Que faire face au Front national ?

1. Les enseignements de la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983Ce qui ne marche pas et ceux qui ont marchéC'est quand tout va mal qu'il est particulièrement urgent de trouver de bonnes idées pour  sortir du trou. 

1. Les enseignements de la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983

Ce qui ne marche pas et ceux qui ont marché

C'est quand tout va mal qu'il est particulièrement urgent de trouver de bonnes idées pour  sortir du trou. 

A un moment où les succès électoraux du Front national et tout ce qu’ils révèlent de l’état de  la société française pourraient nous désespérer, faisons la démarche inverse, et prenons le temps d’analyser les actions, les stratégies, les alternatives qui ont permis, au cours de l’histoire, de défendre efficacement les valeurs d’égalité, de solidarité, de droits humains universels... que nous persistons à défendre aujourd’hui. Ainsi, au lieu de nous laisser sidérer, nous pourrions stimuler notre imagination créatrice.

La commémoration, récente, des 30 ans de la Marche pour l'égalité et contre le racisme est venue opportunément rappeler que de tels exemples d’efficacité collective existent. Ne nous contentons pas d’en raviver le souvenir nostalgique, essayons d’en tirer des enseignements pour aujourd’hui. Les contextes ont certes changé mais pas au point de rendre ces rappels stériles. 

La  Marche de 83 a été un succès

Alors  que le départ de Marseille était   « tout sauf évident »[1],la Marche parvient à rassembler cent mille personnes à l’arrivée à Paris le 3 décembre. Au cours de ce périple, on assiste à un retournement d’une partie significative de l’opinion publique autour de l’antiracisme, écoutant avec sympathie le discours d’égalité tenu par des jeunes maghrébins perçus auparavant comme des fauteurs de troubles. Un grand nombre de médias ont donné la parole à ces jeunes qui étaient jusqu’ici seulement objets des discours des autres. Les acteurs sociaux et politiques les plus divers ont coopéré, formant ce que le sociologue Abdellali Hajjat nomme une « alliance improbable ».[2]Enfin le président de la République reçoit officiellement (certains) marcheurs et leur permet d’annoncer une mesure d’envergure : la carte de 10 ans.

Certes, cette mesure ne correspondait pas initialement aux revendications des jeunes marcheurs. Ils ont dû composer avec leurs interlocuteurs. Mais, malgré tout, le bilan est impressionnant. Comment y sont-ils parvenus ? « Que s’est-il donc passé pour que la quasi-totalité du champ politique (à l’exception de l’extrême-droite et d’une partie de la droite parlementaire), les représentants de toutes les religions, l’ensemble des syndicats de travailleurs, toutes les associations antiracistes et la quasi-totalité des médias aient soutenu l’initiative d’un groupe particulièrement stigmatisé de jeunes des Minguettes ? »[3] 

Pour que « cette sorte de rêve », suivant l’expression de Christian Delorme,[4] se soit réalisée il a certainement fallu un contexte favorable, mais les contextes ne produisent pas mécaniquement des mouvements sociaux. Cette réussite spectaculaire est due aussi à des acteurs dont il vaut peut-être la peine d’analyser les choix qui sont certainement un des éléments du succès obtenu. 

La capacité utopique

Les marcheurs ont osé élargir l’éventail des possibles. Ils n’ont pas cédé à ce qui apparaissait comme des logiques irrémédiables.

Objets d’une hostilité qui semblait générale, d’une image particulièrement abîmée, ils n’étaient dotés ni d’une grande expérience ni de grands moyens ; ils ont pourtant osé inventer une réponse ambitieuse, « utopique »,[5]sortant des ornières « réalistes » où l’ordre dominant apparaît comme le réel, le seul réel possible. « C’est aussi la beauté du geste : tout paraît difficile et vous y allez quand même » raconte Toumi.[6] C’est d’ailleurs un des principaux enseignements qu’il tirera de cette expérience : « Cela m’a confirmé que dans le monde dans lequel on vit, même si ce n’est pas celui qu’on voudrait, on peut toucher les cœurs et faire bouger les lignes ; c’est à notre portée, ça ne tient qu’à nous. »[7]C’est certainement cette capacité à s’affranchir du poids écrasant du fatalisme induit par l’ordre existant (ce qui paraît raisonnable, ce qui paraît possible), qui justifie le plus sûrement la comparaison souvent faite entre la Marche de 83 et mai 68. 

L’invention de stratégies alternatives

Cet imaginaire libéré a permis d’opérer deux déplacements symboliques (et pratiques) spectaculaires.

D’abord, au cycle inaltérable des violences (violences des jeunes, répression des policiers quelquefois, elle-même, ultra-violente et non maîtrisée) est substituée une stratégie de la non- violence (sit-in, grève de la faim, marche pacifique), s’inspirant de traditions totalement différentes : Gandhi, Martin Luther King…[8]Cette rupture radicale aura pour premier résultat de « désarmer » la police. Mais, plus profondément encore, elle jouera un rôle essentiel dans la transformation de l’image stéréotypée de jeunes violents-délinquants.

Ensuite, ces jeunes, assimilés aux quartiers où ils habitent, sortent du quartier et parcourent la France entière ! 

L’indépendance

Certes, les jeunes marcheurs ont dû tenir compte de leur environnement, des attentes de leurs alliés, du gouvernement et de l’opinion publique… Ils ont « lissé »(A. Hajjat) leurs discours et pris en compte certaines de ces attentes. La principale mesure qu’ils ont obtenue du gouvernement, nous l’avons vu, ne faisait pas partie de leurs revendications initiales. Tout cela est vrai mais l’essentiel demeure : les marcheurs n’étaient les « sous-marins », les « clients » de personne, ils tenaient compte de l’environnement mais ne pratiquaient pas la langue de bois : l’égalité des droits, le refus des discriminations de « logement, travail, scolarité » (dont parle le principal texte d’appel à la Marche), la lutte contre les propos et les violences racistes (le cas de Toumi rappelant l’existence des bavures policières), etc. ne sont pas de vains mots. Surtout lorsqu’ils sont portés par des jeunes ayant vécu tout cela et habitant ces quartiers déshérités. C’était bien ce qu’ils avaient à dire. L’accent mis sur des valeurs dans lesquelles de nombreux Français pouvaient se reconnaître ne neutralisait pas la charge subversive de ces paroles à contre-courant des évidences matraquées par le discours médiatique et politique dominant. C’était leur marche et ils y tenaient. Leur refus de se laisser instrumentaliser, écartant toute banderole qui n’était pas la leur, pourchassant toute tentative d’infiltration, en témoigne.

Malgré les contraintes du contexte social et politique, les marcheurs ont conservé leur indépendance et une grande liberté de ton (« rengainez on arrive »…), éléments qui ont certainement accru leur capacité à se faire entendre du grand nombre. 

L’articulation du local et de l’universel

La signification du mouvement était perceptible par tous : il était regroupé autour de jeunes Arabes, habitants de quartiers pauvres et dénonçant les injustices qui s’y produisent. Les violences racistes qu’ils dénonçaient, l’égalité des droits qu’ils revendiquaient, concernaient évidemment ces quartiers et ces jeunes. C’était donc des revendications très spécifiques.

Mais, en même temps, était constamment établi le lien entre ces revendications et les valeurs universelles qui les fondaient : l’égalité, la justice, « la résurgence de la « bête immonde » du racisme » (texte d’un tract distribué par les marcheurs, « bête immonde » renvoyant au souvenir du nazisme et de l’occupation, période pour laquelle l’antiracisme est partagé par la très grande majorité des Français)…Les injustices, les inégalités dont sont victimes les jeunes des Minguettes et d’autres quartiers défavorisés témoignent, de façon extrême, d’un mal qui sévit bien au-delà. Qui nous concerne tous.

Les marcheurs ont su faire partager ce sentiment très largement. 

La démarche fédératrice

Cette volonté de subvertir les frontières entre groupes sociaux (souvent dressés les uns contre les autres) et de fédérer les énergies d’acteurs cloisonnés chacun dans son domaine, se retrouve dans la gestion des alliances avec les associations (et individus) qui ont accompagné le mouvement tout au long de la marche et l’ont rendue possible.

 Dans chaque ville d’accueil les diverses associations ont dû discuter, négocier, pour organiser ensemble la réception des marcheurs. Les débats n’ont pas manqué mais l’option fondatrice de solidarité (de « fraternité » dans un vocabulaire plus chrétien) n’était pas mise en cause. Au contraire elle était  partout exaltée et formait un cadre commun reconnu, qui seul rendait ces débats véritablement possibles.

A l’imitation du dessin symbole de la Marche, la babouche et la charentaise coopérant au même mouvement de marche, les marcheurs sont parvenus à fédérer des forces représentant des différences très marquées, politiques, confessionnelles, militantes, autour de quelques valeurs portées par la Marche. Avec des désaccords à confronter, mais sans frontières. 

La démocratie

« Les décisions sont prises collectivement, ce n’est pas toujours évident mais on y parvient et ça c’est fantastique » se souvient Toumi Djaïdja.[9]D’autre part, les relations entre marcheurs ne sont pas des rapports d’autorité, ils ne suivent aucun chef charismatique. Toumi, qui aurait pu essayer de jouer ce rôle, n’en avait visiblement aucune envie.

Evidemment, cela ne signifie pas que tous disposaient des mêmes ressources et des mêmes réseaux de relations. Même si l’initiative revient aux jeunes des Minguettes et les décisions se prennent collectivement, la logistique de la Marche, les contacts avec les comités de soutien, les ministres ou l’Elysée étaient essentiellement assurés par les représentants de la CIMADE, du MAN ou de la FASTI (Christian Delorme, Jean Costil, José Viéira).[10] Mais, malgré le rôle très important qu’ils ont joué, «  les curés », notamment, n’ont pas confisqué la Marche à leur profit.[11]Ils ne parlaient pas à la place des jeunes, ne se prétendaient pas leurs représentants (contrairement à de nombreux leaders, « généraux sans troupes », de la période suivante), et, surtout, leur démarche collective a favorisé la formation sociale et politique de jeunes gens provenant de milieux peu dotés en capital culturel légitime. Toumi raconte, par exemple, comment des jeunes ont acquis une étonnante maîtrise de la parole au cours de la Marche.[12] Cela est vrai aussi des jeunes étudiants : « cette action fut justement pour nous l’occasion d’apprendre ».[13]

La présence des aînés n’a pas assujetti les jeunes, ne leur a pas confisqué la parole. Elle a créé une organisation favorable à leurs initiatives, à leur évolution autonome (qui permettra, par exemple, à certains d’entre eux de prendre du recul  par rapport à cet encadrement).

Ainsi, non seulement la Marche respectait les principes démocratiques formels mais elle permettait aux plus démunis de se doter des outils nécessaires pour exercer pleinement, égalitairement, leur citoyenneté. 

Une autre forme d’action politique possible

Tous ces choix, stratégiques et éthiques, effectués par les marcheurs, ne sont pas de simples recettes mais dessinent les contours d’une autre façon de faire de la politique. Elle questionne nos évidences, nos routines et toutes ces habiletés tactiques, ces doctrines justes assénées… et leurs maigres résultats.

Notes :

 [1]Toumi Djaïdja, La Marche pour l’égalité, entretiens avec Adil Jazouli, p.64, Editions del’aube, 2013

[2] La Marche pour l’égalité et contre le racisme, p.17,Editions Amsterdam,2013

[3]Ibid p.103

[4] La Marche p.174, Bayard, 2013

[5] Toumi Djïdja, La Marche… p.88

[6] Ibid, p.64

[7] Ibid, p.92

[8] Christian Delorme, La Marche p.67 et suivantes

[9]La Marche…, p.89

[10] Témoignage de Marielaure Mahé, Marcher avec mes frères, p.21,in  Migrance,1er trimestre 2013,1983 La Marche pour l’égalité et contre le racisme

[11]«  Ils n’ont jamais tenté de nous instrumentaliser lu de nous récupérer », Toumi, La Marche, p.63

[12] Ibid, p.86

[13] Marielaure Mahé, Marcher avec mes frères, p.24

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