«Netanyahou ne doit pas se rendre en Hongrie !»

Le soutien reçu par Viktor Orbán du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a été froidement reçu par les Hongrois d’origine juive ainsi que par les Juifs magyarophones d’Israël. En cause : la sortie fracassante du chef du gouvernement hongrois sur Miklós Horthy ainsi que la campagne gouvernementale anti-George Soros. Benyamin Netanyahou arrive à Budapest ce lundi 17 juillet.

Tribune publiée le 9 juillet 2017 dans Izrael Infó par Krisztina Politzer Maymon, avocate. Izrael Infó est un site d'information sur l'actualité israélienne en langue hongroise.


Traduction publiée initialement sur Hulala le 12 juillet 2017.


« Andor Nagy, ambassadeur de Hongrie à Tel Aviv, a été convoqué par le ministère israélien des affaires étrangères… Le sous-directeur en charge des affaires européennes du ministère a exprimé sa profonde inquiétude devant les incidents et déclarations antisémites, et évoqué de sérieux doutes au sujet de la capacité de la Hongrie à faire face courageusement à son passé… Le ministère a considéré comme des signes inquiétants les tentatives de réécriture de l’histoire de l’Holocauste ainsi que du rôle joué par le dirigeant hongrois Miklós Horthy[1], tout autant que des éléments montrant un certain laisser-aller gouvernemental face aux phénomènes antisémites… Nous citerons par exemple la manifestation organisée en (…) durant laquelle a été évoquée le soutien de l’exécutif à la réécriture de l’histoire, notamment la question de la collaboration entre Horthy et les nazis ».

Cet extrait date de 2014 (source : HVG). En 2017, le Premier ministre hongrois a explicitement déclaré que Horthy a été « un homme d’Etat exceptionnel ». Lorsque l’ambassadeur d’Israël a exprimé sa stupeur face à cette déclaration, en lien avec la rencontre imminente entre Netanyahou et Orbán, ses demandes d’explication sont restées lettres mortes. D’autant plus qu’aucune chaîne de télévision publique ne l’a reçu pour relayer son message au gouvernement hongrois. Le ministère hongrois des affaires étrangères a même expliqué à l’ambassadeur que Horthy avait été un homme d’Etat exceptionnel, même si plus de 100 000 Hongrois juifs « étaient devenus (sic !) des victimes de l’Holocauste » durant la période officielle de sa régence. La déclaration du Premier ministre Orbán a été « particulièrement claire » et n’a fait à aucun moment mention de repentance. Cette déclaration a été acceptée en l’état par le représentant du gouvernement israélien, en insistant sur une idée qui en est – à mon avis – absente, c’est-à-dire le fait « qu’il est important de clarifier la reconnaissance des crimes commis contre les Juifs hongrois par Horthy ». En un mot, rien ne va empêcher la visite de Netanyahou à Budapest.

Par ailleurs, ça fait plusieurs années que le gouvernement hongrois instrumentalise le nom de George Soros, ce dont l’actuelle marée d’affiches constitue l’étape la plus avancée : placées sous l’égide de la « consultation nationale » et collées partout où c’est possible, elles affichent en grand le visage du milliardaire hongro-américain. Bien qu’ils aient essayé de s’en expliquer, peu importe dans quel sens on regarde, quelle que soit également la motivation cachée ou explicite, ce qui est sûr, c’est que tout ceci est bien évidemment et sans malentendu possible lié à ses origines juives et qu’il s’agit là d’un antisémitisme financé par l’Etat, d’une campagne revancharde qui blesse, exaspère et intimide la communauté juive hongroise. L’organisation représentative des Juifs de Hongrie – le Mazsihisz – en est venu progressivement au même constat et a demandé au gouvernement de cesser sa campagne. Le chef du gouvernement hongrois a alors rétorqué qu’il ne fallait pas que les Hongrois d’origine juive se vexent mais le soutiennent au contraire dans sa lutte contre le méchant spéculateur (sic !). Toujours pas de demande d’excuse, ni de prise de conscience des expressions antisémites que cette campagne attise, ni de prise de distance avec ces dernières.

Concernant ce sujet, la première prise de position officielle d’Israël exprimée par l’ambassadeur dans une interview télé a été dire qu’il ne fallait pas utiliser de façon irresponsable l’antisémitisme contre le gouvernement hongrois, même si l’on sentait bien à ses mimiques et sa posture contrite qu’il n’était pas tout à fait l’aise dans ce registre. Selon mon interprétation, tant qu’on inonde la Hongrie d’affiches de George Soros sans dire de lui qu’il est un sale Juif, l’on ne saurait être accusé d’antisémitisme. En se baladant finalement dans les rues de Budapest et après avoir entendu les plaintes de la communauté juive hongroise, l’ambassadeur a publié un communiqué selon lequel « il appelle les responsables de la campagne d’affichage à bien réfléchir aux conséquences de leurs actes. Il est de notre devoir moral de hausser la voix et d’interpeller les autorités concernées afin d’exercer leur pouvoir et mettre fin à cette escalade infernale. » Bien que l’ambassadeur ait publié son communiqué de presse après en avoir informé le ministère israélien des affaires étrangères et reçu en retour son assentiment, il a été désavoué dès le lendemain par Netanyahou. « Dans tous les pays du monde, Israël combat l’antisémitisme » déclare le nouveau communiqué, mais George Soros est aussi un adversaire du gouvernement israélien. En un mot, tout l’or du monde n’empêchera pas la visite de Netanyahou à Budapest ?

Pendant ce temps là en Israël

Malgré tout ce temps passé à la tête du gouvernement, il est difficile de réaliser ce qui est pourtant la vérité : Netanyahou, ou plutôt le gouvernement israélien, ne sont pas les synonymes d’Israël.

C’est un constat que la communauté juive internationale – surtout celle des Etats-Unis – a eu du mal à réaliser, même lorsque le gouvernement israélien a rompu ces derniers jours, sous la pression politique des ultraorthodoxes, l’accord adopté il y a plusieurs années avec ces mêmes ultraorthodoxes et les clergés de toutes les religions pour construire une salle de prière œcuménique devant le Mur des Lamentations, et renforcé le monopole des ultraorthodoxes israéliens dans le processus de conversion au judaïsme.

L’Agence juive (Sochnut) – qui représente les intérêts de la diaspora, joue un rôle de premier plan depuis la création de l’Etat dans les relations entre Israël et les Juifs en diaspora, et encourage l’immigration juive en Israël -, ainsi que des organisations religieuses non-orthodoxes aux Etats-Unis ou encore d’autres communautés juives dans le monde ont déclaré réévaluer leurs relations avec l’exécutif politique israélien. Ils ont annulé une rencontre prévue avec Netanyahou, ont qualifié la décision du gouvernement de trahison envers la diaspora et sont allés jusqu’à déclarer que « le soutien à Israël n’impliquait pas forcément le soutien au gouvernement d’Israël ». 

Netanyahou a désavoué le communiqué de presse d’Amrani, laissant entendre qu’il préférait l’instrumentalisation de Soros à la défense des intérêts de la diaspora ainsi que céder à la pression de la droite israélienne, laquelle considère Soros comme son opposant car il financerait des organisations BDS[2] antisionistes et combattant la légitimité d’Israël.

La presse locale, d’habitude faible, particulièrement conciliante et tolérante envers les positions officielles israéliennes, a été cette fois particulièrement critique envers les événements en Hongrie. Selon Haaretz et le principal quotidien anglophone Times of Israel, la position de laisser-faire d’Israël au sujet de Horthy s’explique principalement par la volonté de ne pas perturber l’imminente visite de Netanyahou en Hongrie. Alors que la position officielle israélienne considère qu’il n’y a pas un doute sur la responsabilité de Horthy dans l’extermination des Juifs de Hongrie. Hormis la presse, le dirigeant de la principale force d’opposition, Yaïr Lapid, a qualifié la politique d’Orbán comme une campagne explicitement nationaliste et raciste et a interpellé Netanyahou, lui demandant d’annuler sa visite hongroise.

Netanyahou ne doit pas se rendre en Hongrie !

En Israël aussi, le débat tourne autour de la nature démocratique du régime, de l’état de droit, du pluralisme (religieux), mais aussi autour de la poursuite de la politique de colonisation par le gouvernement Netanyahou. Alors que nous sommes de plus en plus éloignés de la normalisation pacifique du conflit israélo-palestinien, le pays fait face – à l’instar de la Hongrie d’ailleurs – à de plus en plus de critiques intérieures et extérieures et entretient des relations problématiques avec l’Union européenne. Dans telle situation, l’intérêt de Netanyahou est de redorer son blason en se rendant à une rencontre du groupe de Visegrád, même si cela implique de parler avec Viktor Orbán. Car le principal objectif du gouvernement Netanyahou est également de se maintenir au pouvoir. Ce qui est impossible de mettre en oeuvre sans manipuler constamment des électeurs, sans attiser les peurs, sans les diviser en désignant un ennemi public, sans affaiblir la presse libre et critique, sans désarmer les ONG, sans réprimer les valeurs libérales et pluralistes. Dans ce cas, en quoi cela poserait problème à Netanyahou de rencontrer Orbán ?

Pour maintenir son gouvernement au pouvoir, Netanyahou est prêt à risquer de s’aliéner la diaspora juive en prenant des décisions contraires à ses intérêts. Lorsqu’il agit de la sorte, le gouvernement israélien ne pense pas à la diaspora juive mais agit en fonction de ses seuls étroits intérêts. Pourtant Israël ne peut pas se permettre la perte de sa diaspora réformée, c’est pourquoi Netanyahou s’empresse de réparer les dégâts causés par sa décision hallucinante au sujet du Mur des Lamentations en appelant la communauté juive américaine et internationale à la patience. Il devrait de même prendre en considération les intérêts des Juifs de Hongrie en annulant sa visite ou en l’imposant à des conditions précises.

Qui pourrait défendre les Juifs hongrois ?

Viktor Orbán et ses serviteurs ont rappelé plus d’une fois vouloir défendre la communauté juive de Hongrie. Cette rhétorique est révoltante, dans la mesure où la responsabilité du gouvernement hongrois ne peut être « la défense des Juifs », mais bien d’être à leur service en même temps qu’être au service du pays et de l’ensemble de ses citoyens.

A l’opposée, l’un des objectifs et pierre angulaire d’Israël est – si l’on s’en tient aux principes énoncés en préambule de la loi du Retour – de donner une patrie aux Juifs du monde entier et leur octroyer à tout moment la citoyenneté, partant de là de se mettre du côté des intérêts de la communauté juive hongroise, dans la mesure où la responsabilité morale intemporelle d’Israël est de représenter et défendre les intérêts de la diaspora juive. C’est d’autant plus valable de nos jours, alors qu’il n’est plus considéré comme prioritaire l’émigration de l’ensemble des Juifs du monde en Israël.

Il est ainsi essentiel que les organisations juives hongroises, religieuses comme civiles, puissent officiellement se tourner vers le gouvernement israélien afin de lui demander d’agir contre l’antisémitisme fanatique en Hongrie ainsi que le passage à la trappe de la responsabilité des dirigeants historiques hongrois dans ce que la communauté juive hongroise a vécu de plus profonde tragédie. J’ose espérer que si ces associations le formulaient, le chef de l’exécutif israélien annulerait sa visite en Hongrie ou bien la lierait au moins à une demande sincère d’excuses, et avant cela, bien sûr, « Andor Nagy, ambassadeur de Hongrie à Tel Aviv, serait convoqué par le ministère israélien des affaires étrangères… Le sous-directeur en charge des affaires européennes du ministère lui exprimerait sa profonde inquiétude devant les incidents et déclarations antisémites, et évoquerait de sérieux doutes au sujet de la capacité de la Hongrie à faire face courageusement à son passé… » (source : HVG).

Dans le cas contraire, nous devrions – en tant que représentants de la communauté juive hongrois – boycotter Netanyahou à l’instar de ce que font déjà les dirigeants des juifs réformés du monde entier.


[1] Réécoutez ci-dessous l'émission consacrée à Miklós Horthy, avec comme invitée l'historienne Catherine Horel.

[Francia Hangja] Horthy, le "Pétain hongrois" © Hulala

[2] Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) est une campagne internationale appelant à exercer diverses pressions économiques, académiques, culturelles et politiques sur Israël afin d’aboutir à la réalisation de trois objectifs : la fin de l’occupation et de la colonisation des terres arabes, l’égalité complète pour les citoyens arabo-palestiniens d’Israël, et le respect du droit au retour des réfugiés palestiniens.

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