Avec les enseignants? L’importance d’une virgule

La première, ce serait forcer le changement, sans que les enseignants soient partie prenante. A la limite, changer contre les enseignants. C’est à la fois insupportable et quasiment impossible. Le ministère actuel va en faire peut-être l’amère expérience, comme cela a été le cas naguère deClaude Allègre. Laisser penser qu’au fond, la masse des enseignants est conservatrice, refuse les réformes, c’est un leit motiv toujours très fort à droite, même si les choses doivent être dites plus poliment en « in ». Certes, le ministre, issu du monde enseignant, n’a aucun mépris pour un certain type d’enseignants, très traditionnels, et paradoxalement d’ailleurs peu portés vers le changement, d’où des contradictions entre le gouvernement et des forces qui auraient pu le soutenir (le SNALC, la société des Agrégés ou Sauver les Lettres) et qui repoussent les changements lorsqu’ils apparaissent un tant soit peu novateurs (comme sur le lycée). Mais la tentation du passage en force est toujours le fantasme d’une certaine droite à qui on prête, en off cette fois-ci, des propos durs et cinglants sur « ces profs qui ne pensent qu’aux vacances, qui font trop grève et refusent les évaluations ».

Mais si nous ne mettions pas de virgule dans notre titre, alors nous succomberions aux délices de l’angélisme, si commode lorsqu’on se vit comme opposants avant tout. L’école ne pourrait changer que de par la volonté des enseignants, tous animés bien sûr par une foi républicaine indéfectible et qui ne seraient pas traversés par de profonds clivages. Or, le changement dans l’école , s’il concerne les enseignants, bien évidemment, s’il a besoin de les impliquer, est l’affaire de toute la société. Ce n’est pas un hasard si lors de ces Assises de la pédagogie, nous invitons la FCPE et des associations populaires, et des élus, pour ne pas rester confinés dans une conception scolarocentriste de l’école.Non, les enseignants ne sont pas des « victimes », quand bien même ils subissent beaucoup ces derniers temps et d’ailleurs, la position victimaire n’a jamais fait avancer grand-chose. Le changement passe par des convergences entre des forces progressistes et des enseignants novateurs qui doivent entrainer ceux qui hésitent, se méfient, mais ont tout de même envie de changer une école qui fonctionne mal.

Et du coup, posons-nous la question de l’article « les » dans « les enseignants ». Qui sont-ils ? L’opinion sondée par les instituts (de façon parfois douteuse d’ailleurs, comme sur internet au moment des nouveaux programmes du primaire) ? Les majorités silencieuses (les 90% qui ne manifestent pas, selon le ministre qui est toujours un peu fâché avec les chiffres !) Les organisations qui les représentent et qui ont eu récemment la légitimité des urnes (les élections professionnelles ont vuune diminution salutaire de l’abstention, donnant ainsi une représentativité incontestable aux syndicats) ? Les « leaders d’opinion » qui s’expriment ? Mais lesquels ? ceux des salles des profs ne sont pas forcément ceux qui ont une place démesurée dans les médias. Ceux que Nicolas Sarkozy invite dans un somptueux repas à l’Elysée pour écouter (six minutes chacun maximum) ce qu’ils ont à dire (mais au nom de quoi au juste s’expriment certains pamphlétaires ?)A noter d’ailleurs que lors de ces Assises, l’une des enseignants ayant dîné avec le Président sera présente : elle a écrit un beau livre sur son expérience de banlieue et faisait contre-point aux éternels contempteurs de l’école telle qu’elle est.

En réalité, d’une certaine façon, « les » enseignants , ça n’existe pas. On rencontre quelquefois d’étonnants contrastes entre la position pure et dure du syndicalisme (y compris parfois bornée et basée sur le refus de principe) et la pratique sympathique, proche des élèves et intelligente du même, une fois sa casquette enlevée. Même une Danielle Sallenave qui récemment a fait une visite chez les barbares dans un collège de banlieue (Nous, on n'aime pas lire, Gallimard) reconnait que les choses sont bien plus complexes que ce qu’elle avait exprimé de manière souvent très virulente contre les profs « pédagos ». Elle parle des « jeunes profs admirables »tout en continuant cependant à dire pis que pendre des prétendus idéologues qui auraient prôné le laxisme et l’abandon à la spontanéité (sans jamais étayer cela sur des faits précis).

On pourrait faire des portraits si contrastés des enseignants, avoir envie de les défendre contre les attaques qu’ils subissent et en même temps leur demander de prendre un peu de recul , de s’imaginer moins persécutés (mais si, on les aime plus qu’ils ne croient !) Autant dire que les amateurs d’idées simples, de « bon sens épais », de pensée facile, de démagogie, de « embrassons-nous Folleville ! »pourraient être déçus par les Assises que nous organisons. En revanche, nous invitons avec grand plaisir tous ceux qui veulent débattre, réfléchir, avancer des propositions quand bien même il faut aussi résister…

 

Jean-Michel Zakhartchouk, enseignant de français en éducation prioritaire, rédacteur aux Cahiers pédagogiques, auteur de Enseigner, un métier à réinventer, Yves Michel

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