Billet de blog 17 avr. 2012

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Voter ou pas voter ? par André Koulberg

Nécessaires débatsNous sommes nombreux. Ceux qui contestent l'ordre dominant, l'ordre qui détruit la planète et réduit une grande partie de l'humanité à vivre dans des conditions scandaleuses, sont aujourd'hui nombreux.Les groupes les plus divers (associations, mouvements, groupements informels, militants de partis minoritaires...) qui prônent la résistance au néo-libéralisme, la défense des droits humains, une démocratie « réelle », etc. prospèrent de nouveau, après des années d'absence. S'ils étaient capables quelquefois de coordonner leurs efforts, ils représenteraient une force considérable.

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Nécessaires débats

Nous sommes nombreux. Ceux qui contestent l'ordre dominant, l'ordre qui détruit la planète et réduit une grande partie de l'humanité à vivre dans des conditions scandaleuses, sont aujourd'hui nombreux.

Les groupes les plus divers (associations, mouvements, groupements informels, militants de partis minoritaires...) qui prônent la résistance au néo-libéralisme, la défense des droits humains, une démocratie « réelle », etc. prospèrent de nouveau, après des années d'absence. S'ils étaient capables quelquefois de coordonner leurs efforts, ils représenteraient une force considérable.

Ce n'est pas encore le cas. Sur le terrain se juxtaposent d'innombrables groupes éparpillés, séparés par leur histoire, leur vocabulaire, quelques points de doctrine et la tendance générale à se replier sur ses réseaux et ses certitudes. La diversité est une richesse mais pas si elle reste figée.

Il serait peut-être temps de mettre en discussion ces différents points de vue, de les confronter, en essayant d'enrichir notre pensée critique collective au lieu de simplement constater nos différences et cultiver nos divergences. CentParoles pourrait être un des espaces où ces nécessaires débats auraient lieu, dans la perspective de faire avancer la discussion. Lançons-nous hardiment...

 Les élections en question

Aujourd'hui, une question divise ceux qui s'opposent à l'ordre dominant et à la marchandisation du monde : la question du vote, non seulement au sujet du candidat pour lequel il serait opportun de voter, mais au sujet du vote lui-même : faut-il voter ou pas ? A Aix, parmi les militants radicaux et les citoyens engagés en faveur d'une alternative sociale, il n'est pas rare d'entendre prôner l'abstention aux prochaines élections. Certains indices, comme la parution d'un numéro de la revue Ligne(février 2012) intitulé : Nonpas:voterpourquimais:pourquoivoter?,donne à penser que cette tentation abstentionniste n'existe pas qu'à Aix.

Pas voter ?

Tous les abstentionnistes n'obéissent pas aux mêmes motivations. Si certains s'abstiennent de voter par indifférence aux enjeux politiques, par lassitude ou découragement, d'autres, s'opposent au vote pour des raisons politiques. A leur avis, les élections ne permettent pas aux citoyens d'intervenir dans les affaires de la cité mais sont au contraire un moyen de les en détourner et de conforter le pouvoir des dominants. Ils ont des arguments.

Quel que soit le vote, au bout, le libéralisme

Ils font d'abord remarquer que les candidats qui ont de réelles chances d'accéder au pouvoir sont tous des libéraux, c'est-à-dire des adeptes du système qui nous a conduit à la situation catastrophique où nous sommes (et à celle qui nous attend, dont le cas de la Grèce nous donne un aperçu) : la droite, bien sûr, mais aussi la gauche socialiste co-responsable de la dérégulation financière et de l'intégration de la France dans le nouvel ordre mondial néo-libéral. Que l'on vote à droite ou pour la gauche (susceptible de l'emporter), on aura pour l'essentiel un régime « libéral » qui continuera à imposer une logique des marchés financiers au mépris des valeurs proprement humaines. Ne vaut-il pas mieux dans ce cas dénoncer cette mystification en refusant de voter ?

La dépendance vis-à-vis des financeurs

Il y a pire. Cet état des choses n'est pas le résultat d'une conjoncture particulière, il a des causes structurelles.

Les campagnes électorales, surtout lorsqu'il s'agit des élections les plus importantes comme les élections présidentielles, sont de plus en plus onéreuses pour ceux qui se donnent les moyens de l'emporter. Les gagnants, pratiquement partout, ont bénéficié de gros financements. Auprès de qui les obtiennent-ils ? Evidemment de ceux qui en ont les moyens : les riches, les grands groupes financiers (ce que confirment régulièrement les affaires politico-financières : Bettancourt, etc.). Il est difficile d'imaginer que ce financement ait lieu sans contrepartie. Il est par conséquent illusoire de penser que des personnes ainsi élues seront capables un jour de s'opposer au monde de la finance ou de limiter sérieusement leur pouvoir. Elles en auront encore besoin pour les prochaines élections, ainsi que des médias que ces puissances détiennent, leurs experts, leurs intellectuels médiatiques...

La conséquence ne peut être éludée : les transformations sociales indispensables ne pourront pas venir de ceux qui sont parvenus à se faire élire. C'est à nous, citoyens, associations, mouvements sociaux de les promouvoir. Sinon rien.

Élections, légitimation

Les partisans de l'abstention avancent souvent un argument supplémentaire. Non seulement l'élection ne peut amener au pouvoir que des auxiliaires des puissants, des adversaires de toute remise en cause du système, mais elle leur confère une forte légitimité. C'est en tant qu'élus du peuple qu'ils nous livrent pieds et poings liés aux maîtres financiers du monde. C'est particulièrement le cas des élus de gauche qu'on n'osera pas trop attaquer pour ne pas faire le jeu de la droite. La victoire de la gauche en 81 n'a-t-elle pas endormi la contestation, même après le plan de rigueur de 83 ?

Ne faudrait-il pas, au lieu de jouer le jeu des élections, organiser un vaste mouvement de refus du vote qui dévoile enfin cette mascarade inhibitrice de nos capacités à construire des alternatives ?

Voter ?

Même lorsqu'ils partagent certaines idées critiques des abstentionnistes radicaux, de nombreux partisans d'une transformation profonde de la société restent, malgré tout, partisans du vote. Que disent-ils ?

Ne pas prendre parti ? Impossible. Ne pas voter ? Dangereux

Certains partisans du vote, de plus en plus nombreux, pensent eux aussi que les alternatives ne viendront pas d'en haut. Mais ils votent malgré tout, car avant que ces alternatives se réalisent, et pour qu'elles se réalisent, on ne peut négliger ce qu'il advient de la vieille société où, entre autres, on vote. Peu d'alternatives fleurissent à l'intérieur des régimes fascistes ou autoritaires. Pendant que nous cherchons les voies de la transformation sociale, pouvons-nous laisser triompher les forces les plus attentatoires aux droits et à toutes les valeurs que nous défendons ?

Dans l'état actuel des choses, que nous le voulions ou non, les résultats électoraux ne désignent pas seulement des élus, ils créent des dynamiques, ils transforment la réalité politique d'un pays. De très bons scores électoraux, non seulement du Front National, mais aussi de cette droite sarkozyste qui joue de plus en plus gravement des recettes fascisantes (surenchères contre les boucs émissaires raciaux et sociaux, dramatisation sécuritaire, multiplication des lois et des pratiques liberticides, etc.), pourraient créer une dynamique particulièrement néfaste et dangereuse dans la situation de crise et d'impuissance politique que nous connaissons, propice à tous les débordements anti-démocratiques.

Peut-on favoriser le pire ? « Favoriser » parce que s'abstenir, ce n'est pas s'abstraire du jeu mais, mathématiquement, avantager un camp, celui contre lequel on aurait voté.

Enfin, indépendamment du pire, un gros score de la gauche radicale (par exemple, à ces élections, du Front de gauche), dépassant celui du Front National, pourrait (certes pas mécaniquement) provoquer une dynamique opposée. Tout cela n'est pas indifférent.

L'interprétation des résultats électoraux nous échappe

Pour que l'abstention pour raison politique soit prise en considération, il faudrait qu'elle apparaisse comme telle, qu'elle soit comptabilisée, comprise. Or, pour l'essentiel, l'interprétation des résultats est donnée par des journalistes et des « experts » sélectionnés par les grands médias ou par les hommes politiques eux-mêmes. Ils n'ont, ni les uns ni les autres intérêt à faire entrer en ligne de compte un acte destiné à dénoncer toute cette affaire électorale, dont ils tirent légitimité et audience, comme une mascarade. Les non-votes seront interprétés comme un succès de la droite et de l'extrême-droite (ou une moindre défaite), et/ou comme une poussée de l'abstention- « résignation » déjà prédite et pré-interprétée par les journaux (voir par exemple Le Monde 23 mars 2012). Et malgré nos dénégations, inaudibles pour l'immense majorité des Français, c'est ce « résultat » qui restera dans la mémoire collective.

Remplacer les élections ? Par quoi ? Par qui ?

Allons plus loin. Refuser de voter dans l'état actuel des choses, dans un pays comme la France, c'est remettre en cause les fondements du régime parlementaire. A-t-on déjà des solutions de remplacement ?

Certes la démocratie parlementaire que nous connaissons peut difficilement être nommée « démocratie », elle ressemble plus à une oligarchie qui a en grande partie confisqué le pouvoir du peuple. Mais, actuellement, les alternatives à ce système politique bloqué au profit d'une caste de puissants, se cherchent encore. Des idées émergent mais aucun projet de société ne se dessine clairement et ne recueille l'adhésion d'une part notable de citoyens. Cela n'empêche pas d'inventer des alternatives sur le terrain, résistances d'aujourd'hui et peut-être préfiguration d'une autre société demain, mais que voudrait dire détruire le système parlementaire maintenant ? Les « alternatives » réellement existantes et déjà toutes prêtes se pressent au portillon : ce sont toutes ces formes de dictatures, de sociétés autoritaires qui, depuis un siècle, investissent les espaces laissés vacants par les régimes parlementaires.

Synthèse impossible ?

D'un côté la critique sans concession du jeu électoral par ces abstentionnistes politiquement exigeants nous aide à prendre la mesure des blocages du système politique, et par conséquent la nécessité des mouvements sociaux, des initiatives des citoyens, des alternatives de terrain, mais, d'un autre côté, faut-il pour cela abandonner les élections à n'importe quel manipulateur qui passe ? Pour les abstentionnistes les plus radicaux, oui, car participer aux élections c'est justement anesthésier, empêcher ces initiatives des citoyens. C'est entretenir l'illusion selon laquelle des élus vont prendre en charge nos problèmes, chercher des solutions pour nous (surtout s'ils sont de gauche). En vérité ils nous soumettent aux intérêts financiers mais cette fiction émousse notre combativité. Elle nous fait perdre notre capacité à agir par nous-mêmes.

Est-ce toujours vrai ? Est-ce que, par exemple, la victoire du Front Populaire en 36 a neutralisé les luttes sociales et les initiatives citoyennes ? Il semble plutôt qu'elle les a dynamisées. Les élections ne sont pas nécessairement des étouffoirs des luttes et des initiatives, elles peuvent même quelquefois jouer l'effet inverse. Cela veut peut-être dire que ce ne sont pas les élections en tant que telles qui freinent les initiatives mais un ensemble de facteurs : l'état des forces politiques, le mouvement des idées, les dynamiques en cours...et le résultat de l'élection.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

Si les toutes premières années de la présidence Mitterrand ont pu endormir la vigilance de certains partisans de gauche, soucieux de ne pas gêner l'action politique d'un gouvernement porteur (pensaient-ils) d'un projet de transformation sociale, de nos jours bien peu nombreux sont ceux qui comptent sur un parti comme le PS pour « changer la vie » ou même contrecarrer véritablement les logiques dominantes. Un électorat volatile, n'adhérant pas fortement à un courant politique, désenchanté, désavouant le plus souvent les sortants, ne sera certainement pas dissuadé par une victoire électorale d'agir sur le terrain. En Europe, les gouvernements socialistes n'ont pas plus empêché l'émergence du mouvement des « indignés » que les autres. Tout semble indiquer qu'aujourd'hui l'élection n'est pas un frein aux initiatives des citoyens.

Où on aboutit

Les anti-vote ont raison. Les indispensables transformations sociales ne viendront pas d'en haut, d'un système politique bloqué, devenu, de fait, oligarchique. C'est aux citoyens de s'y atteler. Sinon ils risquent d'attendre longtemps, très longtemps. Leur insistance à ce sujet doit être entendue. Mais cela n'implique pas de ne rien faire pour empêcher la consécration et l'accession au pouvoir des courants politiques les plus nocifs. De ce point de vue, l'appel à la vigilance des partisans du vote mérite aussi d'être entendu.

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