Billet de blog 17 juin 2011

jean j- laferrière
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Mission impossible pour des conseillers d'insertion et de probation à Aix

Anne Torunczyk, militante de longue date de la Ligue des Droits de l'Homme à Aix, m'a transmis ce billet que j'ai tardé à faire passer dans nos colonnes... Un exemple de plus de la casse programmée des différents services publics; ici, la justice et sa mission de «réinsertion».

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Au service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation (SPIP) : colère et écoeurement

Ils sont conseillers d'insertion et de probation. Nous les avons rencontrés sur les marches du Palais de Justice d'Aix, le 10 février dernier, lors de la manifestation qui a rassemblé magistrats, avocats, policiers, et, justement, conseillers du SPIP. Nous avons voulu en savoir plus sur leur métier et sur les causes de leur protestation. Parce que la réinsertion des détenus nous parait un problème majeur, nous les avons interrogés... Deux d'entre eux travaillent à la Maison d'Arrêt de Luynes, la troisième, en milieu ouvert.

* En quoi consiste votre mission?

- Globalement c'est la lutte contre la récidive, la prise en charge de toutes les personnes condamnées, soit à la prison, soit à une peine alternative à la prison, avec toutes les mesures qui peuvent exister en milieu ouvert: Sursis avec mise à l'épreuve, Travaux d'Intérêt Général, Liberté Conditionnelle...

- Moi je travaille en milieu ouvert. On est chargé de la surveillance pour des personnes en fin de peine et considérées encore comme dangereuses, qu'on suit jusqu'à la fin de la peine qui avait été prononcée, dans le cadre de la libération conditionnelle.

- Sur la Maison d'Arrêt de Luynes on est 9 travailleurs sociaux CIP (Conseillers d'insertion et de probation) pour 750 détenus à peu près - une moyenne de 90 détenus par conseiller. Nos missions sont variées : pour toutes les incarcérations (détenus condamnés comme prévenus), le suivi par le SPIP démarre par un entretien en arrivant. On y traite les premières démarches liées à l'incarcération : prévenir la famille, visites, les conséquences de l'incarcération par rapport au travail, à l'hébergement. Il s'agit aussi d'expliquer rapidement le fonctionnement de la maison d'arrêt et de prévenir le risque suicidaire. Après, le suivi est individualisé. Pour les prévenus, la marge d'intervention est relativement faible : relais avec la famille, lien avec l'avocat (la prise en charge et la préparation des jugements se préparent essentiellement avec l'avocat). C'est pour les détenus définitifs que l'intervention du SPIP en milieu fermé est la plus importante : on doit effectuer un travail sur les faits, sur la mise en place des obligations (soins, partie civile), et une préparation à la réinsertion sociale : orientation vers les partenaires (pôle emploi, mission locale, intervenants d'hébergements), à des projets de permission de sorties ou d'aménagement de peine. L'objectif théorique est de préparer la sortie et d'amener le détenu à une réflexion sur les faits... Il faut tout mettre en œuvre pour essayer de construire un projet pour que la personne, quand elle sort, soit dans les conditions les moins difficiles possible.

- Nous, en milieu ouvert, on sera 8 et demi à partir de juin pour suivre environ 2000 mesures, c'est-à-dire environ 200 personnes par travailleur social. On s'occupe du respect des obligations liées aux condamnations avec sursis et mise à l'épreuve, ou en aménagement de peine. Donc on les rencontre théoriquement tous les mois - sauf que dans les faits on ne les rencontrera bientôt que tous les 3 mois.

- Un exemple récent pour illustrer notre travail : une personne qui est très isolée, sans lien familial, sans domicile fixe, incarcérée. On a commencé un travail sur les faits, on va travailler avec lui sur le passage à l'acte, ça c'est une de nos missions aussi. "Travailler", c'est-à-dire voir comment le détenu se positionne par rapport à la condamnation, s'il l'a intégrée. On peut aussi l'orienter vers un psychologue.

* Comment les personnes vous perçoivent-elles ? Elles se confient à vous, vous parlent de leurs problèmes ? Ou est-ce qu'elles vous voient avant tout comme faisant partie de l'administration pénitentiaire ?

- Ca dépend, c'est un rapport humain : il y a des gens qui effectivement peuvent se confier à nous... Après, nous sommes aussi un interlocuteur qui peut les remettre en question, leur parler de choses qui fâchent comme du motif d'incarcération. Leur indiquer que nous donnerons un avis défavorable à une demande de permission de sortie ou d'aménagement de peine. Les relations peuvent donc être rapidement tendues. 

* Vous avez dit que vous étiez relativement peu nombreux par rapport au nombre de prisonniers - ça veut dire que vous les voyez chacun combien de fois, combien de temps ?

- A la Maison d'Arrêt, ça marche beaucoup à la demande du détenu, c'est lui qui nous sollicite par courrier, souvent par rapport à une demande qu'il a pu déposer au service d'application des peines: demande de permission de sortie, d'aménagement de peine... Certains détenus sont très demandeurs et pourront avoir un vrai suivi : on peut alors les voir relativement souvent. Mais si le détenu reste isolé, s'il ne demande rien il risque de passer à la trappe. L'entretien d'arrivée est obligatoire; après c'est souvent à la demande. Ca c'est lié à la question des effectifs: si on pouvait, on les verrait régulièrement.

* Qu'est-ce qui rend actuellement votre travail difficile- sinon impossible? C'est une question de moyens?

- Pas seulement. Il y a eu une longue série de lois répressives, à chaque fait divers on en a voté une. Les peines planchers, la récidive, la multiplication des délits (rassemblements dans les halls d'immeubles, mendicité agressive etc.). Les juges condamnent plus lourdement aussi parce qu'ils savent qu'il y aura une remise de peine automatique.

Résultat: il y a de plus en plus de détenus, pour des peines de plus en plus longues.Ca c'est dans la logique de la politique sécuritaire dont on a vu la mise en œuvre depuis des années.

Mais d'un autre côté, il y a la logique économique: la prison coûte cher. Donc on demande au Juge d'Application des Peines de faire sortir les détenus très vite, avec des aménagements de peine, des bracelets électroniques etc. Le détenu n'a même plus le temps de réfléchir aux raisons qui l'ont amené en prison. Et nous ne pouvons pas assurer de réel suivi. En fait de "prévention de la récidive", on aboutit au résultat inverse!

- Les juges d'application des peines sont tenus pour responsables dés qu'il y a une récidive.

On l'a vu dans l'affaire de Pornic (le meurtre de la jeune Laetitia), qui a été très mal vécue. Les juges ont été innocentés, mais ce sont les Conseillers d'insertion qui ont été accusés de n'avoir pas fait leur boulot! Or dans le contexte actuel, nous ne pouvons pas faire notre travail : il y a de moins en moins de Conseillers d'insertion. En 2011, 29 seulement seront recrutés pour toute la France, alors qu'il est reconnu qu'il en faudrait 1000 de plus. Nous rendre responsables, c'est inadmissible!

- L'aménagement de peine doit être le résultat d'un travail, d'un cheminement du détenu sur les faits, sur son parcours de vie. Normalement, nous devrions faire avec lui une orientation, l'aider à construire un projet d'avenir. Le retour progressif vers la liberté est le résultat de ce travail, sans lequel le réaménagement de peine n'a plus de sens.

- Dans la logique économique actuelle, ce travail ne peut pas être fait. Les échecs se multiplient : récidives ou retour en prison...

C'est un traitement de masse dont il s'agit aujourd'hui: la peine n'est plus individualisée, les aménagements de peine et le suivi non plus. On ne tient plus compte des situations, des cas individuels. On va prochainement utiliser massivement les bracelets électroniques. Il faudra que nous contrôlions que tous ces "détenus à domicile " respectent bien leurs obligations (heures de sortie pour travailler ou chercher du travail). 

Pouvez-vous nous parler du port du bracelet électronique ?

- Porter un bracelet électronique jour et nuit est une épreuve, à la fois physique et morale, très dure à supporter. Il arrive même que des personnes préfèrent retourner en prison. On le porte à la cheville en toutes circonstances, même en faisant l'amour! En été, il est visible. On est libre sans l'être: on est (consigné) seul chez soi, on ne peut même pas aller faire ses courses! La famille doit s'organiser, la charge du foyer retombe le plus souvent sur la femme. Les heures de permission de sorties (du domicile) sont calées sur les horaires de travail. A Aix, les heures dans la semaine sont très strictes. Pendant le week-end, on peut sortir 4 heures le samedi et 4 heures le dimanche.

Qui surveille ces "détenus à domicile"?

Il y a un pôle de surveillance, ici il se trouve aux Baumettes. Une alarme avertit lorsque le détenu n'est pas dans son périmètre. On nous prévient alors, nous les conseillers. Si cette entorse à la règle n'est pas justifiée, on prévient le Juge d'Application des Peines, qui peut, si cela se reproduit, ordonner une réincarcération.

Comment vivez-vous les difficultés actuelles de l'exercice de votre métier? 

- Avec un sentiment de découragement! Ce ne sont pas les détenus qui nous découragent, c'est le système. Les détenus, on ne les connaît plus vraiment.

- Le SPIP d'Aix est sinistré! Notre mouvement de protestation continue, mais personne n'en parle: nous sommes peu nombreux, nous n'avons pas le droit de grève, nous sommes tenus au devoir de réserve... On ne nous entend pas, sauf quand les magistrats manifestent. Nous n'avons pas beaucoup d'espoir : quand on voit le recrutement prévu et le peu d'écoute dont nous bénéficions.

- J'ai choisi ce métier parce que je pensais que je pouvais aider des détenus à se réinsérer... Aujourd'hui, je suis découragée. Je songe à faire autre chose...

- Les évolutions actuelles visent à affaiblir un peu plus les SPIP déjà surchargés. Actuellement, c'est un service déconcentré de l'Administration Pénitentiaire, nous sommes indépendants des Juges d'Application des Peines et des Directeurs d'Etablissement. Cette position permet aux travailleurs sociaux de faire entendre leurs voix. Nous avons notre mot à dire sur ce qui se passe dans la Maison d'Arrêt. C'est important. Mais on voit poindre la fin de ce système. 1999 est l'année de création des SPIP en tant que service déconcentré de l'Etat. Il est à craindre que ces services disparaissent, et qu'ils soient de nouveau placés sous l'autorité du Juge et des Directeurs d'Etablissement.

. Notre voix, celle de la réinsertion, risque de ne plus être perçue du tout.

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