Les enseignements de l'après-Marche de 83

(Suite de l'article Que faire face au Front national ?)2. Les enseignements de l'après-Marche de 83L’insuccès de l’après-MarcheLa période qui suit la Marche de 83 est beaucoup moins heureuse.

(Suite de l'article Que faire face au Front national ?)

2. Les enseignements de l'après-Marche de 83

L’insuccès de l’après-Marche

La période qui suit la Marche de 83 est beaucoup moins heureuse. Elle a laissé des souvenirs amers à de nombreux militants qui l’ont vécue. Presque toujours, ce délitement est imputé à « la récupération du mouvement par SOS Racisme ». Celle-ci est indéniable mais est-elle seule en cause ? N’est-ce pas un mouvement affaibli et divisé qui a été ainsi récupéré ?

Après la fin de la Marche l’état d’esprit qu’elle avait promu s’est dissipé et a laissé la place à d’autres discours et d’autres pratiques. La réaction de Toumi est révélatrice : « L’année 84 sera une année à jamais pénible. (…) Nous sommes un peu seuls, plus d’actualité et comme passés de mode. Les collectifs de jeunes à Paris, Lyon et ailleurs continuent leurs guéguerres de généraux sans troupes, leurs scissions et leurs batailles de chiffonniers pour s’ériger en héritiers du capital de sympathie suscité par la Marche ».[1] Et de conclure : « on n’était juste pas sur la même planète, c’est tout. »

Même si cette période ne se réduit évidemment pas à ces seuls traits négatifs, ce sentiment,  si vif, de retour aux ornières traditionnelles de «  la petite cuisine politique »[2], interpelle. Et elle n’est pas isolée. Les débats animés qui ont accompagné la fin de la marche suivante, « convergence 84 », décrivent une atmosphère pas tellement éloignée de ce que dénonce Toumi.[3] Le discours de clôture tenu par Farida Belghoul  représente (bien avant ses dérives présentes) un fleuron de ce nouveau style. L’oratrice dénonce-t-elle comme certains de ses camarades une critique seulement morale du racisme ? Ou le discours intégrationniste ? Non, elle discute peu les idées, elle excommunie des personnes, et non seulement les personnes qui portent ces idées mais l’ensemble des alliés du mouvement, notamment ceux qui ont accueilli et soutenu les rouleurs, tout d’un coup qualifiés de « carcan antiraciste » et promus principal ennemi (« l’ennemi public n°1 » commente Albano Cordeiro). Et la passion accusatrice est sans limite : leurs symboles et discours convergeraient avec ceux des « fachos » (aussi des « cathos », etc.)… La frontière entre « eux » et « nous » serait étanche et leur engagement solidaire  inévitablement superficiel et hypocrite : « l’on ne se sent pas vraiment concernés. On tend sa main, tout au plus, parce qu’on se sent à une distance sûre de cette souffrance »…

Accusations outrancières caricaturales, repli, érection de frontières inaltérables entre groupes sociaux, construction d’altérités absolues, violent fractionnement au sein du mouvement lui-même, toutes les innovations et déplacements opérés par les marcheurs de 83 ont disparu.

Albano Cordeiro comprend rapidement que ce « coup de force » à l’intérieur du mouvement « va laisser devant nous un travail de reconstruction »[4]mais cette reconstruction n’aura jamais lieu. Le mouvement, affaibli, a été entre-temps dévoré par SOS Racisme. 

SOS Racisme

Malgré les divisions, les scissions, les dogmatismes, le poids des ambitions personnelles, les mouvements de 1983 et 1984 restent de véritables mouvements de contestation des injustices subies par les habitants des quartiers populaires et de revendications concrètes d’égalité et de justice. Avec SOS Racisme nous passons à autre chose : l’instrumentalisation de la thématique antiraciste par le parti socialiste, dénaturant en grande partie sa substance et détruisant de l’intérieur les principes fondamentaux de la Marche.

La dépendance

Si SOS Racisme s’est si nettement imposé à partir du milieu des années 80, marginalisant les autres mouvements, c’est d’abord qu’il disposait d’énormes moyens financiers, d’accès privilégiés aux médias, d’aide institutionnelle, etc, dont ses rivaux étaient cruellement dépourvus.

Mais ces privilèges ont un coût, la perte de  l’indépendance, c’est-à-dire de l’élément fondamental qui donnait sens et valeur aux actions menées jusque là. 

La confiscation de la parole et de la décision

Les initiatives, les slogans, etc. ne viennent plus d’en bas mais d’en haut. Des militants sincères se dévouent sur le terrain mais la communication du mouvement et les grandes initiatives appartiennent aux dirigeants (Julien Dray, Harlem Désir, etc .), et à leurs financeurs… Finie l’inventivité des jeunes des quartiers rompant avec la langue de bois ambiante, s’organisent au contraire des campagnes de communication bien huilées et peu dérangeantes ( touche pas à mon pote, black blanc beur…).

Tout cela interdit de trop s’écarter du discours dominant et, effectivement, les dénonciations très générales du racisme ou l’organisation de grandes fêtes antiracistes parisiennes exhibant de bons sentiments ne le bouscule pas outre-mesure. A partir de la présidence de Malek Bouthi la soumission au discours dominant s’accentue reproduisant, par exemple, les clichés intégrationnistes « républicains » véhiculés par les pouvoirs et de nombreux médias, clichés qui font des victimes des politiques publiques les seuls responsables (coupables) de leur situation .

Les paroles et les initiatives des habitants des quartiers déshérités, les combats pour l’égalité, l’indépendance rebelle ont été recouverts par un discours policé prétendant parler à leur place tout en étant assujetti au pouvoir. SOS Racisme n’est pas l’héritier de la Marche, il en est à bien d’égards le fossoyeur. 

Ouvrir les possibles

Comme dans beaucoup d’autres domaines de la vie sociale au cours de ces années 80, la capacité créatrice, « utopique », de la Marche de 83 devient rapidement un simple souvenir. Puis le souvenir lui-même se brouille (jusqu’à assimiler la Marche à SOS Racisme…)[5] et finit par se perdre, jusqu’aux rappels de 2013.

L’épisode de la récupération du mouvement par SOS Racisme annonce une tendance lourde des années qui vont suivre : notamment la généralisation effrénée du clientélisme dans les quartiers populaires, d’autant plus efficace que les inégalités se creusent et que la stigmatisation de ces quartiers est à son comble. Pendant ce temps le travail social se transforme, lui aussi, et les ressources autonomes des travailleurs sociaux  s’amenuisent. Les financements sur projet toujours à renouveler et dépendant de la bonne volonté des financeurs, les travailleurs sociaux transformés de plus en plus en prestataires de service, le manque de financement chronique, contribuent chaque fois à diminuer la marge d’initiative et d’indépendance du travail social.

On entend souvent dire que l’utopie de la Marche de 83 serait dépassée (comme celle des soixante-huitards). Mais le rappel des faits démontre plutôt le contraire. Ce sont les formes politiques traditionnelles (sectaires, manipulatrices, clientélistes, livrées aux « généraux » avec ou sans troupes, résignées au « réel » dominant…) qui ont failli et non les utopies généreuses et inventives de marcheurs dont la réussite a été, au contraire, éclatante.

Au moment où nos valeurs d’égalité, de solidarité, de dignité reconnue à tous les humains, semblent délaissées, il est temps de se rappeler que, contrairement à ce qui est souvent dit, tout n’a pas été essayé pour défendre ces valeurs. Les modes d’action inefficaces, ou totalement catastrophiques n’ont pas manqué mais ils n’épuisent pas l’ensemble de ce qui peut être fait, loin de là. L’exemple des marcheurs est là pour rappeler qu’il existe d’autres formes d’action possibles, plus satisfaisants et plus efficaces. 

Notes

[1] La Marche… p.117

[2] Ibid p.106

[3] Voir les documents réunis par Nelson Rodrigues, Josée Chapelle, Olga Najgeborn et José Vieira dans : Convergence 84 pour l’égalité, La ruée vers l’égalité,  Mélanges, 1985

[4]Ibid, p.63

[5] Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, p.10-11

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.