Le «modèle Orbán» ne doit ses succès qu’à l’Union européenne

Sans l’Union européenne, l’économie de la Hongrie resterait plongée dans l’atonie, assure l’économiste Zoltán Pogátsa, selon qui les succès économiques de l’illibéralisme sont un mirage qui reposent entièrement sur l’appartenance du pays à une Union européenne pourtant honnie par Budapest.

Article de Zoltán Pogátsa publié le 20 novembre 2017 sur le site Social Europe sous le titre « The Political Economy Of Illiberal Democracy » et traduit et republié sur Hulala, "Le média de l'Europe excentrée".

Contrairement à une croyance répandue, Viktor Orbán n’est pas au pouvoir en Hongrie parce qu’il est populaire. Il ne bénéficie du soutien que d’un électeur sur quatre tout au plus. En 2006, quelque 2,6 millions d’électeurs sur un total d’environ 8 millions avaient voté pour son parti et ses alliés[1], et s’il a perdu les élections c’est parce davantage de suffrages s’étaient portés sur la gauche et les libéraux. En 2014, si moins de 2,2 millions ont voté pour le Fidesz de Viktor Orbán – soit une base rétrécie -, ce dernier a massivement gagné les élections parce que les forces de gauche et les libéraux ont vu leur soutien diminuer de moitié : de 2,6 à 1,3 millions. Et le voient diminuer encore.

Le règne illibéral de Viktor Orbán repose ainsi avant tout sur l’éclatement de cette opposition. Elle continue néanmoins de ressasser la même vision néolibérale du monde que les Hongrois rejettent. Ce qui la disqualifie. Le gouvernement du Premier-ministre Ferenc Gyurcsány (2004-2009) a mené une politique qui a conduit à des déficits budgétaires records, à une augmentation massive de l’endettement, à une aggravation rapide des inégalités et à un effondrement économique qui a poussé la Hongrie dans les bras du FMI. Les forces socialistes et libérales se présentent pourtant encore aujourd’hui dans les médias avec les visages de ceux qui sont responsables de la déroute d’il y a dix ans. Le chef de facto de cette opposition reste ce même Gyurcsány que les sondages désignent comme l’homme politique le plus impopulaire du pays. C’est donc l’incompétence de cette opposition qui est en grande partie la raison pour laquelle Viktor Orbán remporte une élection après l’autre. Les électeurs ne sont tout simplement pas prêts à soutenir des partis divisées et inefficaces sur qui pèsent le soupçon, quand bien même ils se revendiquent de l’opposition.

Il existe toutefois une autre raison qui vaut à Viktor Orbán sa longévité : ses résultats économiques. La Hongrie connait depuis ces dernières années une croissance solide, une augmentation de l’emploi et une augmentation régulière des salaires réels. Aux yeux des électeurs, le bilan économique de Viktor Orbán – un critère fondamental pour eux – est incontestablement une réussite au regard du triste bilan de ses adversaires discrédités. On trouve même de nombreux admirateurs de Viktor Orbán jusque dans les pays voisins, où l’on vante désormais le « modèle économique » de cette Hongrie illibérale.

« Le « modèle Orbán » est donc un mirage qui relève d’un alignement de planètes particulièrement providentiel et qui ne durera pas. »

Pourtant, ce « modèle », s’il faut vraiment le désigner ainsi, repose essentiellement sur l’appartenance de la Hongrie à l’Union européenne, une organisation que Viktor Orbán passe son temps à critiquer et contre laquelle il fait campagne.

Incapable d’absorber les fonds de développement de l’UE pendant la période socialiste pré-2010, la Hongrie disposait d’énormes réserves de fonds de cohésion européens au moment du retour au pouvoir de Viktor Orbán. Le pays a par ailleurs reçu chacune de ces dernières années jusqu’à 6-7% de son PIB en fonds structurels et de cohésion de l’Union européenne. Cela a généré une croissance moyenne du PIB oscillant autour de 3%, ce qui n’est pas en soi un exploit hors du commun. En fait, une étude de KPMG commissionné par le bureau du Premier ministre lui-même (oui, la Hongrie n’est pas une dictature, l’étude a été diffusée !) estime que, sans ces transferts d’argent de l’Union européenne, la croissance économique aurait été nulle en Hongrie. Ajoutez à cela l’équivalant de 3,5% du PIB qui arrive dans le pays sous la forme de fonds envoyés par les Hongrois travaillant en Europe occidentale, et vous comprendrez en quoi le soi-disant modèle Orbán dépend entièrement de l’appartenance de la Hongrie à l’Union européenne.

On peut tirer les mêmes conclusions en ce qui concerne l’emploi. Il y a eu une augmentation du nombre d’emplois d’environ 600 000 depuis le creux atteint sous le gouvernement socialiste (2002-2009). Parmi eux,  230 000 concernent les Hongrois qui ont trouvé un travail en Europe de l’Ouest, ce qui a eu pour effet d’améliorer les statistiques de l’emploi en Hongrie. Selon l’étude de KPMG susmentionnée, 175 000 emplois supplémentaires auraient aussi été créés sous l’effet des transferts massifs de l’UE à la Hongrie. Enfin, 200 à 220 000 emplois créés sont directement imputables au gigantesque programme de travail public géré par le ministère de l’Intérieur (!). Ces programmes de travail d’intérêt général sont coûteux, ne génèrent pas de recettes fiscales et maintiennent la plupart de leurs bénéficiaires à l’écart du marché du travail.

Sans l’Union européenne, la Hongrie n’aurait pas eu accès aux fonds structurels et de cohésion, n’aurait pas pu compter sur la création de nouveaux emplois dans le pays et en Europe occidentale et n’aurait pas bénéficié des transferts de fonds de ses expatriés. La Hongrie n’aurait pas de croissance économique autonome et serait encore plongée dans une crise économique durable. Le « modèle Orbán » est donc un mirage qui relève d’un alignement de planètes particulièrement providentiel et qui ne durera pas. La productivité moyenne de la Hongrie n’a pas augmenté depuis une décennie malgré les énormes sommes d’argent de l’Union allouées au développement, à la modernisation et au changement structurel. Une fois la pluie d’or disparue, il deviendra clair que l’économie politique de la démocratie illibérale n’aura été qu’une partie de poker menteur aux détriments de son adversaire, l’Union européenne.

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