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Billet de blog 18 juil. 2012

L’image Rodney King

Rodney King a été retrouvé mort dans la piscine de sa propriété à Rialto (Californie), le 17 juin 2012. Il avait 47 ans. King, selon ses propres mots, restera le "poster child for police brutality". Il était devenu involontairement le "visage" des émeutes de Los Angeles en 1992.

Vincent Dozol
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©AP © 

Rodney King a été retrouvé mort dans la piscine de sa propriété à Rialto (Californie), le 17 juin 2012. Il avait 47 ans. King, selon ses propres mots, restera le "poster child for police brutality". Il était devenu involontairement le "visage" des émeutes de Los Angeles en 1992.

Le 3 mars 1991, Rodney King est arrêté à un contrôle de Police pour une infraction routière. Il est alors en liberté conditionnelle après une condamnation pour vol en 1989. Pris de panique, il tente de s'enfuir à pied. Les quatre policiers le stoppent et commencent à le frapper à l'aide de matraques et de Tasers.
George Holliday, qui réside dans un appartement proche de la scène, filme les coups des forces de l'ordre. L'enregistrement est ensuite diffusé à répétition à la télévision, ce qui déclenche une polémique nationale sur les violences policières envers les citoyens afro-américains et latinos.
Le 29 avril 1992, à Simi Valley (CA), un jury exclusivement blanc acquitte trois officiers ayant participé aux violences et une annulation de procès est déclarée pour le quatrième policier.

La violence contre Rodney King puis le procès expéditif des policiers contribuent aux émeutes de South Los Angeles, qui débutent quelques heures après l'acquittement, le 29 avril 1992. A cause des tensions sociales et raciales, des violences urbaines avaient déjà eu lieu à Miami en 1989. Certains quartiers résidentiels pauvres et noirs sont devenus des ghettos abandonnés par les pouvoir publics. Les commerces ferment ou sont attaqués. L'insécurité s'aggrave. La misère, la violence et l'affaire Rodney King se combinent pour faire basculer l'ensemble de la zone urbaine dans des émeutes de grandes ampleurs. Plus de 55 personnes sont tuées et quelques 600 bâtiments sont détruits par les violences. Rodney King lance de multiples appels au calme.

© inglewood63

Après un second procès au cours de l'été 1992, les quatre policiers sont inculpés. Les agents Koon et Powell sont condamnés à deux ans de prison, et Rodney King reçoit 3,8 millions de dollars comme compensation.

Ces images de violence policière sont immédiatement reconnaissables pour le public américain. D'abord parce que la vidéo des brutalités est devenu une icône éternellement associée aux émeutes et qu'elle a été utilisée comme image-preuve.

Le réalisme cru de la vidéo du passage à tabac de Rodney King fut lui même réfuté par les avocats de la police de Los Angeles, qui parvinrent à nier l’évidence en analysant la séquence au ralenti, plan par plan. Tout se passe comme si les images de ce type gagnaient en opacité à mesure qu’on les contemple. »1

Alors que Rodney King n'est pas entendu pendant le procès, les avocats de la défense utilisent en effet les images de la vidéo dans leur argumentation. Dans une parodie d'analyse visuelle, ils tentent de prouver aux jurés qu'ils regardent en fait un délinquant qui résiste violemment à son arrestation. Les policiers auraient simplement participé à une "escalade de la force".

L'affaire Rodney King, de par son ampleur, est aussi intégrée dans la culture populaire. Les rushes de ce tabassage ont été utilisés plusieurs fois au cinéma, dans Malcom X (Spike Lee, 1992) Natural Born Killers (Tueurs Nés, Oliver Stone, 1994), Three Kings (Les Rois du Désert, David O. Russell, 1999) ou Dark Blue (Ron Shelton, 2002).  La présence de cet extrait dans des films est intéressante. Une archive est insérée dans une œuvre fictionnelle, ou elle est rejouée, remise en scène.  Cela ne permet pas forcément plus de clarté dans le propos du film. L'intégration de cette vidéo dans Three Kings de David O. Russell est particulièrement intéressante. Le film se déroule au lendemain de la guerre du Golfe (17 janvier-2 mars 1991).
Lors de leur première rencontre avec l’ennemi, au sein d’un bunker, les soldats américains joués par George Clooney, Mark Wahlberg et Ice Cube se voient offrir des biens de consommation, des produits ménagers. Les militaires irakiens sont dépeints comme des stéréotypes de marchands d’un bazar. Une télévision diffuse le passage à tabac de Rodney King.

Image dans l’image, passage à tabac de Rodney King, Three Kings, 1999.

David O. Russell fait alors un mouvement camera de la télévision vers Chief  Elgin (Ice Cube), qui semble perturbé.  Le parallèle ainsi effectué entre les images permet, à travers le personnage d’Elgin, qui est noir, de s’interroger sur la violence des Américains contre un « Autre », racialement différent (ici une armée qui s’est déjà rendue, qui est à terre).  Les soldats poussent le cynisme jusqu’à exploiter les ennemis d’hier comme de la main d’œuvre gratuite, des esclaves qui les aident à transporter l’or volé du bunker au camion.
Lorsque Archie Gates (George Clooney) refuse un robot-mixeur, l’Irakien, plein de flagornerie, lui suggère de l’offrir à sa femme. Gates s’énerve alors, détruit l’ustensile et lui lance qu’il est divorcé.  La musique diégétique qui accompagne l’ensemble de la scène est la chanson My Girl Wants to Party All the Time d’Eddy Murphy, où l’homme éconduit se plaint.  « Mauvaise musique ! » pour Troy Barlow (Mark Wahlberg), qui éteint la chaine hi-fi. En une séquence, le réalisateur développe des thématiques propres au film de guerre, en associant ici féminité, "races" et ce que l'on définit comme "ennemi", aux États-Unis ou sur le théâtre de guerre.

"Can we all get along?"2 questionnait Rodney King, qui a toujours tenté d'échapper à son image de symbole des droits civiques.

1. MITCHELL W.J.T., Cloning Terror ou la guerre des images du 11 Septembre au présent, Les prairies ordinaires, 2011, p.155

2. "Est-il possible de bien tous nous entendre?"

Pour aller plus loin:

Feldman Allen, "On Cultural Anesthesia: From Desert Storm to Rodney King", American Ethnologist, Vol. 21, No. 2 (May, 1994), pp. 404-418

Halberstam Judith, « Violence imaginée/violence queer. Représentation, rage et résistance », Tumultes, 2006/2 n° 27, p. 89-107.

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