En Europe centrale, les démons du passé

L’historien Roman Krakovsky vient de publier « L’Europe centrale et orientale de 1918 à nos jours » aux éditions Armand Colin (2017). Il revient dans cette tribune sur la récente « marche de l’Indépendance » en Pologne et plus généralement sur l’arrière-fond historique de la poussée « illibérale » et populiste en Pologne, en Hongrie et en République tchèque. Une analyse publiée sur le site Hulala.

Le 11 novembre à Varsovie, le monde découvre, stupéfait, une extrême-droite polonaise – et européenne – décomplexée et fière de l’être. Cet événement symbolique permet-il de mieux comprendre ce qui se passe actuellement en Pologne et ailleurs en Europe centrale et orientale ?

Les paradoxes

Au premier abord, les slogans qu’arborent les banderoles des manifestants véhiculent un message paradoxal.

La célébration d’une extrême-droite aux couleurs nationales, à travers les symboles fascistes des années 1930 et les uniformes militaires des résistants polonais anti-communistes de la Seconde Guerre mondiale, semble incompréhensible. Car c’est cette même extrême-droite qui a grandement contribué à l’instabilité politique du pays dans l’entre-deux-guerres. Car le nazisme, son grand frère, a causé au pays des dommages matériels et humains sans commune mesure avec ceux qui affectent le reste de l’Europe. Lorsqu’on se rappelle que près d’un Polonais sur cinq n’a pas survécu à la guerre (contre un sur 77 pour la France par exemple) et que le pays, exploité de manière prédatrice par Berlin, s’est retrouvé en 1945 à un niveau préindustriel, le reset de la mémoire collective que la Pologne est en train de faire actuellement est difficile à comprendre.

« Comment parvient-on à faire des musulmans, un groupe quasi inexistant une menace pour la survie de la nation ? »

À en croire ces bannières figurant un réfugié musulman niché dans un cheval de Troie aux portes de l’Europe ou les slogans comme « Pas de Pologne islamiste, pas de Pologne laïque, mais une Pologne catholique », le pays serait envahi par les musulmans qui mettent en cause l’identité (chrétienne) de la nation. Or le nombre de musulmans dans le pays est insignifiant : 20 000 sur 38 millions d’habitants selon le dernier recensement, soit 0,1 % de la population du pays. Comment parvient-on à faire d’un groupe quasi inexistant une menace pour la survie de la nation ?

Enfin, les étendards comme « On veut gouverner notre pays nous-mêmes et pas se faire gouverner par l’UE » laissent entendre que la Pologne serait inféodée aux puissances étrangères. Or c’est justement l’entrée dans l’UE qui a signifié pour la Pologne – comme pour les autres pays de la région – un spectaculaire bond en avant et une libération par la prospérité. En 2017, le pays enregistre une croissance soutenue (4,2 %) et un chômage le plus bas depuis 25 ans (4,7 %). C’est l’Europe qui a permis à la Pologne de s’affirmer pleinement et de devenir un des piliers politiques et économiques du continent, avec ses 38 millions d’habitants et sa parité de pouvoir d’achat qui la place à l’honorable 25e place du classement mondial. L’élection de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen est un symbole de la reconnaissance de cette place de la Pologne parmi les grands. Pourquoi alors les Polonais considèrent-ils aujourd’hui l’UE avec autant de mépris et de méfiance ?

Le pouvoir des émotions

Un des moyens pour mieux déchiffrer ce qui se passe actuellement en Pologne – et plus généralement dans la région, car la situation est similaire en Slovaquie, en République tchèque ou en Hongrie – est de prendre au sérieux les émotions qui s’expriment à travers cette manifestation et d’essayer de saisir ce qui s’exprime à travers elles. Car l’émotionnel est un moyen de saisir le politique au même titre que le rationnel, comme le rappelait déjà en 1920 l’écrivain yougoslave Ivo Andrić dans sa Lettre. Au sujet de la cohabitation conflictuelle des ethnies qui composaient ce qui s’appelait alors le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, il observe que la « haine, tout comme la colère, joue un rôle dans le développement de la société, car la haine donne la force et la colère pousse à l’action. Il est de vieilles injustices et des abus profondément enracinés que seuls les débordements de la haine et de la colère peuvent arracher et balayer ».

« La mobilisation des émotions est particulièrement bienvenue en périodes de crise et de remise en cause des identités collectives comme celle que l’Europe centrale et orientale traverse actuellement. »

Les émotions sont en effet de puissants facteurs de mobilisation et de cohésion sociale. Elles agissent comme une « colle » qui relie les uns aux autres et donne ainsi le sentiment d’appartenir à la même « communauté du ressentiment ». La mobilisation des émotions est particulièrement bienvenue en périodes de crise et de remise en cause des identités collectives comme celle que l’Europe centrale et orientale traverse actuellement.

Sous cet angle, la manifestation du 11 novembre révèle la peur et la colère distillées dans la société polonaise. La peur de perdre les acquis du passé dans un monde globalisé (qu’il s’agisse des acquis matériels ou spirituels voire identitaires) et la colère qui permet à ceux qui ont peur de perdre ces acquis – ou qui les ont effectivement perdus – de descendre dans la rue pour mieux les conserver ou les reconquérir. Au passage, prendre ainsi son destin en mains contribue à reconstruire une image positive de soi.

Les origines

D’où vient cette peur et cette colère ? Pour mieux le comprendre, il faudrait d’abord reconnaître que les manifestants du 11 novembre ne sont pas différents de nous : ils veulent un toit au-dessus de leur tête, un système de santé qui fonctionne, des retraites, toutes ces choses qui rendent la vie décente. Ont-ils vraiment accès à tout cela ? Certes, les performances économiques de la Pologne sont aujourd’hui spectaculaires et le chemin parcouru depuis les années 1990 est considérable. Il suffit pour cela de visiter aujourd’hui ce pays et se rappeler les magasins désespérément vides des années 1980. Mais cette image quelque peu idyllique serait à nuancer. Le salaire moyen polonais reste aujourd’hui 3 fois inférieur au salaire moyen allemand et les disparités entre quelques agglomérations urbaines, bénéficiant des ressources et des facilités de transport, et les campagnes environnantes, enfoncées dans la pauvreté et l’isolement, continuent à se creuser. Certes, Varsovie, Bratislava ou Budapest sont aujourd’hui des métropoles modernes reliées aux marchés mondiaux. Mais à deux heures de voiture de là, on peut encore découvrir des campagnes où le niveau de vie des populations n’est pas très éloigné de celui d’il y a 30 ans. L’état catastrophique du système de santé polonais pousse aujourd’hui les médecins dans les rues et les Polonais à se faire soigner ailleurs – s’ils en ont les moyens. La coexistence de quelques multinationales bénéficiant de la globalisation et d’une marée d’entreprises locales qui se battent pour survivre engendre une économie à plusieurs vitesses, avec ses privilégiés d’une part et ses laissés pour compte de l’autre. Sans surprise, ce sont surtout les régions et les groupes défavorisés qui votent pour le PiS.

Mais il faudrait également scruter ce qui, dans ces expressions des émotions collectives, relève de l’irrationnel. Il faudrait décrypter ce qui se cache derrière la dénonciation de l’exploitation économique, de la perte de souveraineté nationale et de l’aliénation culturelle qui a été véhiculé par le 11 novembre. Car ces faits infondés, voire fantasmés, servent également d' »écrans » à d’autres faits, désormais absents mais agissant toujours en profondeur au sein du corps social. Leur origine remonte parfois à très loin dans le passé. Les émotions auxquelles ils se rattachent réellement peuvent attendre des années voire des décennies pour se réveiller. Les guerres civiles de l’ex-Yougoslavie des années 1990 ont démontré par le génocide la validité de cette règle.

La vision de l’islam comme un danger pour la communauté renvoie à l’expérience douloureuse du multiculturalisme que la région a connue dans le passé. Dans les anciens empires (russe, austro-hongrois, ottoman), la légitimité appartenait aux groupes politiquement dominants, que ce soit les Russes, les Allemands, les Hongrois ou les Turcs. La seule volonté considérée comme légitime était celle du groupe politiquement dominant et les droits des autres nationalités n’étaient pas reconnus. Les « peuples » devaient alors se protéger de ces empires et des autres peuples qui composaient ces empires.

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