«Dix ans après, nous n’oublions pas les victimes des attaques contre les Roms»

Cela fait dix ans ce samedi que la série d’attaques perpétrées contre des Roms entre 2008 et 2009 en Hongrie faisait ses premiers morts. Il est important de se remémorer ce jour les noms de ceux qui ont péri sur l’autel de la haine et de l’extrémisme, mais aussi d’affronter ces événements comme une part intégrante de la mémoire collective hongroise.

Tribune publiée le 3 novembre 2018 dans Mérce sous le titre « 10 év után sem felejthetjük a romák elleni támadások áldozatait ». Traduite du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi.

Les années 2008 et 2009 renvoient à une période sombre pour les Roms : des attaques armées ont été menées en neuf endroits, avec comme bilan six morts, cinq blessés graves et une blessure profonde au sein de la communauté rom de Hongrie.

Les assaillants n’ont épargné personne dans la mise en œuvre de leurs sombres projets, en faisant irruption la nuit dans des maisons où dormaient leurs occupants, parmi lesquels des enfants et des femmes âgées.

La seule chose qui importait pour ces meurtriers, c’était que leurs victimes soient des Roms hongrois.

78 personnes ont été touchées par les tirs, 11 cocktails Molotov ont été lancés. Au début, les forces de l’ordre arrivées sur les lieux avaient suspecté derrière tout cela une fraude à l’assurance, ou un incendie provoqué par des installations électriques pas aux normes. Leur attitude non seulement freiné l’aboutissement de l’enquête, mais a également blessé la dignité des victimes et heurté le deuil de leurs proches.

Comme beaucoup l’ont déjà mentionné, la catharsis n’a alors pas été possible.

Dans le débat public hongrois, à l’heure actuelle, il est plus facile de se répandre sur les attaques terroristes survenues à l’ouest du continent que de parler de ce qu’il s’est passé dans les villages hongrois, à savoir des assassinats perpétrés pour des raisons inavouables.

Alors que nous sommes conscients de l’importance des attentats de Paris, nous ne nous sommes pas appropriés les attaques perpétrées contre nos propres compatriotes hongrois, c’est-à-dire contre des membres de notre propre communauté.

La majorité des Hongrois ne se contente pas de compatir avec les victimes innocentes des actes terroristes [islamistes, ndlr] ]insensés et cruels : elle peut également s’identifier à elles. Ce qui rend cela possible, c’est la façon dont ces événements ont été conceptualisés comme des agressions à l’encontre du mode de vie et de l’ordre de valeurs des Européens, auxquels nous adhérons également.

L’élite politique européenne, de gauche comme de droite, exprime à juste titre qu’il n’y a pas de place pour l’islam radical dans nos sociétés, et elle ne réduit pas ce qu’il s’est passé à des actes isolées de quelques criminels fanatiques.

« Ce n’est pas nous Hongrois qui étions mêlés à ça, ce sont « eux ».

Le message est simple : nous sommes tout autant des Français de Paris que des Anglais de Londres. Ayant également une pensée pour les membres de la rédaction de Charlie Hebdo, pour les passagers silencieux du métro, pour ces gens qui ont décidé de se détendre un peu en se rendant à un concert. Mais face à cela, il apparaît que « nous ne sommes pas » les habitants roms de Nagycsécs et de Tatárszentgyörgy. Il s’agit là d’attaques perpétrées sur le territoire national, mais ce n’est pas nous Hongrois qui étions mêlés à ça, ce sont « eux ».

Les victimes ont été ciblées en raison de leur appartenance ethnique, ce qui détourne l’intérêt de la majorité des Hongrois de ces événements. La seule chose que nous sommes capables d’offrir, c’est quelque chose qui se situe quelque part entre le regret et la compassion. (Malheureusement, la situation n’a pas beaucoup changé depuis : l’opinion publique ne s’est pas émue du meurtre du Rom hongrois de Transcarpatie Dávid Pap en juin dernier, tué par des néo-nazis ukrainiens, alors qu’elle est souvent prompte à s’inquiéter du sort de la minorité hongroise dans cette région.)

C’est pourquoi tous les gouvernements ont un rôle important à jouer pour que les attaques envers les Roms ne soient pas seulement considérés comme des simples actes meurtriers, mais également comme des agressions envers une part intégrante de la nation hongroise, c’est-à-dire comme des actions anti-nationales auxquelles il convient de fournir une réponse adéquate, selon quoi la nation ne saurait être divisée sur la base des appartenances ethniques de ses membres.

Afin de bien comprendre ce qui nous a menés à ce que la société hongroise ne fasse pas bloc aux côtés des Roms ainsi attaqués, il nous faut évoquer le climat politique qui régnait à l’époque. La haine envers les minorités de Hongrie n’est imputable ni au gouvernement de l’époque, ni au Fidesz, mais réside plutôt dans une défiance anti-Roms liée à l’émergence d’une extrême-droite renforcée par la crise et à l’apparition du Jobbik sur la scène politique.

« Le concept de « criminalité tsigane » a resurgi comme un élément clé du discours ordinaire sur les Roms »

Afin de se renforcer et d’occuper l’espace politiquement, l’extrême-droite est alors revenue à ses fondamentaux historiques bien connus, à savoir la figure du bouc-émissaire. Nous avons ainsi eu d’une part droit à un regain intense des discours sur les juifs, tandis que le concept de « criminalité tsigane » a resurgi comme un élément clé du discours ordinaire sur les Roms. La crise économique a charrié chaque jour son lot de difficultés et de déceptions, alimentant ainsi le terreau fertile pour les solutions politiques erronées (notamment de prévention de la criminalité ?) mises en avant par les dirigeants de la droite nationaliste radicale.

Il ne faudrait pourtant pas s’en tenir à la seule responsabilité de l’extrême-droite. Le communiqué de l’ancien ministre Zoltán Balog en 2013 montre bien la position du parti gouvernemental actuel. Il y est mentionné que le crime raciste méticuleusement préparé avait été causé par une vive inquiétude née des crimes commis par des Roms à Olaszliszka.

Avant que l’on songe à considérer la vie des uns plus importante que celle des autres, les victimes de Tatárszentgyörgy, Nagycsécs et d’Olaszliszka ont avant tout été les victimes de la haine.

C’est beau et important de penser qu’une vie ne vaut pas plus qu’une autre, mais nous ne pouvons pas considérer ces événements comme le combat final d’une confrontation interethnique.

Cette façon de penser est celle des coupables, et c’est pour ça qu’il faut la rejeter définitivement, car ce ne sont pas les Roms et la majorité hongroise qui se font face, mais d’un côté ceux qui souhaitent vivre ensemble en paix, et de l’autre ceux qui cherchent à empêcher cela par tous les moyens, y compris par la force.

« Il faut que cette série d’attaques contre les Roms fasse partie de la mémoire hongroise »

Ce discours politique n’est pas autorisé, car il relativiserait l’importance de ce qu’il s’est passé. Heureusement ces dernières années, le ministère a ajusté sa communication au fur et à mesure des célébrations, ce qui constitue un progrès important, mais nous sommes encore loin du fait que la communauté hongroise considère les victimes de cette série d’agressions comme ses propres morts.

Il faut que cette série d’attaques contre les Roms fasse partie de la mémoire hongroise, car la mort de ces gens n’est pas réductible à leurs origines roms, mais est également liée à leur magyarité, car c’est bien leur attachement à la nation hongroise que les racistes extrémistes ont voulu mettre en cause.

Róbert Csorba, Robika Csorba, Madame Tibor Nagy, József Nagy, Jenő Kóka, Mária Balogh.

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