Argumentaire et petite rubrique de pensée critique contre le racisme et la xénophobie : « Qu’un sang impur abreuve nos sillons »

 Le premier article de notre nouvelle rubrique est un texte écrit par Viviane Thibaudier, psychanalyste, spécialement pour Cent Paroles et cette rubrique.Viviane Thibaudier a été présidente de la Société Française de Psychologie Analytique (société de psychanalyse jungienne) de 2002 à 2006, elle a vécu plusieurs années à l’étranger dans divers pays d’Europe ainsi qu’un an en Israël. Depuis plus de 10 ans elle fait régulièrement de longs séjours en Chine pour y enseigner  Jung et travailler avec des psychologues chinois. Vous trouverez sa bibliographie à la fin de l'article. « Qu’un sang impur abreuve nos sillons »Étranges paroles dont la France nourrit les enfants de sa Patrie depuis plus de deux siècles.

 Le premier article de notre nouvelle rubrique est un texte écrit par Viviane Thibaudier, psychanalyste, spécialement pour Cent Paroles et cette rubrique.

Viviane Thibaudier a été présidente de la Société Française de Psychologie Analytique (société de psychanalyse jungienne) de 2002 à 2006, elle a vécu plusieurs années à l’étranger dans divers pays d’Europe ainsi qu’un an en Israël. Depuis plus de 10 ans elle fait régulièrement de longs séjours en Chine pour y enseigner  Jung et travailler avec des psychologues chinois. Vous trouverez sa bibliographie à la fin de l'article.

 

« Qu’un sang impur abreuve nos sillons »

Étranges paroles dont la France nourrit les enfants de sa Patrie depuis plus de deux siècles. Faut-il alors s’étonner que racisme et xénophobie soient si importants dans notre beau pays et qu’ils se concrétisent dans les urnes avec, jusqu’à un quart des votes, dans certaines régions?

 

Je ne jetterai pas la pierre à ces pauvres victimes, je peux même tout à fait comprendre leur crainte. On la leur a si subtilement injectée depuis tant d’années. N’ont-ils pas entendu depuis toujours qu’il leur fallait se méfier de « ces cohortes étrangères » qui viennent pour faire « la loi dans nos foyers »,  et bientôt devenir « les maîtres de nos destinées ». Alors, « Aux armes citoyens ! », enfin…, aux urnes citoyens ! C’est le seul recours qu’aient, semble-t-il, ces sages et obéissants enfants de la Patrie.  Si racisme et xénophobie ne sont pas véritablement inscrits dans notre Constitution, ils le sont, en tout cas, dans notre hymne national.

 

 

Car ces petites phrases assassines sont toutes extraites de notre très respectable Marseillaise. Non, je ne plaisante malheureusement pas ! Et c’est bien là le message subliminal, qu’en toute innocence, nous avons tous capté dès notre plus tendre enfance. Ce que des générations de Français ont inconsciemment enregistré depuis des décennies. Un message de rejet de l’étranger et de violence à son égard, inscrit dans nos racines collectives, qui a formé l’esprit du peuple français dont nous sommes chacun, individuellement, une petite parcelle.

 

Notre Histoire est riche en enseignement. Et que nous le voulions ou non, elle nous a forgés. À côté de la xénophobie de notre Marseillaise, pour ce qui est du racisme par exemple, il faut bien dire que notre passé colonial n’a pas arrangé les choses. Le colonialisme présuppose que certains peuples, certaines ethnies, soient inférieurs ou supérieurs à d’autres, raison qui justifie que l’on vienne prendre possession de leurs terres et s’y installer, afin d’apprendre aux êtres mal dégrossis qui y ont vécu parfois depuis plusieurs millénaires, ce qu’est la culture et la civilisation. Une attitude si généreuse qu’elle ne peut, bien sûr, qu’inspirer le respect.

 

Et si l’on y regarde d’un peu plus près encore, on se rendra compte que la France, dans ses colonies, a fait exactement ce contre quoi, dans son hymne national, elle s’époumone à mettre en garde ses citoyens. Autrement dit, elle s’est elle-même comportée vis-à-vis de ses « colonisés », comme une « cohorte étrangère » qui  est allée faire « la loi dans leurs foyers » et a voulu devenir le « maître de leurs destinées ». Tout cela pour la bonne cause, bien entendu, et pourvue des meilleures intentions du monde. La République n’est-elle pas née des Lumières ? Et notre beau Paris n’est-il pas devenu la plus belle ville du monde, au milieu du dix-neuvième siècle,   grâce à M. Haussmann et à l’argent des colonies ?

 

La psychologie appelle « projection » le mécanisme qui consiste à reprocher ou à attribuer à autrui ce que l’on est ou ce que l’on fait soi-même, sans en avoir la moindre conscience, persuadé d’être dans le « juste » et dans son bon droit.  Mais à cet égard, la psychologie n’a rien inventé car qui ne connaît le fameux verset biblique : « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans le tien tu ne la remarques pas ! » (Mat. 7-3).

 

Pour le psychologue suisse Carl Gustav Jung, il y a en chacun de nous, enfouis dans notre inconscient, des aspects inacceptables et cachés de notre personnalité qui s’opposent à notre personne consciente et à l’image que nous voudrions donner autant à autrui qu’à nous-mêmes. Il s’agit de tout ce que nous jugeons moralement répréhensible, méprisable et inférieur en nous. Cette part cachée de notre personnalité, Jung l’a appelée « ombre » car c’est un aspect de nous relégué dans l’obscurité de notre inconscient. Un point faible, que nous refusons généralement de voir et que nous rejetons violemment, souvent en l’attribuant à autrui. Jung pense que l’on ne peut devenir un être épanoui et complet si l’on ne prend pas conscience de nos faiblesses, de ces aspects reniés de nous-même, de cette part cachée et sombre qui fait intégralement partie de notre personnalité. « La clarté, dit-il, ne naît pas de ce qu’on imagine le clair, mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur ».

 

Mais même rejetée et enfouie au tréfonds de notre inconscient, notre ombre refait toujours surface d’une manière ou d’une autre, pour se rappeler à notre souvenir. En fait c’est la « poutre » que nous ne voyons pas dans notre œil qui se met en travers de notre route et réapparaît toujours dans la « paille » que nous voyons si bien dans l’œil du voisin. Car, par ce réflexe naturel d’autoprotection, ce que nous refusons d’assumer de nos travers ou de nos manques, nous l’attribuons et le faisons porter à autrui. Ainsi, malgré lui, l’autre va devoir incarner pour nous cet être différent que nous ne voulons pas voir en nous-même. Il va ainsi devenir à nos yeux « moralement répréhensible, méprisable et  inférieur » c'est-à-dire pourvu de toutes les « qualités » de notre ombre qui fait que nous la rejetons. Mais il va surtout devenir dangereux et « menaçant » pour nous puisque porteur, à notre place, de toutes ces faiblesses et ces insuffisances qui sont les nôtres et dont nous ne voulons rien savoir.

 

Ainsi en est-il de la peur des étrangers. Par ce mécanisme de projection, nous désignons un autre à l’extérieur, sur lequel, comme dans une poubelle, nous déversons ce que nous refusons de nous-mêmes. Un autre que, plutôt que d’accueillir, nous n’avons de cesse de vouloir exclure tout comme nous le faisons avec notre propre ombre. Mais reconnaître ses propres faiblesses est une force en soi, alors que les rejeter trahit notre incapacité à nous voir tel que nous sommes, nos incertitudes, notre fragilité profonde. Pourtant, et si nous avions plus de tolérance envers nous-même, cette part rejetée de notre être pourrait contribuer grandement à l’enrichissement de notre personnalité, car elle comporte, la plupart du temps, des qualités encore méconnues et inexploitées qui demandent à être développées et cultivées. Cela peut être par exemple une certaine sensibilité que l’on s’interdit de développer de peur d’être pris pour un homosexuel, une habileté manuelle dévalorisée dans une famille où prime l’intellect ou une attirance refoulée pour un métier littéraire ou artistique car dans le milieu dans lequel on vit, cela ne fait pas « sérieux », etc. Et de même qu’une « ombre » reconnue et accueillie permet toujours une libération d’énergie conduisant à une réorganisation de notre vie, on sait que  l’étranger dans sa différence constitue toujours un facteur de transformation et de richesse pour un pays. Toutes les études sociologiques s’accordent depuis de nombreuses décennies pour dire que tous les flux migratoires ont, toujours et de tout temps, été un enrichissement pour la France et la plupart des pays européens.

 

« Hypocrite, continue la Bible, enlève d’abord la poutre de ton œil ; et alors tu verras clair pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère » (Luc, 6-42).

 

 

 

 

 

 

Viviane Thibauudier a écrit de nombreux articles dans diverses revues françaises et étrangères.

Ouvrages français :

“Le Vocabulaire de Jung”,  Ed. Ellipses, Paris, deuxième édition 2011. Ouvrage collectif.

“Dictionnaire Jung”, Ed. Ellipses, Paris, 2008. Ouvrage collectif.

“100%Jung”. Ed. Eyrolles, Paris, 2011, son dernier ouvrage (qu'on vous recommande particulièrement)


Traduction : CG Jung, “Sur les fondements de la psychologie analytique – Les conférences Tavistock”, Albin Michel, Paris, 2011

 

Ouvrages étrangers :

“Living with Jung”, vol 3

“Psyche and the City – A soul’s guide to the modern metropolis”, Spring journal books, New Orleans. Le chapitre sur Paris.

The French and the Revolution Syndrom, in Spring Vol. 78, 2007.

 

 

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