Les résurgences de «Dallas Buyers Club» (2013)

En conclusion du 56ème festival international du film de San Francisco, Steven Soderbergh a partagé sa vision de l’avenir de la production cinématographique américaine

© Voltage Pictures © Voltage Pictures

En conclusion du 56ème festival international du film de San Francisco, Steven Soderbergh a partagé sa vision de l’avenir de la production cinématographique américaine : « Vous avez des personnes qui n’aiment pas les films et qui ne les regardent pas pour le plaisir. Ils décident quel film vous allez être autorisé à faire. C’est pourquoi les films de studios ne sont pas meilleurs qu’ils sont actuellement, et c’est pourquoi le cinéma tel que je le définis - l’art qui parfois vit à l’intérieur de l’enveloppe commerciale des films - régresse.»  Tourné en vingt cinq jours, Dallas Buyers Club a connu de longues difficultés de développement avant d'être financé de manière indépendante. Sa reconnaissance critique et public suggère qu’il reste une place pour ce type de films ambitieux dans la production grand public américaine.

L'électricien Ronald Woodroof découvre en 1985 qu’il est séropositif. Lorsque les médecins lui donnent trente jours à vivre, Ron refuse de mourir. Il fonde un buyers club pour les malades, qui vend des médicaments importés et non autorisés par la Food and Drug Administration (FDA). A travers le parcours de Ron, redneck homophobe, la stigmatisation qu’il subit, sa détermination inébranlable, le film est un hommage aux activistes séropositifs des années 1980.

Le scénario de Craig Borten et Melisa Wallack a mis une vingtaine d’années à être financé. Le film vient de recevoir six nominations au Oscars, dont celle du « meilleur film » et du « meilleur acteur » pour Matthew McConaughey. Une partie de la critique boude le produit parfaitement calibré pour récolter une pluie de récompenses : une histoire forte « inspirée de faits réels » (systématique de nos jours) tout en prenant de grandes libertés avec les faits, rejetée 87 fois par les studios hollywoodiens, portée par la performance physique de Matthew McConaughey. “For his role in Dallas Buyers Club he lost 45 pounds. Or what actresses call, being in a movie. » a glissé la comédienne Tina Fey lors des derniers Golden Globes.

Dallas Buyers Club saisit d’abord par son sujet. Le sida reste majoritairement hors-champ dans le cinéma américain depuis Philadelphia (Jonathan Demme, 1993). A propos de son dernier film, L’Inconnu du Lac (2013), Alain Guiraudie a récemment souligné qu’il était important "que l’on parle de la maladie, qu’elle soit présente dans les échanges et les esprits […] Il y a eu Les Nuits fauves (Cyril Collard, 1992), plus récemment Les Témoins (2007) de Téchiné. Le sida n’est presque plus évoqué au cinéma alors que cette maladie a pris une importance dingue dans nos rapports amoureux et sexuels."

S’appuyant sur la symbolique du rodéo, le réalisateur canadien Jean-Marc Vallée évite le pathos et les effets larmoyants, en gardant ses distances. Il renvoie la mort à l’ellipse et s’attache aux regards plus qu’aux stigmates sur les corps. Il refuse les gros plans qui pourraient glisser vers l'intrusion. Le réalisateur semble fasciné par son histoire et ses acteurs. On cherche parfois quel regard politique et artistique il pose sur ses personnages.

Plus que la mise en scène, les acteurs portent le film. Jared Leto a reçu le script il y a quinze ans, sans le lire. Son retour au cinéma est bienvenu, après quatre années consacrées à sa carrière musicale. Son interprétation de Rayon, transgenre toxicomane atteinte du VIH, est remarquable. McConaughey et lui ne se sont pas croisés avant de tourner leur première scène ensemble face caméra. Ron le hargneux et Rayon la paumée construisent une efficace dynamique commerciale puis sentimentale.

Sans l’implication personnel de McConaughey depuis environ cinq ans, le scénario serait peut-être toujours en attente d’être produit. Pour le rôle principal, personne ne pariait sur lui, pas même le réalisateur. Le Texan confirme depuis 2011 qu’il est l’une des plus belles révélations récentes à l’écran. Longtemps bellâtre dans des comédies sirupeuses, il est redevenu crédible en avocat dans The Lincoln Lawyer (La Défense Lincoln) et Bernie de Richard Linklater. Le grand talent de McConaughey explose dans le génial et furieux Killer Joe (William Friedkin, 2011). Journaliste moite dans The Paperboy (Lee Daniels, 2012), stripper déclinant dans Magic Mike (Steven Soderbergh), hors-la-loi romantique dans le très beau Mud (Jeff Nichols), mentor de la finance dans The Wolf of Wall Street (Martin Scorcese), McConaughey reconnaît que ces dernières années ont été les plus riches de sa carrière. Son interprétation de Ron Woodroof n’est pas qu’une transformation physique. En salaud qui révèle progressivement son humanité, avec la rage comme carburant, il parvient à fixer dans son corps, son ton et son regard une énergie fascinante et toujours fuyante.

Avec Dennis Hopper à la réalisation, l’acteur Woody Harrelson aurait été associé au développement de Dallas Buyers Club dans les années 1990. Harrelson et McConaughey forment en ce moment un passionnant duo dans True Detective, superbe série à combustion lente de l’écrivain Nic Pizzolatto, diffusée sur HBO.


Article publié sur Bully Pulpit.fr le 2 février 2014 : http://www.bullypulpit.fr/2014/02/resurgences-dallas-buyers-club-2013/

Prolonger

Le scénario est tiré de l'article de Bill Minutaglio "Buying Time", Dallas Life Magazine, 9 août 1992.

Sur le débat pharmacologique autour de l'AZT et la réponse sanitaire de la FDA :

Dylan Matthews , "What 'Dallas Buyers Club' got wrong about the AIDS crisis", The Washington Post, 10 décembre 2013

 

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