Billet de blog 29 nov. 2011

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Aix, ville ouvrière (2/3): le mouvement ouvrier aixois

À Aix-en-Provence, comme ailleurs en France dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les salariés firent valoir leurs revendications. Elles portaient le plus souvent sur des augmentations de salaires. Elles conduisirent parfois à des arrêts de travail. Ce fut le cas pour les chapeliers en 1859, 1872 et 1887, pour les maçons en 1883, pour les boulangers en 1889. À plusieurs reprises, ces conflits se terminèrent par des licenciements.

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À Aix-en-Provence, comme ailleurs en France dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les salariés firent valoir leurs revendications. Elles portaient le plus souvent sur des augmentations de salaires. Elles conduisirent parfois à des arrêts de travail. Ce fut le cas pour les chapeliers en 1859, 1872 et 1887, pour les maçons en 1883, pour les boulangers en 1889. À plusieurs reprises, ces conflits se terminèrent par des licenciements.

Les ouvriers chapeliers jouèrent, pendant cette période, un rôle important. Ainsi, parmi d'autres, Auguste Bonafous, dirigeant de la section d'Aix de l'AssociationInternationaledesTravailleurs en septembre 1870, qui, en 1871, prit la tête du soulèvement en faveur de la Commune de Marseille. Il fut l'un des animateurs de la grève de 1872.

Sociétésdesecoursmutuels,syndicatsetBoursedutravail

Une solidarité ouvrière élémentaire prit forme avec les sociétés de secours mutuel autorisées depuis 1850-1852. C'est ainsi que naquit, en 1868, la société « approuvée » (par les autorités) des approprieurs chapeliers. Elle comptait 60 membres en 1870, 200 en 1887. La cotisation hebdomadaire de 0,50 franc lui permettait de verser des secours en cas de maladie, de payer des frais funéraires, et, de servir, en 1898, la première pension de retraite. Elle s'assura également, de manière forfaitaire, les services d'un médecin.

Parallèlement, plusieurs organisations syndicales se créèrent à Aix à la fin du XIXe siècle: en 1872, le syndicat des ouvriers chapeliers et des ouvriers maçons, en 1881, la chambre syndicale des ouvriers typographes, en 1887, le syndicat des ouvrières chapelières. Le syndicat des ouvriers boulangers comptait alors soixante et douze membres. En 1890, quatre cents salariés se regroupèrent dans l'Union des chambres syndicales ouvrières, domiciliée cours Sextius dans l'ancienne école normale de filles. La Bourse du Travail fut ouverte le 2 février 1896, dans la Halle aux grains, siège actuel de la poste centrale. C'était la deuxième du département, après celle de Marseille et avant celle d'Arles. À la veille de la Grande Guerre, en 1913, on comptait dix-neuf syndicats et huit cent quatre-vingts syndiqués. Ce n'est qu'en 1922 que la Bourse du Travail déménagea 4, boulevard Notre-Dame (aujourd'hui boulevard Jean-Jaurès), dans l'immeuble qu'elle occupe encore à ce jour.

Les Bourses du Travail jouaient alors un rôle essentiel dans la structuration du mouvement ouvrier. Elles n'offraient pas simplement des locaux aux syndicats pour leurs réunions. Comme leur nom l'indique, elles étaient aussi des bureaux de placement. Celui d'Aix plaça trois cent soixante et un salariés en 1910, six cent quatre-vingt-treize l'année suivante en 1910, deux cent quatre-vingt-quinze en 1912 et six cent trois en 1913. C'est cette dernière année que fut créé également un office municipal de placement. Parallèlement, la solidarité ouvrière s'exprimait par l'existence du Viaticum (aide financière aux ouvriers de passage à Aix) et la création, en 1895, du « Sou des Vieux », caisse pour l'aide aux vieillards et aux invalides du travail.

Les Bourses du Travail se voulaient aussi des lieux d'éducation. Elles proposaient des cours de formation professionnelle, des conférences sur des sujets très divers, comme, par exemple, en 1909, sur l'assassinat de Francisco Ferrer et la situation en Espagne, ou le néo-malthusianisme en janvier 1913. Elles mettaient également à disposition des adhérents une bibliothèque: celle d'Aix s'enrichit au fil des ans de nombreux ouvrages de toutes sortes, manuels techniques, essais politiques ou non, romans. Toutes ces activités répondaient à la fois aux souhaits des républicains réformateurs préoccupés par le « problème social » et à ceux des syndicalistes révolutionnaires, majoritaires alors dans le monde syndical.

Conflits de l'avant-guerre et divisions syndicales de l'après-guerre

Au début du XXe siècle, les actions revendicatives se multiplièrent. Ce fut le cas, par exemple, des grèves des charretiers et des ouvriers boulangers en 1900, des ouvriers fondeurs de Lobin et des ouvrières des Allumettes en 1901. En 1905, celles-ci demandèrent, comme la CGT à l'échelle nationale, la journée de huit heures. En 1907-1909, les revendications salariales furent à l'origine d'arrêts de travail dans la confiserie, chez les maçons et les emballeurs de paille. Ces conflits étaient de durée variable, de quelques jours à plusieurs semaines.

Le plus long fut celui des terrassiers en 1913. De janvier à juillet 1913, trois cents ouvriers terrassiers du chantier d'assainissement de la ville se mirent en grève. Ils exigeaient des augmentations de salaire différentes pour les ouvriers selon qu'ils travaillaient au sec ou dans l'eau : 0,50 franc de l'heure pour les premiers et de 0,55 franc pour les seconds. Le conflit fut très suivi, émaillé de manifestations, de meetings et d'incidents. On craignit même qu'il ne mette en péril le Carnaval. La Bourse du travail apporta son soutien et appela à la grève générale pour le lundi 10 mars. Des affrontements eurent lieu avec la gendarmerie et plusieurs dirigeants syndicalistes furent arrêtés. Le mouvement se termina avec le remplacement des grévistes par des chômeurs.

Les Bourses du Travail et les Fédérations syndicales se regroupèrent, de 1895 à 1902, au sein de la CGT. Celle-ci essaya de coordonner les actions à l'échelle nationale et départementale. En mai 1913, un congrès auquel étaient représentés la Bourse du Travail et dix syndicats aixois créa l'Union départementale des Bouches-du-Rhône.

Après la tourmente de la guerre, une nouvelle confédération syndicale apparut : la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) dont l'organe régional était le journal LaPaixsociale. Parmi les syndicats qui participèrent les 23 et 24 avril 1921 au premier congrès régional des travailleurs chrétiens, on trouvait, pour Aix, les syndicats de l'Aiguille et des Dames employées du commerce et le syndicat professionnel des employés.

De son côté, la CGT, avec plus de 1 500 syndiqués, était alors bien implantée dans les activités les plus anciennes de la ville, le travail des amandes, les Allumettes, le bâtiment. Elle s'enracina aussi dans les transports, les tramways et les cheminots du Paris-Lyon-Méditerranée (PLM). Elle prit pied chez les employés de l'asile Mont-Perrin, chez les municipaux et les salariés de l'électricité.

Mais les tensions allèrent croissant au sein de la confédération, à propos de la politique d'Union sacrée pendant la guerre, de la Révolution russe et de la grève générale de 1920. Elles conduisirent à son éclatement entre CGT maintenue (socialisante) et CGT unitaire (CGTU, proche des communistes). Pourtant, à Aix-en-Provence, à la différence de ce qui se passait à Marseille ou au niveau national, les liens ne furent jamais totalement coupés entre les deux organisations. Celles-ci cohabitaient au sein de la Bourse du Travail et d'une « Union locale d'unité ». Elles organisèrent même des manifestations communes, par exemple lors des Premier mai. C'est le cas lors du Premier Mai 1933. Louis Julien de la CGT et Charles Nédelec de la CGTU prirent la parole au meeting organisé à la Bourse par « l'Union locale d'unité » en faveur des 40 heures, du respect de la journée de huit heures, de la loi sur les Assurances sociales.

Deux secrétaires de la Bourse du travail incarnèrent cette orientation: Édouard Amphoux (1850-1935), ancien ouvrier chapelier, secrétaire de l'Union locale à partir de 1917 et, à partir de 1930, Charles Belgrand (1886-1965), secrétaire du syndicat des Métaux, et trésorier de la Bourse du travail depuis 1911.

LetempsduFrontpopulaire

Après les affrontements sanglants des Ligues d'extrême-droite et de la police à Paris, le 6 février 1934, la CGT et la CGTU d'Aix se retrouvèrent au coude à coude dans les rassemblements contre « la réaction fasciste », le 12 février. Un cortège impressionnant partit ce jour-là de la Bourse du travail, prolongé par bien d'autres dans les semaines suivantes. En février 1935, « L'Union locale d'unité » appela à adopter partout « leprincipedediscussioncommuneappliquédepuisplusieursannéesàAix-en-Provence » et décida la fusion en son sein des deux unions locales. Les syndicats aixois participèrent, à Marseille, en janvier 1936, au congrès d'unité des deux Unions départementales et saluèrent la réunification nationale qui eut lieu à Toulouse en mars.

Dans ce contexte, la manifestation du Premier Mai 1936 pour laquelle mille cinq cents journaux spéciaux furent tirés à Aix, revêtit une grande importance. Après la victoire électorale du Front populaire, Aix-en-Provence connut en juin, comme l'ensemble du pays, une vague de grèves avec des occupations d'entreprises. Selon ses dires, l'Union locale assura, pendant cette période, le ravitaillement de 1 600 personnes.

Le mouvement aboutit à des accords importants entre patrons et salariés. Ce fut le cas, par exemple, de la convention collective signée le 3 juillet 1936 entre le syndicat des métaux et les maisons de constructions mécaniques et de fonderies d'Aix-en-Provence. Entre autres dispositions, elle garantissait la liberté d'opinion et la liberté syndicale au sein des entreprises et définissait une grille des salaires en fonction des spécialités.

Pourtant, toutes les difficultés ne furent pas aplanies et d'autres conflits surgirent très rapidement. Ainsi, dès octobre 1936, les locaux de la SATAP furent occupés par les employés de l'entreprise de transport en grève. En 1937, l'Union locale CGT d'Aix-en-Provence qui éditait pour le Premier Mai un « Journal éphémère » estima que le patronat essayait de reprendre les avantages qu'il avait dû concéder. Il ne tenait pas compte de « lamajoritédestravailleursdetouslescorpsdemétierquiontcomprislanécessitédesegrouperpourdéfendreleursintérêts ». Cette année-là, les arrêts de travail se multiplièrent : à l'usine à gaz en mars, en mai-juin à la confiserie Casse, en juillet aux lampes Zénith, en octobre au service de nettoiement du bassin de décantation, en décembre aux Allumettes

En 1936-1937, Aix-en-Provence connut la même vague de syndicalisation que l'ensemble du pays, en particulier dans la métallurgie, aux lampes Zénith, et la Bourse du travail rassembla plus de quarante syndicats. Mais cette période d'embellie syndicale ne dura que quelques mois. Les tensions internationales qui allaient croissant depuis la guerre d'Espagne pendant laquelle les syndicats aixois apportèrent leur soutien aux républicains espagnols eurent de fortes répercussions en France et divisèrent socialistes et communistes. Par ailleurs, la grève du 30 novembre 1938 contre les décrets lois du gouvernement Daladier fut un échec et marqua la fin d'une période. En 1939, le pacte germano-soviétique provoqua une nouvelle scission de la CGT et les communistes furent exclus de la Bourse du travail.

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