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Billet de blog 22 avr. 2015

Kendrick Lamar, chrysalide politique

Après le succès public et critique de Good Kid, M.A.A.D City (2012), Kendrick Lamar signe un grand album, To Pimp A Butterfly, déjà disque d’or un mois après sa sortie.

Vincent Dozol
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Pochette de l'album "To Pimp A Butterfly" © 

Après le succès public et critique de Good Kid, M.A.A.D City (2012), Kendrick Lamar signe un grand album, To Pimp A Butterfly, déjà disque d’or un mois après sa sortie.Lamar raconte les angoisses d’un homme noir américain de 27 ans qui s’émancipe, quand Trayvon Martin, Michael Brown, Eric Garner, Akai Gurley et Walter Scott, pour ne citer qu’eux, ont été tués dans la rue par les forces de l'ordre. Dans ce nouvel opus difficile, le rappeur marche vers la rédemption, parle de son éveil religieux et s’affirme comme l'une des voix les plus importantes du milieu musical. Conscient de son statut, il ne cesse jamais de se remettre en question.

To Pimp A Butterfly fait certainement référence au roman de Harper Lee, To Kill A Mokingbird (Ntirez pas sur l'oiseau moqueur, 1960) dans lequel un homme noir, Tom Robinson, est accusé d'un crime qu’il n’a pas commis. Comme ce classique de la littérature, Kendrick Lamar prévient que son nouvel album politique sera "un jour enseigné à l’université". To Pimp A Butterfly puise ses multiples influences au-delà du hip hop, dans le répertoire des années 70, il met en avant ses racines funk (avec la contribution de George Clinton et Thundercat), présente un fort tropisme sud africain (Nelson Mandela est régulièrement convié, un sample du créateur de l'afrobeat Fela Kuti— "I no Get Eye for Back" — ponctue Mortal Man) et s’aventure même vers le free jazz (la musique de Miles Davis a accompagné Lamar pendant l’écriture).

La pochette de l’album est une photographie en noir et blanc du français Denis Rouvre.  Une bande de jeunes hommes afro-américains posent avec défiance dans le jardin de la Maison Blanche. Divers éléments associés à l’idée de réussite sont issus du répertoire visuel du hip hop : alcool, singe couronné, corps puissants, tatouages et billets verts. Kendrick Lamar est au centre du groupe, il tient un bébé, peut-être blanc, dans ses bras. L’image joue avec les peurs d’une certaine Amérique qui n’a jamais pu accepter les revendications émancipatrices. Le groupe écrase le cadavre d'un juge blanc, dont les yeux sont marqués de croix noires. La mise en scène rappelle un tableau de chasse. Cette allégorie dénonce un système pénal dont les Afro-Américains sont les premières victimes, en proposant une victoire symbolique sur une institution qui perpétue, consciemment ou non, le racisme. Si le symbole est puissant, la photographie contient aussi une dimension satirique. Elle dénonce l’hypocrisie du jeu criminel et le recours à la violence pour mettre à bas ce pilier de l’État de Droit.

Cette notion d’hypocrisie est un thème central de la chanson The Blacker The Berry :

You hate me don't you ?

You hate my people, your plan is to terminate my culture

You're fuckin' evil I want you to recognize that I'm a proud monkey

[…]

You sabotage my community, makin' a killin'

You made me a killer, emancipation of a real nigga

[…]

So why did I weep when Trayvon Martin was in the street ?

When gang banging make me kill a nigga blacker than me?

Hypocrite!

Kendrick Lamar a depuis longtemps insisté sur la nécessité de se responsabiliser et de faire un travail sur soi. Il associe l’indignation suscitée par la mort de Noirs tués par la police à une dénonciation préalable des affrontements meurtriers entre gangs. Au sujet de l'assassinat de Michael Brown par un policier de Ferguson (Missouri), le 9 août 2014, Kendrick Lamar avait tenu des propos critiques dans un interview à Billboard : "What happened to [Michael Brown] should've never happened. Never. But when we don't have respect for ourselves, how do we expect them to respect us? It starts from within. Don't start with just a rally, don't start from looting -- it starts from within."[1]

Les pistes de l’album sont faites de ruptures mélodiques et sémantiques, d'autosatisfaction face au chemin parcouru (le single i, à partir d’un sample de Who's That Lady des Isley Brothers) et de regards en arrière, vers la chaleur électrique du ghetto californien. King Kunta célèbre et dénonce en même temps la réussite, en proposant un retour à Compton, d’où le groupe N.W.A. (Niggaz Wit Attitudes) et Kendrick Lamar sont issus, en marge de Los Angeles, connue pour son fort taux de criminalité.

© KendrickLamarVEVO

Kunta Kinte fut un esclave africain du XVIIIe siècle. Son destin et sa descendance ont été rendus célèbres grâce au livre Roots d’Alex Haley, publié en 1976, qui a ensuite fait l’objet d’une adaptation télévisuelle sur ABC. Cette figure symbolise la résistance et le combat pour conserver son héritage culturel dans un société esclavagiste. Kinte a tenté de s’échapper de la plantation à quatre reprises. Pour le punir, son propriétaire lui a demandé de choisir entre l’amputation de son pied ou la castration. Il refuse d’être émasculé. Dans la chanson, l’estropié est fait roi, la rébellion des esclaves est une prise de pouvoir.

Kendrick Lamar confie l’angoisse que lui procure son nouveau statut de célébrité et son incapacité à contrôler sa propre influence, le symbole qu’il est lui-même devenu. Un « presque poème » est répété, par morceaux, au cours de l’album :

I remember you were conflicted.

Misusing your influence. Sometimes I did the same. Abusing my power, full of resentment. Resentment that turned into a deep depression. Found myself screaming in the hotel room. I didn’t want to self-destruct. The evils of Lucy was all around me. So I went running for answers. Until I came home. But that didn’t stop survivors’ guilt. Going back and forth trying to convince myself the stripes I earned. Or maybe how A1 my foundation was. But while my loved ones were fighting a continuous war back in the city, I was entering a new one. A war that was based on apartheid and discrimination. It made me want to go back to the city and tell the homies what I learned. The word was respect. Just because you wore a different gang color than mine doesn’t mean I can’t respect you as a black man. Forgetting all the pain and hurt we caused each other in these streets, if I respect you we unify and stop the enemy from killing us. But I don’t know. I’m no mortal man. Maybe I’m just another nigga.

Ce discours est proche des thèses de Malcom X, assassiné il y a 50 ans, le 21 février 1965 à l’Audubon Ballroom à Harlem. Il a fondé en 1964 l'Organisation pour l’unité afro-américaine, afin de rassembler autour d’un nouveau projet de libération, en appelant à l’autonomisation politique des Noirs. L’unité est préalable à l’action. Kendrick Lamar a déclaré avoir été profondément influencé par la lecture de The Autobiography Of Malcolm X (1965).

To Pimp A Butterfly est sorti, presque jour pour jour, vingt ans après Me Against the World, le troisième album studio de Tupac Shakur. Le rappeur de 27 ans se place à nouveau sous la figure tutélaire de 2Pac, fils d’une militante du Black Panther Party, maître du gangsta rap des années 90. Il s’invite dans un interview posthume à la fin de Mortal Man. Un montage des extraits d’un entretien réalisé en 1994 fait dialoguer Lamar et 2Pac sur le poids de la célébrité, l'héritage artistique et le black power. Tupac Shakur annonce des révoltes à venir : “I think that [black men] are tired-a grabbin' ... out the stores and next time it’s a riot there’s gonna be bloodshed for real. I don’t think America can know that. I think America think we was just playing and it’s gonna be some more playing but it ain’t gonna be no playing. It’s gonna be murder, you know what I’m saying, it’s gonna be like Nat Turner, 1831...[2]

Nat Turner, esclave et leader religieux, a pris la tête d'une révolte dans le conté de Southampton en Virginie. L’épisode a longtemps hanté les consciences du Sud. Soixante Blancs ont été tués dans la nuit du 21 août. Une vague de répressions a fait une centaine de morts du côté des esclaves. Dix sept assaillants, dont Turner, ont ensuite été arrêtés et pendus. Au lieu d'attendre un nouveau massacre, Kendrick Lamar propose un gospel inquiet : "le seul espoir qui nous reste est la musique et les vibrations."

Prolonger

[1] "Ce qui est arrivé n’aurait jamais dû arriver. Jamais, mais quand on ne se respecte pas nous-mêmes, comment peut-on attendre qu’ils nous respectent ? Ça doit commencer de l’intérieur. Pas d’une simple manifestation, de pillages. Ça doit commencer de l’intérieur."

[2]"Je pense que les hommes noirs en ont assez d'être dépossédés... la prochaine fois, ce sera un bain de sang pour de bon. Je ne pense pas que l'Amérique réalise ça. Je pense que l'Amérique croit que nous plaisantons, qu'il y aura encore quelques blagues mais en fait on ne rigolera pas. Il y aura un meurtre, tu vois ce que je veux dire, ce sera comme Nat Turner en 1831..."

Joe Coscarelli, "Kendrick Lamar on His New Album and the Weight of Clarity", New York Times, 16 mars 2015.

Anwen Crawford, "Kendrick Lamar's capacious new record", The New Yorker, 18 mars 2015

"Tupac Shakur, la dernière panthère", documentaire de Martin Quenehen, France Culture, 21 février 2015.

Article publié le 21 avril sur Bully Pulpit.fr

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