Aix ville ouvrière, (1ère partie) un article de Robert Mencherini, historien

Aix, ville ouvrière par RobertMencheriniDe septembre 2010 à janvier 2011, le centre aixois des archives départementales des Bouches-du-Rhône, a présenté une exposition dont l'intitulé, « Aix ville ouvrière 1850-1940 », pouvait sans doute surprendre. Mais une autre surprise fut l'affluence du public, signe de l'intérêt suscité. Lors des visites que j'ai pu accompagner, en tant que commissaire de l'exposition, il n'était pas rare que des visiteurs reconnaissent, sur les photographies d'entreprise les plus récentes, une ouvrière, un ouvrier ou un lieu de travail. Le monde que les panneaux faisaient revivre était loin de leur être étranger. 

Aix, ville ouvrière par RobertMencherini

De septembre 2010 à janvier 2011, le centre aixois des archives départementales des Bouches-du-Rhône, a présenté une exposition dont l'intitulé, « Aix ville ouvrière 1850-1940 », pouvait sans doute surprendre. Mais une autre surprise fut l'affluence du public, signe de l'intérêt suscité. Lors des visites que j'ai pu accompagner, en tant que commissaire de l'exposition, il n'était pas rare que des visiteurs reconnaissent, sur les photographies d'entreprise les plus récentes, une ouvrière, un ouvrier ou un lieu de travail. Le monde que les panneaux faisaient revivre était loin de leur être étranger. 

Pourtant, le thème de cette manifestation allait résolument à contre-courant de beaucoup d'idées reçues. Il remettait en cause, en particulier, l'image réductrice d'une ville d'Aix dévolue uniquement à la Justice ou à l'Université. Celle que l'on trouve, par exemple, sous la plume de l'académicien Émile Henriot. La ville, écrit-il, « nousestvenuedirectementduXVIIIesièclesansavoirsubilemoindrecontrecoupdutemps(...)AixestunevilledeParlement,deFacultés ».Même dans des ouvrages plus récents, Aix est très souvent présentée comme à l'écart du mouvement social. Les nombreuses entreprises productives installées au cœur de la cité au XIXe, mais encore au XXe siècle, sont ainsi devenues invisibles. Le mouvement ouvrier aixois et les explosions sociales qui ont parfois secoué d'importance la « Belle endormie » sont passés par pertes et profit.

Une telle exposition semblait relever d'un pari risqué, surtout que, dès le départ, l'équipe qui s'était attelée à la tâche avait bien précisé que l'espace concerné était celui d'Aix intramuros, bref, ce qui constitue aujourd'hui le centre-ville. En effet, on admet aisément que les pourtours d'Aix ont accueilli des ouvriers et des entreprises industrielles, pour le travail de la terre cuite ou pour les activités extractives et de transformation liées au bassin minier de Gardanne-Fuveau. En revanche, s'intéresser aux industries localisées dans le centre d'Aix semblait de l'ordre de la gageure, sinon de la provocation gratuite.

Or, certains d'entre nous- les plus âgés- gardaient le souvenir d'usines en activité à deux pas de la Rotonde comme la Manufacture d'allumettes ou la SESCOSEM (Société européenne de semi-conducteurs). La consultation des archives publiques (rapports de sous-préfets, d'inspecteurs du travail, des services de police, etc.), laissait entrevoir qu'un nombre non négligeable de fabriques diverses étaient établies au cœur de la cité au XIXe siècle. Enfin, les archives de la Bourse du Travail d'Aix recélaient des documents de première importance sur le mouvement ouvrier aixois.

Une équipe composée d'archivistes et de membres de PROMEMO - Colette Drogoz et Gérard Leidet - s'est donc mise au travail et, pendant un an, a dépouillé des archives publiques, en a recherché d'autres auprès d'anciens salariés ou d'entreprises et a recueilli des témoignages. Les résultats ont été probants. L'exposition (structurée de manière chrono thématique) a pu donner à voir des documents sur les établissements productifs aixois du XIXe, puis du XXe siècle, et sur la vie ouvrière et le mouvement ouvrier à Aix. La rétrospective présentée ici s'inspire ici des analyses données pour celle-ci et pour la petite brochure qui l'accompagnait. Les sources essentielles sont les archives départementales des Bouches-du-Rhône, les archives communales d'Aix, celles de la Bourse du travail d'Aix et L'EncyclopédiedesBouches-du-Rhône.

AuXIXesiècle,descasseriesd'amandesetdesfabriquesdechapeauxàlamétallurgie

Beaucoup d'établissements industriels, en France, au XIXe siècle, à l'heure de la « Révolution industrielle » du charbon et de l'acier, ne correspondaient pas à ce qui est parfois considéré comme un archétype : la grande entreprise qui concentre des milliers d'ouvriers. La plupart étaient de taille modeste, c'est le cas à Aix-en-Provence, à ce moment-là.

Après la grande époque des industries textiles (cotonnades, fabriques d'indiennes et de draps) qui avaient employé un personnel nombreux, d'autres branches, comme la confiserie ou la chapellerie, liées, au départ, aux productions agricoles locales prirent la relève au milieu du XIXe siècle.

La confiserie aixoise et les casseries d'amandes furent d'abord alimentées en matières premières par les vergers environnants, avant d'être approvisionnées par les importations via le port de Marseille. Deux cents ouvrières travaillaient alors dans les casseries d'amandes toute l'année. Le chiffre doublait au moment des « campagnes », de septembre à janvier. Parmi les vingt-trois maisons de commerce d'amandes qui existaient à la fin du XIXe siècle, l'une des plus prospères était celle de la famille Milhaud, dans l'ancienne auberge du Logis du Bras d'Or (devenue aujourd'hui centre culturel). Armand Lunel a évoqué, dans son roman Lesamandesd'Aix, à côté du cassage des coques à domicile qui faisait retentir les coups de massette dans toute la vieille ville, les casseries, « cessous-solsimmenses,pareilsàdesgynécées[où]jeunesetvieilles,lesAmandières,unmouchoirdeBeaucaire,auxfleursenétincellesautourdelatête,travaillentdumatinausoirenchantant ». Le tableau est beaucoup moins idyllique lorsque l'on sait que ces femmes de tous âges étaient aussi employées à l'« opérationinfernale » du blanchissage ou soufrage,« brassantlesamandesmouilléesdansdescorbeillespendantquelesoufreexhalesachaleursuffocante ».

Une cheminée d'usine, à cent mètres de la Rotonde, au début de la rue Mazarine, surplombait les Établissements Casse,  créés en 1847. Les locaux abritent aujourd'hui un restaurant renommé. La confiserie Casse fabriquait alors des bonbons, des chocolats et des pâtes de fruits. La confiserie Parli, créée en 1874 par une famille suisse et protestante, s'était installée, au début du XXe siècle, près de la casserie d'amandes Brémond (devenue aujourd'hui une résidence) et de la gare des voyageurs, boulevard Victor Hugo. Elle joua très tôt la carte du tourisme ainsi que l'attestent les nombreux dépliants qu'elle édita. Elle existe toujours et fabrique des calissons réputés.

Cette activité de confiserie est aujourd'hui reconnue et même célébrée et le calisson est devenu constitutif de l'identité aixoise. Cette persistance n'est évidemment pas sans lien avec les activités touristiques. En revanche, d'autres activités qui utilisaient les ressources locales ont disparu, sans laisser de traces dans les mémoires, alors qu'elles occupaient une place essentielle. Il en est ainsi de la chapellerie - nous parlons ici des fabriques de chapeaux et non des commerces qui les vendent-. Elle fut pourtant un fleuron de l'industrie aixoise au XIX e siècle. La ville était alors renommée pour la qualité et la diversité de sa production, pour ses chapeaux de poil souple,en particulier pour le chapeau souple dit « foulard » considéré, par L'EncyclopédiedesBouches-du-Rhône comme « unegloiredelachapelleriefrançaise ». En 1860, les huit chapelleries aixoises employaient ensemble plus de quatre cent cinquante ouvriers (qui sont, pour beaucoup, des ouvrières). Elles produisaient 442 000 chapeaux pour une valeur de 2,6 millions de francs. En 1885, huit fabriques faisaient encore travailler six cent vingt-neuf ouvriers.

Des constructions mécaniques fournissaient des machines à ces industries ou pour les activités agricoles, comme des pressoirs à huile ou à vin. Elles se développèrent dans la deuxième moitié du XIXe siècle : deux ateliers en 1856, trois l'année suivante avec une trentaine d'ouvriers, quatre en 1869 avec cinquante ouvriers. Les Situationsindustriellestrimestrielles indiquaient l'existence de trois ateliers et de trente-cinq ouvriers en 1881.

Les établissements Lobin, créés en 1843, devenus ensuite Lobin et Druge, fondeurs de fonte et de bronze, étaient domiciliés chemin de Vauvenargues. Ils avaient comme spécialité la fabrication de machines pour tuileries, briqueteries, presses hydrauliques, pressoirs.

L'entreprise Coq n'était, à l'origine, qu'un modeste atelier de serrurerie, installé en 1816, rue du Bœuf (actuelle rue Fernand-Dol). Celui-ci, transféré rue Mazarine en 1852, fut agrandi, modernisé et équipé d'une machine à vapeur. Célestin Coq qui employait alors une vingtaine d'ouvriers diversifia sa production. Il créa même une chapellerie équipée des machines qu'il fabriquait. Son catalogue, très diversifié, proposait des moteurs, des machines à vapeur, des tours, des ventilateurs de graines, des pompes, des pressoirs et des moulins.

Del'arrivéeduchemindeferàl'implantationdesgrandesentreprisesprèsdelagaredesmarchandises

L'arrivée du chemin de fer à Aix contribua, comme partout, au redéploiement de l'espace industriel. Assez tardivement, car ce n'est qu'en 1856 que la ville fut rattachée à la ligne ferroviaire de Paris à Marseille, par Rognac, selon un projet qui datait de onze ans. La gare des marchandises fut aménagée en contrebas de la Rotonde. Au cours des années suivantes, la ligne fut prolongée directement jusqu'à Marseille. Une nouvelle gare des voyageurs fut alors construite à son emplacement actuel.

Des entreprises à l'étroit dans leurs locaux déménagèrent sur les terrains qui jouxtaient la gare de marchandises. Ce fut le cas, par exemple, de l'usine à gaz, primitivement située à proximité de la place de la Plateforme, à l'est de la ville et qui s'installa au nord de la voie ferrée, rue Irma Moreau

D'autres entreprises s'y établirent dès leur création comme la Manufacture d'allumettes. L'activité de fabrication des allumettes n'était pas une nouveauté pour Aix-en-Provence. En 1872, au moment où fut établi le monopole d'État, Aix comptait trois ou quatre fabriques d'allumettes qui employaient 475 ouvriers. Lorsque, en décembre 1889, l'État décida l'exploitation directe du monopole, Aix fut choisie pour accueillir une nouvelle unité, du fait des salaires peu élevés, des facilités offertes par la municipalité et des interventions du député Leydet et du ministre des Finances Rouvier. Avec la nouvelle manufacture, on assista à un changement d'échelle. Sa construction commença en 1892, sur un terrain mis à disposition par la municipalité. Les premières allumettes furent produites en 1895 par cent trente ouvriers. Désormais la sirène des « Allumettes » rythma la vie de la ville.

Certaines activités traditionnelles s'étiolèrent au début du XXe siècle et disparurent totalement dans les années 1930. Ce fut le cas de la chapellerie. L'Exposition de 1900 fut la dernière à mettre la profession à l'honneur. La seule fabrique qui subsista alors fut la chapellerie Milliat, créée en 1872, rue d'Entrecasteaux et qui avait pu compter de soixante à soixante et dix ouvrières et ouvriers. La Manufacture aixoise de chapellerie qui lui succéda dans les années 1930, reconvertie dans les feutres laine, ferma ses portes en 1937.

En revanche, depuis le début du XXe siècle, les terrains près de la gare accueillirent de nouveaux édifices industriels. La Manufacture d'allumettes s'agrandit en 1906 avec les bâtiments des « Nouvelles Allumettes » qui abritèrent une nouvelle machine à fabrication continue. Des entreprises anciennes migrèrent vers cette zone. En 1912, le fils de Célestin Coq, Victor, y construisit une usine de 8 000 m2 qui jouxta un boulevard à son nom. Pendant le premier conflit mondial, celle-ci travailla pour l'armée et tourna les obus. En 1921, fut créée la société en commandite Victor Coq, fils et compagnie, au capital de 2,5 millions de francs.

C'est également dans le secteur de la gare que fut créée, à la fin de la Première Guerre mondiale, l'usine de la Compagnie des Lampes et Appareils électriques de Provence. Dans les années 1930, les lampes Zénith employèrent plus de 400 salariés dont une grande majorité de femmes.

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