American Sniper : une tragédie américaine

Un article publié sur BullyPulpit.fr, par Frédérique Ballion, docteur en science politique de l'Université de Bordeaux.

American Sniper retrace la vie de Chris Kyle, surnommé The Legend, ancien membre de la Navy Seal (force spéciale de la marine américaine), célébré et reconnu pour avoir enregistré le plus grand nombre de tirs létaux (de morts) à son actif, durant la deuxième guerre d’Irak. Depuis sa sortie aux États-Unis et en France, le film soulève de nombreuses polémiques parmi les spectateurs et les critiques. Pour certains, Clint Eastwood célèbre un héros typiquement américain dans un film hagiographique aux accents réactionnaires, pour d’autres, il signe plutôt un « troublant plaidoyer pacifiste »[1] selon les mots de Danièle Heymann.

Le film joue sur l’ambiguïté comme la plupart des films de Clint Eastwood. Alors que signifie ce drapeau flottant derrière l’acteur Bradley Cooper de dos sur l’affiche d’American Sniper ? Revêt-il la même charge symbolique et patriotique que celui apparaissant au début d’Il faut sauver le soldat Ryan (1998)de Steven Spielberg ? Ou bien, est-il associé à une vision plus désenchantée, voire critique de l’Amérique en guerre à l’image du drapeau monté à l’envers par le personnage de Tommy Lee Jones à la fin du film Dans la vallée d’Elah (2007)? Certes, le parallélisme entre les deux camps est ici quelque peu biaisé. L’ennemi n’a pas une grande place dans la structure narrative du récit, bien qu’un sniper irakien Mustapha, alter ego de Kyle, soit décrit comme un ancien champion olympique et montré dans son intimité avec femme et enfant. Pourtant, Clint Eastwood signe une réflexion sans fard sur un engagement militaire malavisé et sur un héros mal à l’aise avec sa propre légende.

Cet engagement qui deviendra la deuxième guerre d’Irak est dans le film justifié par la phrase de Chris Kyle devant son écran de télévision face aux attentats du 11 septembre : « Regarde ce qu’ils nous ont fait !». Cette justification, éclatant raccourci, relègue d’emblée au second plan toute contextualisation du conflit et de l’ennemi lui-même. L’ennemi est caractérisé comme musulman dès le générique puisque le film s’ouvre sur le chant du Muezzin en Irak avant que les premières images d’un char américain viennent l’interrompre, semblant tout détruire sur son passage.

On découvre ensuite comment ce personnage s’est construit et a été conditionné par son éducation et son environnement ou comment « la guerre en Irak s’expliquerait par le Texas[2] » selon Jean-Loup Bourget. Chris apparaît dans tous les plans avec une arme à la main ou bardé de munitions. Il incarne et symbolise cette Amérique fondée sur la loi du talion, la loi du plus fort, qui se régénère dans la violence. Chris grandit dans ses préceptes, élevé au Texas dans l’adoration des armes à feu, par un père qui lui apprend à chasser entre deux sermons à l’église. De ce père qui considère qu’il y a dans le monde trois genres de personnes (les brebis, les loups et les chiens de bergers), il hérite de cette conviction qu’il est prédestiné à défendre les plus faibles. C’est cette mission (« purpose ») qu’il garde chevillée au corps toute sa vie et amène cette ancienne star du rodéo à s’engager dans les Navy Seals. Aveuglé par un patriotisme irréductible, il repart au front à quatre reprises au détriment de sa famille et de son propre équilibre mental.

La séquence pivot du film met en scène le héros-sniper le plus décoré d’Amérique s’apprêtant à tirer sur un enfant et sa mère, armés d’une grenade. Après quelques minutes d’hésitation, Chris tue l’enfant inaugurant sa longue liste de tués, image tabou dans le cinéma américain. Même si ce premier tir paraît immédiatement justifié pour des raisons militaires évidentes (la protection des chars américains), le malaise est prégnant. Chris baisse les yeux (« Me touche pas » dit-il à un autre soldat), face à cette trace indélébile, le meurtre d’un enfant rationalisé par la nécessité de protéger les siens. Ainsi, la guerre est vécue uniquement du point de vue du sniper, n’établissant son rapport à l’autre, à l’ennemi, qu’au travers de sa lunette de visée. Une fois enfermé dans son viseur, l’ennemi n’est plus qu’une fourmi destiné à être réduit à néant.

Bien loin de l’esthétisation soignée voire glamourisée d’une armée américaine en déroute mais bientôt victorieuse comme dans La Chute du faucon noir (2001), à Falloujah l’armée américaine est montrée incapable de prendre un avantage décisif sur l’ennemi et n’en ressort jamais réellement victorieuse. La guerre est mise en scène à travers des motifs westerniens, lorsqu’on y apprend que leur priorité n°1 est Abou Moussab Al-Zarqaoui, « cet enfoiré » qu’il faut attraper « mort ou vif ». Sur le terrain, les soldats américains sont présentés comme une force intrusive voire invasive dans le quotidien d’habitants irakiens, victimes collatérales de cet affrontement entre les forces massives déployées par les États-Unis et les combattants djihadistes assoiffés de violence à l’image du personnage du Boucher, lieutenant de Zarqaoui. Dans une dernière bataille, Chris finit par tuer son alter ego, le sniper irakien Mustapha en réalisant un de ses plus grands exploits. Un tir à presque 2 kilomètres (1900mètres) de distance, qui provoque la mise en danger de son escouade. Repérés, encerclés sous les feux ennemis, l’escouade de Chris quitte l’Irak dans la précipitation, en pleine tempête de sable, métaphorisant brillamment leur aveuglement.

À l’instar du vrai Chris Kyle, cette Amérique tout en muscles semble pétri de certitudes, rarement en proie au doute. Pourtant, le personnage dépeint dans le film semble plus complexe et le retour d’opération est chaque fois plus difficile : « Cette guerre t’a changé »  lui assène sa femme Taya. De même, un soldat lui confie : « J’aimerais croire en ce que l’on fait. Le Mal est partout ». Une des images les plus marquantes est sans doute celle de Chris au milieu des nombreux cercueils américains, drapés de la bannière étoilée, dans l’avion qui le ramène pour la dernière fois aux États-Unis. Encore une image tabou qu’Eastwood met en lumière, les cercueils américains étant longtemps restés invisibles des écrans après le conflit vietnamien et son immense trauma.

De retour au Texas, l’ancien cow-boy, rongé de l’intérieur, mal à l’aise dans ses santiags, préfère désormais s’isoler dans un bar que de retrouver sa famille. Prostré dans un fauteuil, il reste assis et pleure devant une télé éteinte reflétant en miroir sa propre image. Devant un psychiatre, il semble sans regrets face à ses victimes et confie : « Ce qui me hante, c’est ceux que je n’ai pas pu sauver ». Pourtant, selon le réalisateur « dans ses yeux, juste un court instant, quelque chose semble dire : « non c’est faux » et qui justifie tout »[3].

Ironie de l’histoire, Chris Kyle, enfermé dans sa vision manichéenne du monde, sera assassiné le 2 février 2013, non pas par un des nombreux ennemis de l’Amérique, mais sur le territoire américain par un ancien soldat, lui-même traumatisé par la guerre. Assassiné à bout portant par une arme à feu.

Chris prend soin de dire à son fils lors d’une partie de chasse : « C’est une chose grave d’arrêter un cœur qui bat ». Cette phrase résonne parfaitement avec celle de William Munny dans Impitoyable (1992) lorsqu’il tente de réconforter le jeune Kid de Schofield, traumatisé par le premier homme qu’il vient de tuer : « C’est quelque chose de tuer un homme. On prend tout ce qu’il a et tout ce qu’il aura jamais ». Clin d’œil involontaire à son remarquable western, dans lequel il instillait déjà les germes d’une réflexion sur la violence fondatrice des États-Unis. Clint Eastwood signe avec American Sniper un de ses grands films. Dans les pas de John Ford, Clint Eastwood n’imprime pas la légende de Chris Kyle mais tend à dépeindre la réalité en demi-teinte de ce personnage controversé.

 par Frédérique Ballion


[1] Danièle Heymann, « American Sniper : passionante ambiguité », Marianne, 21 février 2015.

[2] Titre de l’article de Jean-Loup Bourget, « American Sniper : l’Irak expliqué par le Texas », Positif n° 648, février 2015.

[3] John Wranovics, « Entretien avec Clint Eastwood », Positif n° 648, février 2015.

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