Contre la stigmatisation des Roms

Dans une récente motion, votée par la majorité lors du Conseil municipal, le 27 juin dernier, Madame la député-maire demandait au Président de la République de «rétablir les frontières intérieures de l'Europe » et d'abolir la libre circulation.  Particulièrement visés les ROMS et la « délinquance marseillaise » qui émigrerait« sur les territoires limitrophes, dont celui d'Aix ». En réaction à cette motion, et au débat qui fut pire encore, Hervé Guerrera, Conseiller Municipald'opposition d'Aix-en-Provence, a dénoncé « la politique et les méthodes de cette municipalité qui désigne des boucs émissaires et s'en prend aux plus faibles !La délinquance se combat par l'avancée des services publics, l'action quotidienne de médiateurs et de policiers, par une justice humaine dotée de moyens, par le recul du chômage, par l'éducation, l'animation sportive, culturelle et festive.NON, Délinquant n'égale pas ROM, n'égale pas Marseillais ! affirme-t-il encore en lançant la proposition suivante, soutenue par de nombreuses associations aixoises : « Pour ne pas laisser passer de tels propos, nous proposons une action de protestation, un "cercle de silence" exceptionnel, le lundi 26 septembre, qui est le jour du prochain conseil municipal, entre 17 H 45 et 18 H 15, qui nous permettrait d'envoyer un message fort pour dire que la démagogie, le populisme et les formes d'exclusion, dont ils sont porteurs, ne sont pas tolérables! »Du côté de la mairie, on se défend de toute attitude discriminatoire, et pourtant voici les questions incroyables que pose le texte de la motion :  « Où sont les droits de ces enfants dans cette industrie de la mendicité ? Où est passé le devoir de protéger leur santé, leur éducation, devoir bafoué parleurs parents qui les installent aux carrefours les plus dangereux de la ville ? Où sont les droits de ces bébés endormis 8 heures d'affilée pour être faussement allaités ? »
Des questions que Marc Durand, membre de la LDH et militant de "Rencontres Tziganes" renvoie à la mairie en la rappelant la première à ses devoirs."Mais qu'est-ce que la mairie a fait pour eux? Nous n'avons jamais reçu aucune aide, même pas la gratuité des transports scolairesou de la cantine pour les rares enfants que nous avons pu scolariser", déplore-t-il dans un article de « la Provence » :  Devant des opinions et des attitudes aussi tranchées par rapport à la population des Roms, nous avons voulu savoir, au-delà des « on-dit », qui sont vraiment ces gens, et pour cela nous avons pris contact avec Marc Durand, cet homme qui passe beaucoup de temps auprès d'eux et qui les connaît vraiment. Ila bien voulu répondre à nos questions et nous en parler pendant plus de deux heures.* Cent Paroles : on entend souvent dire que les Roms sont des gens qui préfèrentla mendicité au travail, et sont donc des voleurs et des délinquants.La culture des gens du voyage, explique Marc, même sédentarisés, présente des traits particuliers, qu'il est important de connaître, pour les comprendre tels qu'ilssont. Ils ont une conception du travail loin de celle qui prévaut chez nous actuellement : pour eux le travail ne sert pas à amasser de l'argent ou des biens, mais il sert à se nourrir et à profiter de la vie. Le travail est au service de la vie et non pas la vie au service du travail. Et Marc illustre ses propos avec un exemple fort intéressant : quand les Roms ou les gens du voyage (français) vont travailler à la récolte des fruits, le chef traite un prix global pour l'ensemble du groupe et une date de « livraison ».
En plein milieu du travail, le paysan, qui les emploie, les voit parfois s'arrêter et se fait du souci. C'est tout simplement qu'ils se savent en avance dans la réalisation de la tâche et qu'ils s'accordent une bonne pause festive. Mais à la date dite, le travail est fait. Et ils ne cherchent pas à en faire plus : pourquoi gagner plus ? Les Roms ne sont pas matérialistes comme nous le sommes. Et c'est là un autre point caractéristique de leur culture : c'est que chez eux, on n'accumule pas.  Quand un homme meurt, on brûle tout son bien. On se débarrasse de tout.Par ailleurs, et cela constitue l'autre volet du problème du travail des Roms, il faut être non seulement héroïque mais aussi particulièrement chanceux pour trouver du travail, quand on est Rom. Car tout est fait pour leur interdire l'accès au travail. Les Roms n'ont pratiquement droit à aucun emploi, donc ils travaillent toujours au noir. Ils se faufilent dans tous les travaux que les autres ne veulent ou ne savent pas faire : ils sont façadiers, petits élagueurs, ils font des chantiers.-  Exemple : Ils font de la revente de ce qu'ils peuvent dénicher dont la ferraille. Mais pour vendre de la ferraille (ce qu'ils faisaient beaucoup), il faut maintenant avoir une patente avec obligation de se faire payer avec des chèques !Autrement dit, ça ne leur est plus possible.- Autre exemple : une réglementation précise les 150 métiers (environ) qui leur sont légalement autorisés (métiers pour lesquels on est en manque de main-d'oeuvre), mais il faut attendre au moins six mois pour que leur revienne l'autorisation légale ; et ça en coûte 1000 € à l'employeur. (C'est ce qui s'appelle de l'encouragement à l'embauche !) Marc et son équipe sur Aix ne sont arrivés à trouver du travail que pour deux personnes, en tout et pour tout !Et c'est la France qui demande soit prolongée au-delà de décembre 2013 cette directive européenne !La situation des Roms Serbes est la pire car, n'étant pas Européens, ils sont tous sans papiers et illégaux (de même les Croates, mais Marc n'en connaît pas sur Aix)Si les Roms ne travaillent pas, c'est donc la conséquence, pour une infime partie de leur culture, et pour la plus grande partie du rejet et du racisme dont ils sont l'objet de la part des Européens (à commencer par les Français)Marc nous précise, par ailleurs, que ce ne sont pas des gens violents, du moins avec les gens extérieurs à leur communauté.Mais ce n'est pas dans le seul domaine du travail qu'on maltraite les Roms !* Cent Paroles :Parmi les idées reçues, on entend souvent dire que les Roms sont sales
- Évoquons seulement le problème de leurs lieux de vie.Sur le terrain de l'Arbois, qui leur est attribué depuis peu par le Conseil Général  ( et où ils n'ont donc heureusement pas à craindre d'être expulsés par la mairie), ils n'ont quand même ni eau, ni électricité. Comment peut-on être propre dans ces conditions ? D'ailleurs, comme toutes les populations pauvres, ils mangent mal, ne sont pas soignés et en très mauvaise santé.- Un autre exemple sur Aix : alors qu'ils avaient la possibilité d'avoir des repas complets auprès du Centre d'Accueil pour SDF « Germain Nouveau », voilà que l'association perd son droit à faire des repas pour des questions de normes sanitaires (il vautbien mieux laisser les gens crever de faim et faire toujours plus de normes ...) Et ils n'ont plus droit maintenant qu'à des « compléments de repas »Alors que Marc nous explique combien ils sont harcelés par la police, le téléphone sonne et il apprend devant nous que ce matin, mardi 20 septembre, à 5 h, un chef de famille Rom Serbe vient d'être expulsé. Il laisse une femme avec huit enfants. N'y a-t-il pas aussi maltraitance d'enfants, dans le cas de telles violences faites aux parents ?Après nous avoir expliqué tout le travail que font les équipes de bénévoles et les quelques rares éducateurs auprès de cette population (dans le domaine de l'éducation, de la santé, de la maternité, de la justice) dont nous aurons à cœur de vous parler dans un prochain article,  Marc conclut avec des mots percutantsqui nous touchent : « Au bout du compte, le seul travail vraiment efficace qu'on aura peut-être fait pour eux, c'est qu'ils auront compris qu'ils n'ont pas autour d'eux que des ennemis et quelques personnes qui leur font une petite charité en passant ; c'est quelque chose de profond qu'ils garderont »À suivre...
Pour Cent Paroles
Christiane Duc-Juveneton et Jean Julien-Laferrière

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.