L'islamophobie en question, à Médiapart et ailleurs

En cette période de « guerre contre le terrorisme », les discours hostiles, non aux seuls terroristes mais aux musulmans, refleurissent. C'est normal, cela fait 30 ans que ça dure. Que faire ? Dans le cadre de Cent Paroles et de Médiapart, inlassablement, combattre les préjugés, les simplifications, les stéréotypes...

En cette période de « guerre contre le terrorisme », les discours hostiles, non aux seuls terroristes mais aux musulmans, refleurissent. C'est normal, cela fait 30 ans que ça dure. Que faire ? Dans le cadre de Cent Paroles et de Médiapart, inlassablement, combattre les préjugés, les simplifications, les stéréotypes...

Pour y parvenir nous ne sommes pas seuls. La pensée critique n'a pas déserté le domaine de  l'islam  et de ses représentations. Des études précises, menées avec au moins un minimum de méthodologie scientifique ( vérification des évidences, recoupement des données, problématisation des concepts, etc.) s'accumulent depuis des années. Sans grand résultat. Elles sont peu relayées, peu connues du grand public, qui est, par ailleurs, saturé de commentaires sur « l'islam ».

Sans prétendre restituer en un petit article la richesse de ces contributions, je voudrais rappeler quelques éléments établis par ces études, des éléments susceptibles de renouveler un débat devenu incroyablement répétitif. Le lecteur en retrouvera plusieurs sources dans deux ouvrages récents faciles à se procurer : L'islam imaginaire. La construction médiatique de l'islamophobie en France 1975-2005 (2005), de Thomas Deltombe, analyse minutieuse de la représentation de l'islam à la télévision française durant 30 ans, ouvrage indispensable; et la dernière née de ces études : Le mythe de l'islamisation. Essai sur une obsession collective (2012), par Raphaël Liogier, professeur à l'institut d'études politiques d'Aix-en-Provence où il dirige l'observatoire du religieux.

On trouvera aussi des témoignages intéressants dans l'émission organisée par Médiapart le 25 janvier consacrée aux pratiques de l'islam et au développement de l'islamophobie dans la société française. Les journalistes, au lieu de répéter ce qui se dit partout, d'inviter des commentatrices comme Caroline Fourest qu'on voit et qu'on lit sur tous les médias et d'organiser le débat attendu qu'on a vu 1000 fois, renouvellent les questions posées et donnent la parole à des personnes musulmanes sur lesquelles croulent les commentaires mais qu'on n'entend jamais. Et pour savoir ce qu'en pensent Caroline Fourest et ses collègues médiatiques ? Ouvrez la télé.

Cette émission a suscité, c'était prévisible, une avalanche de commentaires, souvent acerbes et assez conformes à ce qu'on lit partout. Je sors du lot certains de mes amis qui, en exposant clairement toute une argumentation ont éclairci le débat et me permettent d'y répondre. Leur première cible est la notion même d'islamophobie. N'est-elle pas invalidée par ses multiples usages ? N'est-elle pas une arme des intégristes musulmans pour faire taire les critiques ? Pourquoi médiapart cautionne-t-il un tel concept ?

Cela me semble une bonne question. En essayant d'y répondre peut-être pourrais-je, à mon tour, faire avancer le débat.

 Pourquoi parler d'islamophobie ? Parce qu'elle existe. Massivement.

Le premier élèment que l'on peut tirer des travaux des sociologues, politologues et autres chercheurs qui ont enquêté sur les représentations de l'islam en France c'est la description d'un flot inépuisable de discours et d'images hostiles aux musulmans,non aux seuls terroristes ou islamistes fanatiques mais à tous ceux auxquels on peut apposer l'étiquette « islam » (dans bien des cas en fonction de leur seule origine ou couleur de peau).

Quand il s'agit d'islam, les débordements xénopohobes sont légions, de nombreuses personnalités (nullement situées à l'extrême droite) « se  lâchent », sans que cela ait d'ailleurs de conséquences ni pour leur carrière, ni pour leur réputation. De Claude Imbert, cofondateur et éditorialiste du Point proclamant son « islamophobie », l'islam étant pour lui « cette religion (qui) apporte une débilité d'archaïsmes divers » (24 octobre 2003 sur LCI), à l'écrivain Michel Houellebecq déclarant que « la religion la plus con, c'est quand même l'islam » (magazine lire septembre 2001).

 Une rhétorique disqualifiante

Même en dehors de l'insulte et de l'hostilité ouverte peuvent s'observer, totalement banalisées, des façons de parler des musulmans qui les transforment inévitablement en étranges étrangers qui font peur ( pratiques discursives qui transformeraient n'importe quelle population pareillement). Donnons en trois exemples :

L'amalgame. L'image des musulmans ordinaires est constamment associée aux exactions commises par des Etats islamiques autoritaires, aux islamistes radicaux, aux actes terroristes quels que soient les positionnements de ces personnes vis-à-vis de ces phénomènes. Dans la première affaire du voile on parlait couramment d' « affaire du tchador », assimilant les situations françaises et iraniennes. Un vocabulaire flottant (« islamiste » substitué à islamique, etc.) et des généralisations à propos de l'islam perçu comme un bloc homogène font peser sur chaque musulman un soupçon d'intégrisme et de violence.

La maximisation de la menace. Le vocabulaire est souvent catastrophiste, les musulmans ne savent pas marcher, ils « déferlent ». Ils font partie de ces immigrés dont l'immigration pacifique est assimilée à une « invasion » guerrière  par un président de la république. Les chiffres de leur religiosité, de leur fécondité, de leur nombre en France, de leur violence sont constamment exagérés, quelquefois jusqu'à l'absurde ( de nombreux exemples dans le livre de Raphaël Liogier. Sur la surévaluation de la violence et notamment des viols, Laurent Mucchielli : Le scandale des tournantes (2005), il s'agit des « jeunes des quartiers » souvent présentés a priori comme musulmans.).

La surdétermination du religieux.Dans de nombreux commentaires les musulmans ne semblent être que musulmans : ni ouvriers, ni commerçants, ni chômeurs, ni citoyens ,ni sportifs, ni résidents dans un habitat dégradé ou non... Leurs attitudes religieuses, leurs moeurs, ne semblent influencées que par des motifs religieux. Les causes sociales, conjoncturelles, et même leur libre arbitre ne semblent compter pour rien ou presque.Ce ne sont pas eux qui agissent mais l'islam qui agit à travers eux. Cela en fait des personnages très inquiètants, si différents de nous. Mais c'est une image construite par nous...

Ainsi, non seulement les discours négatifs à l'encontre des musulmans abondent mais on découvre, totalement banalisée, une véritable rhétorique de la peur et du rejet.Ces discours accusateurs fabriquant un personnage collectif haïssable et rendant les musulmans seuls responsables de leurs maux,voilent une énorme réalité : l'hostilité massive, les discriminations, dont les musulmans sont victimes. L'islamophobie n'est pas qu'un mot c'est d'abord la reconnaissance de cette situation.

Voici ce qui se passe en France au XXIe siècle. Voulez-vous le nier en nous privant des mots qui le disent ?

 Réalité nouvelle, terme spécifique

On pourrait nous faire une objection : pourquoi ne pas utiliser des termes qui existent déjà, « racisme », « intolérance », etc. ?

Rhétorique du rejet, essence négative plaquée sur un groupe humain considéré comme homogène et intemporel, absolutisation des différences, on peut certainement parler de racisme. Le musulman c'est l'autre ethnique (l'Arabe) et son stigmate, l'islam, peut être aussi irrémédiable et haïssable que la race. Mais les formes du racisme changent.Le racisme biologique et assumé comme tel, rappelant peu ou prou le nazisme, délégitime celui qui le professe depuis la deuxième guerre mondiale. Un nouveau racisme a été élaboré reprochant à l'autre (« l'immigré »), non sa race mais sa différence culturelle inneffaçable et destructrice de l'identité française. L'élément central de cette différence culturelle, depuis la révolution iranienne, c'est l'islam.

Il fallait attirer l'attention sur cette nouvelle configuration créée pour former un racisme d'apparence respectable et fédérer, autour de lui des peurs xénophobes, des intolérances religieuses, des nostalgies coloniales, etc. C'est la deuxième raison pour laquelle la notion d'islamophobie était nécessaire, elle désigne le nouveau système, identitaire, du racisme contemporain et son vecteur privilégié, un certain discours sur l'islam.

Il est à remarquer que ce n'est pas seulement dans le cas des musulmans que la transformation du racisme biologique en racisme culturel identitaire a nécessité la création d'un concept nouveau. Pierre-André Taguieff a inventé le terme « judéophobie » (La nouvelle judéophobie 2002) concidérant que le terme d'antisémitisme ne suffisait plus pour définir les nouvelles formes d'hostilité envers les juifs.Un an plus tard Vincent Geisser (La nouvelle islamophobie, 2003) et l'Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes (réseau RAXEN), introduisent et diffusent le concept d'islamophobie qui se diffusera très rapidement.

 La bataille des mots

Ce succès prouve l'utilité d'un tel concept mais il aura aussi l'effet de multiplier les locuteurs qui, évidemment, pourront en infléchir le sens initial (visant l'intolérance, le racisme, l'attitude discriminatoire vis-à-vis des musulmans par rapport aux autres cultes ou populations). Faut-il pour cela supprimer ce terme dont nous avons essayé de démontrer la pertinence en cette période ?

Il faudrait dans ce cas supprimer tous les termes que nous utilisons et ne plus parler que par périphrase, car tous les mots, et notamment ceux qui représentent un enjeu, ont régulièrement leur sens altéré, infléchi. Le mot « racisme », par exemple, est régulièrement retourné par ceux dont il dénonce les méfaits, ils parleront de racisme anti-Français stigmatisant ceux qui s'opposent au racisme et non ceux qui le prônent.

Ne faisons pas de cadeaux aux islamophobes en supprimant un concept qui les dénonce. Nous devons évidemment veiller à ce que la lutte contre l'islamophobie ne serve pas de prétexte à la remise en cause de la laïcité et des droits des femmes mais la simple évocation de ces valeurs fondamentales ne peut faire taire l'interrogation critique. Par exemple derrière le soudain intérêt manifesté par Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy pour la laïcité et le droit des femmes, uniquement lorsqu'il s'agit de musulmans, il est facile de découvrir l'inverse de ces valeurs : le rejet d'une religion (au profit d'une autre : le catholicisme), la dénonciation du machisme lorsqu'il s'agit de musulmans couplée à la défense des « valeurs traditionnelles » (machistes et homophobes) le reste du temps : l'islamophobie. La critique des pratiques musulmanes, même lorsqu'elle est faite avec de bonnes intentions doit tolérer d 'être à son tour soumise au questionnement critique.

Le débat, mais un débat approfondi, doit avoir lieu.

Essayons, avançons à tout petit pas sur la terrible question du voile, lieu de toutes les crispations.

 La sempiternelle question du voile

Les animateurs de débats, dont je suis, savent que l'évocation de la faim dans le monde, la destruction possible de la planète ne troublent pas généralement la tranquillité d'un auditoire, mais si survient tout d'un coup la question de l'islam, les passions se déchaînent, et si c'est celle du voile les passions deviennent fureurs. Médiapart, en donnant la parole notamment à une femme voilée non repentie qui s'affirme de surcroît féministe, a réveillé ces fureurs. C'était pourtant l'occasion, rare, d'écouter les principales intéressées et de questionner les évidences. C'était pertinent car ce qui exaspère nombre des  partisans de la fermeté institutionnelle face au voile c'est  que, selon eux, le caractère oppressif de ce symbole est une évidence.Il suffit de regarder ce qui se passe dans un certain nombre d'Etats musulmans...

En Iran et pire encore, en Arabie Saoudite et pire encore,sous les Talibans, les femmes sont contraintes de porter un voile (ou de se cacher totalement) sous peine de sanctions cruelles. De nombreux témoignages ont permis de se représenter les souffrances qu'une telle situation pouvait engendrer, et , même en dehors de cela, ces pratiques sont inacceptables car elles violent les droits élémentaires de l'être humain. On ne peut que les condamner et les combattre. C'est simple.

C'est moins simple en France où l'on a vu apparaître des jeunes filles et des femmes qui ont volontairement décidé de porter le voile et qui loin de prôner la soumission à l'homme, à la famille et à l'autorité ont dû plus d'une fois s'y opposer pour le faire (retournement spectaculaire, on a même vu dans le cas de deux jeunes filles, le roi du Maroc intervenir très autoritairement pour briser leur résistance et les obliger à retirer leur voile, sans d'ailleurs susciter de protestations...). Cette situation a créé un malaise. L'idée de faire le bonheur des citoyennes malgré elles car la société et les institutions sauraient mieux qu'elles-mêmes ce qui est bon pour elles, laisse un sentiment fâcheux de déjà vu et entendu fort peu émancipateur. Devant cette difficulté, la solution a été de ne plus écouter ce que disaient les jeunes filles et de déclarer que le voile en lui-même, indépendamment des circonstances et de la volonté de celles qui le portent, est oppresseur. Il est oppresseur par lui-même, dans l'absolu. C'est l'esprit de la loi de 2004 sur l'interdiction des signes ostentatoires à l'école. Dit de façon plus élaborée (car un acte symbolique oppresseur par lui-même a quelque chose de mystérieux) : l'utilisation répressive du voile, instrument de la mise au pas des femmes dans un certain nombre de pays musulmans, exclut qu'il puisse être autre chose qu'un symbole de l'oppression des femmes. N'est-ce pas évident ?

Non, car les symboles sont aussi versatiles que les humains qui les forment.

Comment connaître la réalité d'un symbole ? Il n'est pas fondé sur une vérité mathématique indépendante de ceux qui en font usage, son sens ne peut pas être décrété d'en haut, indépendamment de ceux qui l'utilisent. Un drapeau noir peut être un chiffon noir au bout d'un bâton pour certains, un drapeau anarchiste pour les anarchistes, un drapeau salafiste pour des salafistes. Cela ne me plaît pas que des salafistes s'emparent d'un symbole qui me semble, à l'évidence, anarchiste mais je n'y peux rien, c'est une réalité sociologique.

Qu'en est-il dans le cas du voile ? Son utilisation oppressive exclut-elle qu'il puisse être investi d'un sens tout différent ? De nombreuses enquêtes de terrain effectuées auprès de filles et femmes voilées depuis des années (de Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar : Le foulard et larépublique (1995) à Ismahane Choulder,Malika Latrèche et Pierre Tévanian : Les filles voiléesparlent (2008) ), permettent de répondre sans hésitation : non. De nombreuses filles et femmes voilées, en France, n'utilisent pas le foulard comme un symbole d'un ordre patriarcal, mais au contraire comme un signe de révolte contre la place qui leur est assignée (par leur famille, par la société, par les discours qui sont tenus sur les musulmans et les musulmanes, etc.). Certes cela n'élimine pas le cas de celles qui le portent par conformisme communautaire ou autres, mais cette diversité même devrait nous empêcher d'en faire un symbole univoque, nous dispensant d'écouter ce que les principales concernées en disent.

L'écoute de la jeune femme voilée de l'émission, par exemple, permet de découvrir comment d'autres références que l'Iran et les Talibans peuvent faire sens à propos du voile. Elle évoque ces cérémonies spectaculaires organisées par le pouvoir colonial (avec pour marraines madame Salan et madame Massu !) en 1958, donc en pleine guerre coloniale, où des musulmanes se dévoilaient publiquement,illustrant aux yeux de tous la nécessité de la « mission civilisatrice » française. Franz Fanon, revenant sur cet épisode (l'Algérie se dévoile dans L'an V de la révolution algérienne (1959) ), y voit, non une libération mais une oppression. Accepter de se dévoiler dans ces conditions c'était se soumettre, garder le voile, au contraire, symbolisait la résistance. Certaines femmes qui ne portaient plus le voile l'ont remis à ce moment-là. Mais poursuit Fanon « le caractère quasi tabou pris par le voile dans la situation coloniale disparaît presque complètement au cours de la lutte libératrice. Même les Algériennes non activement intégrées dans la lutte prennent l'habitude d'abandonner le voile ». L'acte symbolique du dévoilement a changé de sens, il est devenu (redevenu ?)un signe, parmi d'autres, de l'émancipation des femmes. Qui a dit que le sens du voile (et du dévoilement) est univoque ?

Il n'est pas possible de juger les gens sur un simple signe extérieur qui recouvre, en France notamment, une immense diversité de personnes et d'attitudes. Les musulmans sont d'abord des personnes, le voile est ce que ces personnes en font.

 

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