous savions bien, de toute façon, que nous étions confrontés à un habile tour de passe-passe médiatique de notre Président de la République. D'ailleurs, ce qui ressortait en général, c'était l'absence de fréquentation du débat. Voir ici la vidéo.

La seconde vidéo, celle consacrée au Plan local d'urbanisme intercommunautaire, s'inscrivait elle, en revanche, dans la construction progressive d'une étude pouvant se révéler passionnante : comment un territoire, placé entre ville et campagne, dans la péri-urbanité, affrontait-il ce moment-clé de la crise bioclimatique, comment pouvait-il adapter son pavillonnaire hérité des années 1980 à la crise actuelle ? Socialement, les coûts de transit des habitants étaient devenus insupportables, ce qui avait motivé les débuts du mouvement des Gilets jaunes en décembre 2018. Dans mon travail personnel, j'avais rédigé en 2009 un ouvrage intitulé les Ecosolutions à la crise immobilière et économique (voir ici au cas où cela vous intéresserait). Utiliser l'outil vidéo s'est imposé peu à peu comme une alternative et un complément au travail d'enquête et d'analyse sur le terrain. Il était d'autant plus intéressant d'apporter ma caméra que je savais l'assemblée partagée en deux : d'une part, souvent les natifs du lieux, inquiets que l'on change encore les conditions d'exploitation du foncier agricole, dans la grande crise de mutation qui secoue à nouveau le monde paysan ; d'autre part, beaucoup de gens craignant que le Plan local d'urbanisme intercommunautaire n'apporte guère de solutions aux grands problèmes du moment, celle de cette crise du modèle pavillonnaire, des circulations incessantes, la destruction du bocage, son mitage, la chute de la biodiversité. Sur les 50 minutes de cette vidéo, peut-être aucune minute de cet échange n'aurait été publiée, mais les axes d'inquiétudes auraient, eux, fait l'objet d'une mise en question plus profonde, d'interviews de tous les protagonistes.

Voir ici la vidéo.

Si, dans le premier cas, l'organisateur de la réunion a pris seul sur lui le fait de refuser que le Grand Débat National soit filmé, ce que j'appelle une censure, dans le second cas une grande partie de l'assistance a refusé : eussent-ils été majoritaires, et peut-être l'étaient-ils, peu importait en fin de compte, je me devais d'éteindre la caméra pour qu'au moins le débat de fond s'engage. C'est pourquoi les gens ont été floutés, ce que à quoi je n'étais nullement engagé, mais c'est un acte de courtoisie que j'ai tenu à leur présenter.

Mais je tiens à souligner que l'organisateur du débat ne pouvait en aucun cas invoquer une interdiction de filmer un débat public, point que je me suis fait confirmer par mon avocat, avant et après. Si on écoute attentivement les arguments de notre notable local, en dépit du son pas toujours très bon (vous m'en excuserez), on l'entend évoquer, quand je propose de mettre le sujet au vote des participants, le "Ric", ou Référendum d'initiative citoyenne, ou encore indiquer qu'il ne s'agit pas d'une "délibération" : en clair, nous ne sommes pas le conseil municipal, ce qui est exact, et par conséquent nous n'avons pas à délibérer et à voter. Au-delà du cas particulier, la notion de reférendum d'initiative citoyenne serait-elle vécue comme une perte de pouvoir par les notables traditionnels, cumulant souvent de très nombreux mandats?

De toute manière, mon droit était établi : j'avais le droit, plein et entier, de filmer ces deux débats. Enfin, une crainte s'avérait que le montage final présente des débats publics dans un sens obvié. Mais, cher Monsieur, et chère Madame, d'ailleurs, l'écriture, fut-elle d'une vidéo, d'un article ou d'un ouvrage, est éminemment subjective, et c'est en cela, au-delà du droit incontestable de filmer des débats publics, que réside notre liberté.

C'est pourquoi j'ai tenu à vous présenter ces deux moments de la vie démocratique. Ils soulignent que la démocratie commence au coin de la rue, et que c'est au plus infime niveau qu'il faut faire valoir son droit d'enregistrement et d'expression.

 

 

 

 

 

 

 

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