Hongrie - «Pourquoi nous ne devons pas nous allier au Jobbik»

La fragmentation de l’opposition de gauche en Hongrie laisse apparaître ce qui était autrefois inconcevable : une alliance "technique" avec le Jobbik pour mettre à bas le "système Fidesz" et Viktor Orbán. Pour Ildikó Lendvai, ancienne dirigeante du Parti socialiste hongrois (MSzP), tout pacte – même transitoire – avec l’extrême-droite aurait des conséquences désastreuses.

Tribune d'Ildikó Lendvai publiée le 3 juin 2017 dans le quotidien social-démocrate Népszava sous le titre «Pourquoi pas avec le Jobbik…». Traduite du hongrois par Ludovic Lepeltier-Kutasi. Ildikó Lendvai est une femme politique hongroise, cheffe de file du groupe socialiste à l'Assemblée hongroise entre 2002 et 2009, présidente du Parti socialiste hongrois (MSzP) entre 2009 et 2010.


Traduction publiée initialement sur Hulala le 8 juin 2017.


Beaucoup parmi mes meilleurs amis, des esprits affûtés, la plupart intransigeants sur les libertés civiles, disent ceci : ne nous racontons pas d'histoire, l'opposition démocratique doit s'allier avec le Jobbik, car il n'y a mathématiquement aucune solution pour battre l'actuelle majorité. Si je commençais à bredouiller, je pourrais facilement être convertie : il ne faudrait être pragmatique que pour un temps ; le temps de voter une nouvelle loi électorale, de se choisir une nouvelle constitution, de changer la réglementation sur les médias, de mettre à bas la corruption d'État, de sortir les principaux coupables... Dans la même veine, il serait stupide d'être pris de convulsion en raison de valeurs, d'idéologies alors que les vrais gens ne s'occuperaient pas de ce genre de chose - même des professionnels du débat d'idées le disent ! Comme si parler d'"idéologie" était devenu une insulte, un peu comme la politique depuis un petit moment. Des jeunes intelligents et bien formés se prévalent même désormais d'apolitisme(1).

L'idée d'une alliance anti-Fidesz avec le Jobbik est l'enfant de cette "idéologie de l'absence d'idéologie". L'on a assisté à la mise au monde d'un mélange toxique entre l'espoir et le désespoir. Le désespoir réside dans le constat que le camp démocratique ne se consolide pas assez vite pour prendre le pouvoir. Quant à l'espoir, il se situe dans la prise de conscience selon laquelle les choses ne peuvent plus continuer ainsi et qu'il faut qu'il se passe quelque chose.

"Mais il ne faudrait pas troquer un cheval borgne pour un aveugle"

Mais il ne faudrait pas troquer un cheval borgne pour un aveugle. J'ai tellement de fois entendu qu'"il faut s'allier, même si c'est avec le Diable", ou encore ces histoires de pacte entre Churchill et Staline contre Hitler, etc. Avec Staline oui, avec Szálasi(2) non ; même si ce sont tous des monstres, Szálasi et Hitler étaient les porteurs des mêmes agents pathogènes, ceux qu'une poignée de main échangée suffit à attraper. Par ailleurs, Churchill ne parlait pas de gouverner avec Staline.

Je ne me permettrais pas de ranger Orbán et Vona(3) sur un même plan que Hitler et Szálasi. Pas la peine de les comparer à d'autres ; il suffit de les comparer entre eux. Ce d'autant plus que depuis quelques temps, le président du Jobbik cherche à recentrer un peu son parti. Désormais, les deux dirigeants se situent dans le même champ de l'échiquier politique, le Fidesz lorgnant même sur la base électorale du Jobbik. Comme l'a titré un journal en ligne, "le Fidesz fait des pieds et des mains pour devenir le Jobbik". Alors à quoi bon s'allier avec l'un des deux Fidesz pour battre l'autre ? Peu importe l'animosité que l'on porte à son endroit, ce n'est pas Orbán le problème, mais sa politique. Beaucoup de gens ont démontré qu'en l'absence de programme propre, le Fidesz a fini par appliquer celui du Jobbik. Tout concoure à l'illustrer : la constitution placée sous l'égide de la Sainte-Couronne (ce que le Fidesz n'avait jamais évoqué auparavant), l'enseignement religieux ou moral obligatoire, une politique familiale rétrograde envers les modes de coexistence alternatifs, la double citoyenneté pour les Hongrois d'outre-frontières, l’abêtissement et la dégradation de la formation professionnelle, la "police scolaire", l'"ouverture orientale" en lieu et place de l'unilatéralité de l'Alliance atlantique. Continuons : l'officialisation du 4 juin comme journée dédiée au culte de Trianon, le déboulonnement des statues de Károlyi et Lukács, le renommage de Roosevelt tér, la célébration de József Nyirő, Albert Wass et Cécile Tormay, l'attaque en règle contre les caisses privées de retraite, l'évocation d'un retour de la peine de mort... Si tout ceci n'était pas le fait d'Orbán, alors il n'y aurait pas de problème ?

"Si les partis démocratiques acceptent, donnent leur assentiment, voire dans quelques endroits appellent à voter pour le Jobbik, qu'est-ce qui garantit que la situation ne soit que "transitoire" ?"

Le plus grand crime commis par Orbán ces derniers temps, c'est d'avoir semé les graines de la haine et du rejet de l'autre dans le pays. Et donc nous accepterions qu'un autre parti continue de les arroser avec le même genre de stéréotypes ? Si les partis démocratiques acceptent, donnent leur assentiment, voire dans quelques endroits appellent à voter pour le Jobbik, qu'est-ce qui garantit que la situation ne soit que "transitoire" ? Qu'est-ce qui garantit que l'électeur ne préférera pas rester là où on lui promet des remèdes pas chers à ses problèmes ? Si un moment l'on juge qu'il est "possible" de voter pour le Jobbik, qu'est-ce qui fait que plus tard ce ne le soit plus ? Quel discours porterons-nous dans les circonscriptions réservées ouvertement ou tacitement au Jobbik ? "Votez Toroczkai pour que l'on dégage Orbán ?(4)" Et ensuite, si jamais la stratégie prend trop bien et que les électeurs de gauche renforcent le poids du Jobbik, nous dirons de voter Orbán pour dégager Toroczkai ? C'est un noble but de vouloir ramener à la gauche les électeurs du Jobbik qui ne sont pas des racistes invétérés mais qui partageraient une certaine sensibilité à la discrimination et aux préjugés. Cela dépasse la simple pêche électorale si l'on assume ne pas vouloir endosser les valeurs de leur ancien parti. Ni de façon "transitoire", ni même une seule seconde.

Si l'on ne peut même pas gagner avec le Jobbik, alors nous sommes promis à la déroute. Mais la situation serait pire s'il était possible de vaincre à la tête d'un tel attelage. Comment gouvernerions-nous ensemble, bien que transitoirement, bien que drapés dans ce vocable de gouvernement "technique", dans la mesure où il faudrait bien faire avaliser les décisions par cette coalition absurde au Parlement ? Ce n'est pas vrai qu'il faille "seulement" changer rapidement la loi électorale. Il faudrait pour cela changer la constitution et, entre temps, faire adopter un budget, préparer la rentrée scolaire, assurer nos relations diplomatiques. Comment s'entendre ? "Toi tu peux voter une loi anti-Tsiganes si tu me laisses me rapprocher de l'Europe ?" "Tu peux déboulonner deux statues, repeindre l'une d'elle en rouge et mettre une kippa sur l'autre, si seulement tu m'autorises à augmenter les aides familiales ?" "Je t'échange une rue Miklós Horthy contre une place Imre Nagy ?(5)"

Un tel gouvernement ne serait promis qu'à la faillite, préparant le lit d'un retour d'un Fidesz victorieux, tout enorgueilli de n'avoir jamais pactisé, lui, avec le Jobbik.

C'est vrai, ce sera plus difficile de constituer une majorité sans le Jobbik. Mais il y a des fois où c'est la route la plus compliquée qu'il convient d'emprunter. Car choisir l'autre voie reviendrait à ne rencontrer que la honte sur le chemin.


  • (1) L'auteure fait ici référence au mouvement Momentum, se réclamant d'une "troisième voie" pragmatique hors du clivage gauche-droite.
  • (2) Chef du parti pro-nazi des Croix fléchés, Ferenc Szálasi dirigea la Hongrie entre 1944 et 1945 suite à un putsch soutenu par l'Allemagne.
  • (3) Gábor Vona est le président du Jobbik.
  • (4) László Toroczkai est le maire Jobbik de Ásotthalom, petite bourgade située à la frontière serbe. Personnalité située à la droite du parti d'extrême-droite, engagé dans l'organisation irrédentiste HVIM, il s'est fait connaître par le saccage du siège de la télévision publique hongroise lors des manifestations anti-socialistes de 2006.
  • (5) Miklós Horthy, le "Pétain hongrois", régent de Hongrie entre 1920 et 1944, a lié l'alliance de la Hongrie à l'Allemagne nazie par la rétrocession d'une partie des territoires hongrois perdus lors du traité de Trianon (1920) ; Imre Nagy, chef du gouvernement hongrois à plusieurs reprises entre 1953 et 1956, est en partie à l'origine de l'insurrection de Budapest (octobre 1956) matée par l'URSS ; il demeure une figure tutélaire de la gauche démocratique hongroise.

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