Billet de blog 6 déc. 2011

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Aix, ville ouvrière (3/3): Autour de l'industrie et du mouvement ouvrier aixois

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On retrouve, à Aix-en-Provence, les grands problèmes suscités par le développement industriel et l'affirmation du mouvement ouvrier autour de la mécanisation et des conditions de travail et des salaires.

Laquestiondumachinisme

Les grands établissements créés à la fin du XIXe siècle ou au XXe siècle (Allumettes, fabrique de lampes ...) avaient d'emblée un niveau de mécanisation important. Les ateliers plus anciens furent progressivement équipés de machines. Ainsi, en dépit de l'emploi d'une main-d'œuvre souvent féminine, toujours nécessaire pour certaines tâches, les confiseries se mécanisèrent. Il en est de même pour les moulins à huile « à sang », qui utilisaient la traction animale pour faire tourner les meules et la force humaine pour serrer les presses. On se servit désormais de broyeurs électriques, de presses hydrauliques qui permettaient d'extraire le maximum d'huile des scourtins emplis de pâte, de centrifugeuses et pompes diverses.

La mécanisation correspondait à une logique industrielle : il s'agissait d'augmenter la production et d'en abaisser les coûts. Mais ces innovations furent aussi l'objet de fierté de la part des entrepreneurs. L'emploi de la vapeur fut signalé dans les publicités. Une maquette animée exposée dans la vitrine du magasin de détail du Moulin de la Vierge (rue du Boeuf, actuelle rue Fernand Dol) montrait l'évolution entre l'entreprise d'« autrefois» qui utilisait les hommes et les animaux et celle d'« aujourd'hui », mécanisée. Un certain nombre de machines étaient fabriquées à Aix-en-Provence par l'entreprise Lobin et Druge ou, surtout, par les établissements Coq. Sous le Second Empire, Célestin Coq, mécanicien, mais à l'affût des nouveautés, créa, on l'a dit, sa propre fabrique de chapeaux. Après avoir utilisé du matériel américain - et en avoir constaté les imperfections-, il construisit ses propres machines. C'est ainsi qu'il présenta, dans son catalogue, à côté de ses machines à vapeur et autres pressoirs à vin et à huile, les machines pour la chapellerie dont il avait pu vérifier les qualités : souffleuses de poil, bastisseuses, bâches de trempe avec mouvement mécanique, essoreuses, ponceuses, aspirateurs, presses à apprêter. Il proposa même l'équipement complet d'un atelier « pouvantproduire300chapeauxparjouravecuneforcede10chevaux(hydrauliqueouàvapeur) ».

Pourtant, l'emploi de machines n'allait pas toujours de soi. Il était parfois accusé d'abaisser la qualité du produit. Dans les casseries d'amandes, le négociant aixois Charles Martin estimait, à la fin du XIXe siècle, que la machine n'était pas adaptée à la diversité des fruits et que rien ne pouvait remplacer « levieuxsystèmeducassageàbras ». Par ailleurs, la mécanisation pouvait déstabiliser, dans certaines branches, des situations locales acquises. Ainsi, à la fin des années 1850, le fabriquant chapelier Coupin, qui, à la suite de l'installation de nouvelles machines, baissa le prix de ses produits fut mis à l'index par ses concurrents.

La mécanisation suscita aussi des réactions de rejet de la part des salariés. Les tensions furent particulièrement importantes dans les entreprises de chapellerie. Les ouvriers-chapeliers y virent une remise en cause de leur savoir faire et se sentirent rabaissés en auxiliaires de la machine. De plus, la mécanisation entraîna des diminutions de salaires. D'âpres négociations eurent lieu à ce propos, les patrons faisant valoir la pression de la concurrence: des commerçants consultés par la sous-préfecture, attestèrent qu'un chapeau acheté à Montélimar ou Valence, en dépit du coût du transport, coûtait moins cher qu'un chapeau aixois. La différence pouvait atteindre 1,50 francs. Des conflits éclatèrent. C'est le cas en octobre-décembre 1887 dans les chapelleries Haas et Leduc où les salaires avaient été diminués. Et, du 6 au 22 janvier 1896, les dix-neuf approprieurs et garnisseurs de l'entreprise de chapellerie Milliat firent grève pour refuser une machine préparant les bords de chapeaux et obtinrent satisfaction.

Delonguesjournéesdetravailetdesrémunérationsdifférenciées

Les conditions de travail étaient très différentes selon les branches et les emplois. Elles évoluèrent évidemment dans le temps, en fonction des circonstances économiques et de la législation sociale.

L'EncyclopédiedesBouches-du-Rhône nous permet d'avoir un aperçu de celles-ci dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

En ce qui concerne la durée du travail, la loi du 9 septembre 1848 prévoyait un maximum de douze heures de travail par jour dans les départements pour toutes les industries autres que les mines et celles qui employaient concurremment des adultes et des enfants. De fait, dans la deuxième partie du XIXe siècle, la durée moyenne effective de la journée de travail était de dix heures.

Àinsi, à Aix, entre 1881 et 1890, la journée de travail était de dix heures dans la grande majorité des branches industrielles. Elle était plus courte (neuf heures) dans les chais de vins, fabrique de liqueurs ou impression sur indiennes, plus longue (onze heures) dans les chapelleries, tanneries, brasserie de bière, carrières de pierre. Elle s'élevait jusqu'à douze heures dans les huileries, savonneries et pour les manœuvres des minoteries.

En 1881, les salaires journaliers oscillaient, selon les branches, entre 2,50 et 7 francs pour les hommes, 1,50 francs et 2,50 pour les femmes, 0,40 franc et 2 francs pour les enfants. Pour apprécier ces rémunérations, notons que le prix du kilo de pain (denrée très consommée) variait, selon les années, entre 0,35 et 0,45 francs de 1871 à 1900.

Les salaires les plus élevés étaient, dans l'ensemble, ceux de la chapellerie. Mais ils s'ordonnaient selon les catégories avec, en 1890, toujours pour la chapellerie, des minima de 5,50 francs pour les contremaîtres, 3,50 francs pour les ouvriers, 3 francs pour les manœuvres et charretiers, 2,50 francs pour les femmes, 0,75 franc pour les enfants.

Ce constat, qu'il est nécessaire d'affiner selon les entreprises, attire tout de même l'attention sur le travail des femmes et des enfants.

Desenfantsetdesfemmesautravail

Nous avons peu de données chiffrées sur le travail des enfants à Aix-en-Provence au XIXe siècle et, en règle générale, les statistiques officielles sont en deçà de la réalité. En 1843, dans huit manufactures de textiles soumises à la législation sur le travail des enfants, on comptait, sur un effectif global de 431 ouvriers, plus du quart d'enfants (113 enfants dont 74 de moins de treize ans et 39 de treize à seize ans). En 1867, un rapport dénombrait, dans l'arrondissement d'Aix (hors extraction du lignite), 138 enfants au travail de moins de 16 ans (30 de huit à douze ans, 38 de dix à douze ans et 70 de douze à seize ans). Les contingents les plus nombreux étaient employés dans le textile, la chapellerie et le bâtiment. Progressivement, des textes réduisirent la durée de la journée de travail des enfants et proscrirent leur travail de nuit. L'obligation scolaire instaurée sous la IIIe République et de nouvelles lois interdirent l'embauche des enfants de moins de treize ans (douze ans pour ceux qui possédaient le certificat d'études), ou leur utilisation pour certains travaux insalubres ou dangereux. Mais les infractions étaient nombreuses, comme le constataient les inspecteurs du travail réellement en fonction depuis la fin du XIXe siècle.

Les entreprises aixoises employaient une importante main-d'œuvre féminine. Au XIXe siècle, on comptait, en moyenne, 200 ouvrières dans la vingtaine de maisons d'amandes. Leur chiffre doublait de septembre à janvier sans compter l'équipe supplémentaire de nuit en octobre, novembre et une partie de décembre. Les femmes étaient nombreuses également dans la confiserie et la chapellerie. Au XXe siècle, la fabrique d'allumettes et les lampes Zénith employaient - ensemble- plusieurs centaines de femmes. Les ouvrières travaillaient souvent dans des conditions difficiles et insalubres. C'est le cas, entre autres, pour les amandières employées au triage ou au soufrage ou pour les allumettières : les inhalations de phosphore blanc provoquaient le « phosphorisme », maladie qui désagrège les os.

Dans certains métiers, les femmes étaient traditionnellement interdites par les ouvriers eux-mêmes, par exemple dans l'imprimerie. Ainsi, les ouvriers typographes de l'imprimerie Pourcel, cours Mirabeau, se mirent en grève du 29 juin au 1er juillet 1901 pour protester contre l'emploi de deux femmes à la composition, dont la femme de l'imprimeur. Le travail ne reprit qu'après le départ de celles-ci. L'affaire en rappelle une autre, de même type, mais un peu plus tardive, l'affaire Emma Couriau, du nom d'une typote embauchée à Lyon en 1913. Non seulement son adhésion est refusée à la Fédération française des travailleurs du Livre (FFTL), mais son mari est exclu de celle-ci.

Dans quelques branches, les ouvrières s'organisèrent très tôt : les chapelières formèrent leur syndicat dès 1887. Les syndicalistes s'inquiétaient du peu de syndicalisation des femmes et de leur surexploitation. Une conférence publique sur ce thème, le 18 octobre 1907, ne regroupa que 21 femmes sur 150 personnes. Pourtant, au fil du siècle, les grèves menées par des femmes ne furent pas rares. Ce fut le cas, par exemple, en mai 1929 pour deux cents ouvrières-amandières qui réclamèrent et obtinrent une augmentation de salaires de 0,25 franc de l'heure, pour les ouvrières des Allumettes en juin 1919 qui protestèrent pour un retard de paiement, pour celle des lampes Zénith en juillet 1937 qui demandèrent à être doublées devant certaines machines. Dans ce dernier cas, c'est la vague du Front populaire qui permit le développement du syndicat.

Parmi les dirigeantes syndicalistes, citons une militante à l'origine des premiers syndicats chrétiens en Provence, Félicie Boissard. Elle fonda le 2 janvier 1902 les premiers syndicats catholiques ouvriers d'Aix-en-Provence « L'Aiguille aixoise » et « Les Dames employées du commerce ». Elle créa parallèlement des cours professionnels, un bureau de placement, une mutuelle-maladie, une bibliothèque, un cercle d'études et une coopérative. Cette expérience fut étendue ensuite à l'ensemble de la région. Du côté de la CGT qui syndiquait, dans l'entre-deux guerres, les professeurs et instituteurs, beaucoup de responsables syndicales connues étaient enseignantes. Ce fut le cas de Madame Béros, institutrice adjointe à l'école maternelle du Cours Sextius à Aix-en-Provence avant la guerre qui animait le groupe des Femmes socialistes de la section SFIO ou de Jeanne Lazard, militante communiste, conseillère municipale à la Libération.

Enguisedeconclusion :aperçudel'évolutiondutissuindustrielaprèslaDeuxièmeGuerremondiale

On assista dans l'après Deuxième Guerre mondiale à une nouvelle mutation du tissu industriel aixois. Des entreprises furent créées comme les Biscottes Roger en 1949. L'entreprise de composants électroniques SESCOSEM (Société européenne de semi-conducteurs) s'installa au début 1962 près de la gare de marchandises et fabriqua des transistors. Elle compta alors plus de quatre cents employés, femmes pour l'essentiel.

Pourtant, à partir des années 1970, des industries aixoises parmi les plus anciennes, comme la Manufacture d'allumettes, en 1972, mirent fin à leurs activités. L'entreprise Coq, passée sous contrôle extérieur, déposa son bilan en février 1980. En 1988, ce fut le tour de l'une des plus récentes, la SESCOSEM, rachetée par Thomson. Son personnel fut transféré vers la zone industrielle de Rousset-Peynier.

Des zones industrialo commerciales, comme celle des Milles, ont été créées à distance du centre-ville et, au XXIe siècle, l'ancienne zone industrielle de la gare des marchandises, totalement réaménagée, laissa place au quartier d'habitations et de commerces Sextius-Mirabeau.

Que reste-t-il aujourd'hui de ce passé industriel et ouvrier ? Si l'on y prête attention, on retrouve au fil des rues, inscrit parfois dans les odonymes (comme le boulevard Coq), des traces du passé industriel de la ville d'Aix. Quelques entreprises sont toujours en activité sur les mêmes lieux, comme la calissonnerie Parli, d'autres ont été aménagées pour des usages différents, comme la confiserie Casse devenue le restaurant Le Passage. Les Allumettes rénovées accueillent la Cité du Livre et la bibliothèque Méjanes. A quelques kilomètres, la tuilerie-briqueterie du hameau des Milles doit devenir un mémorial du camp d'internement de la Deuxième Guerre mondiale. Et la Bourse du travail, toujours présente au cœur de la cité, avec ses riches archives, porte témoignage de nombreux épisodes du mouvement ouvrier aixois.

L'exposition du centre d'Aix des archives départementales des Bouches-du-Rhône a fait revivre ce passé. Il a été ainsi établi que le travail sur les archives pouvait aussi contribuer à un renouveau, que l'histoire pouvait permettre de porter un regard neuf sur une ville et remettre en cause une mémoire figée. Cette exposition a aussi permis de recueillir de nombreux témoignages et des documents. Donnés aux archives départementales, ils alimenteront, demain, de nouvelles recherches.

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