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Billet de blog 12 sept. 2012

De l'importance des Conventions

Pierre-Louis Rolle
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Les conventions des partis Républicain et Démocrate viennent de se clore, respectivement à Tampa en Floride et à Charlotte en Caroline du Nord. Les délégués, des grands électeurs de chaque État, selon leurs règles, sont venus voter pour celui qui a remporté chez eux la primaire. Il s’agit d’un rituel souvent moqué : trois à quatre jours de grande messe télévisuelle, discours interminables dans des stades bondés de militants, clips biographiques de propagande, tout ça pour concrétiser ce que tout le monde sait déjà : Mitt Romney et Barack Obama seront candidats.

Ces critiques trouvent leur source dans l’idée selon laquelle les partis politiques seraient des organisations tombées en désuétude, sans réel pouvoir face à l’exercice libre et direct du droit de vote dans le cadre de primaires. En effet, une vague de réformes dans les années 1970 a, dans les deux partis, réduit l’influence des « super délégués » dans le processus de sélection. Les cadres du Parti et les militants encartés avaient jusqu’alors plus de poids que les délégués mandatés par les élections primaires.  Les conventions étaient alors de véritables conventions de désignation du candidat : en 1924, il a fallu 17 jours, des heures de négociations de couloirs et des dizaines de tours de vote pour que les Démocrates se choisissent un candidat.

Aujourd’hui, la quasi totalité des délégués reflète le vote populaire, État par État. Ce changement du mode de désignation est concomitant de l’émergence des médias de masse et de la télévision : aussi médiatiques qu’elles soient, le téléspectateur sait toujours qui va gagner à la fin…

Si les électeurs se prononcent directement pour élire leurs candidats, pourquoi donc conclure le processus par une grande messe célébrant le ban et l’arrière de l’appareil du Parti ?

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Plusieurs politistes ont critiqué cette idée dans des ouvrages récents, établissant que, décidément, les partis politiques n’étaient pas des structures dépassées. Bien au contraire, ceux-ci jouent un rôle encore majeur dans la désignation des candidats. Marty Cohen, David Karol, Hans Noel et John Zaller[1], ont publié en 2008 The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform. Peut-être un des livres de science politique les plus importants de la décennie.

Leur modèle d’analyse se fonde sur celui de partis comme formant une « longue coalition, plus ou moins large », la notion de longueur désignant « le nombre de thèmes sur lesquels la coalition a décidé de coopérer » et la largeur le nombre d’acteurs impliqués dans la coalition. Plus ce nombre est important, plus les bénéfices à retirer de l’élection sont à diluer entre chaque tendance.

« La désignation d’un candidat implique un double compromis : un entre les priorités conflictuelles en terme de politiques publiques et de priorités des courants au sein du Parti, et un autre entre les préférences des courants du Parti et les préférences des électeurs ».

Le but d’une élection primaire est dès lors de trouver un candidat qui sera à même, en temps voulu, de répondre à un maximum d’attentes d’un maximum de tendances de ladite coalition.  La convention est l’occasion de visualiser ces factions, de « se compter » pour évaluer son poids dans le Parti. Les partisans d’Hillary Clinton ont en fait de même lors de la convention de 2008, et dans un sens ceux de Rick Santorum également à Tampa.  Les conventions sont nécessaires parce qu’elles permettent de visualiser le parti et ses réseaux qui viennent de s’engager dans un long processus électoral.

Ainsi, il faut comprendre la notion de Parti comme une coalition de factions formant autant de réseaux d’élus, de militants et de d’organisations partenaires avec leurs intérêts propres.

Les auteurs ajoutent à leur modèle théorique celui de la « primaire invisible ».  Dans le modèle d’avant les réformes des années 70, les différentes coalitions négociaient lors des « conventions », véritables congrès politiques au sens européen du terme. Maintenant, une négociation abstraite a lieu dans une phase de pré-primaire, où chaque « party insider » observe les différents candidats.  Élus nationaux, locaux, responsables du parti, anciens candidats forment les rangs des « party insiders ».  Cette phase de primaire invisible serait la création d’une dynamique d’information permettant aux insiders de se coordonner implicitement.

Une telle approche est d’autant plus intéressante qu’elle nécessite de se défaire d’une approche qui serait « candidato-centrée » dans le sens où les candidats, par la seule force de leur talent créeraient à eux seuls une dynamique médiatique telle que les apparatchiks n’auraient plus qu’à se rallier à leur cause.  La plus-value ne serait que maigre par rapport au sens commun journalistique qui voudrait que les campagnes, les slogans, l’éloquence des candidats soient seuls clefs de l’élection face à un électorat passif.

Ainsi, il faut voir la primaire invisible comme une conversation. Les leaders du parti négocient entre eux, évoquent le champ des possibles formant un faisceau de signaux politiques à destinations de leurs homologues.

Présentant une impressionnante masse de données statistiques et qualitatives pour étayer leur modèles, ils concluent que l’argent n’a pas d’effet sur le résultat des élections indépendamment si l’on ne possède pas un bon réseau dans le Parti (voir la campagne de Mitt Romney en 2008 par exemple) et que les médias ont tendance à suivre les soutiens des différentes factions.  La difficulté était de savoir si les soutiens politiques sont générés par la couverture médiatique des candidats ou génèrent-ils la couverture médiatique qui influence les candidats ? D’après les auteurs, les médias auraient avant tout un rôle de renforcement.

La Convention, c’est aussi l’ultime occasion pour les délégués du Parti de se rencontrer, de discuter politique et de voter le programme (le « party platform ») de leur formation politique, afin de clore la conversation entamée lors de la primaire invisible. Nous y reviendrons dans un prochain article.


[1] Respectivement professeurs de science politique à Madison University, Berkeley, Georgetown University et UCLA.

En savoir plus :

  • M. Cohen, D. Karol, H. Noel, J. Zaller, The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform, University of Chicago Press, 2008
  • S. Masket, No Middle Ground: How Informal Party Organizations Control Nominations and Polarize Legislatures, University of Michigan Press, 2009

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