Billet de blog 27 juin 2019

« Il ne peut y avoir de bataille décisive à l’époque de la guerre totale »

Il y a 75 ans, l’armée soviétique déclenchait l’opération Bagration, une large offensive sur un front allant de la Baltique à l’Ukraine et infligeait une sévère défaite au Reich hitlérien. Entretien avec l’historien Jean Lopez, rédacteur en chef du magazine Guerres & Histoire.

Corentin Léotard
Pigiste Mediapart

Le Courrier d'Europe centrale : L’opération Bagration qui commence le 22 juin 1944 et menée par l’armée soviétique est la plus grande offensive militaire de l’année 1944. Pouvez-vous présenter en quelques mots l’organisation de cette offensive à l’été 1944 ?

Jean Lopez : L’été 1944 est celui qui voit l’état-major général de l’Armée rouge planifier une série de six opérations successives qui vont ébranler la totalité du front germano-soviétique depuis la Finlande jusqu’à la Mer Noire. L’opération Bagration n’est qu’une parmi les six qui sont envisagées. Elles est certes la plus puissante mais les autres sont tout aussi importantes. Ce qu’il faut comprendre, pour bien saisir la pensée de l’état-major général soviétique c’est que ces offensives sont « chaînées » entre elles. Elles sont déclenchées de manière à être exécutées dans un ordre particulier visant un but particulier.

Le plan de Bagration a été pensé pour résoudre un problème stratégique et un problème opérationnel qu’elle rencontre depuis 1941 : lorsque l’Armée Rouge déclenche une offensive elle doit craindre avant tout l’intervention de la réserve de Panzer allemande. Ces panzers ont a plusieurs reprises puni les unités soviétiques en détruisant les troupes mobiles qui entraient dans les brèches ennemies au moment de l’exploitation des percées. C’est arrivé plusieurs fois en 1943 et également au début 1944. Ils ont perdu plusieurs milliers de chars comme ça. Donc il faut qu’au niveau opérationnel, sur leur théâtre à eux, sur le théâtre germano-soviétique, ils aient la certitude de maîtriser cette masse blindée.

Le deuxième problème, d’ordre stratégique, est qu’en cas d’offensive générale ils soient certains que les Allemands ne puissent pas puiser des renforts sur d’autres front. Ce problème, celui de l’offensive de la réserve stratégique allemande est réglé lors de la conférence de Téhéran, à la fin de novembre-décembre 1943, lorsque Roosevelt révèle à Staline que les alliés vont déclencher une vaste opération, un important débarquement dans le Nord la France. Enfin l’essentiel est que pour la première fois depuis le début de la guerre, Staline et l’état-major général de l’armée rouge sont certains que les Allemands seront occupés à l’Ouest et ne pourront donc pas déplacer leurs réserves pour les investir à l’est. Ça c’est un problème réglé.

Et pour le problème opérationnel ?

Ce problème, celui de la masse blindée qui se trouve à l’Est, est plus délicat. Les Allemands ont centré environ 1200 chars, des chars très modernes, des Panthers IV de dernière génération, des Tigres dans leur groupe d’armées Ukraine du Nord qui se situe à peu près au milieu du front germano-soviétique, à hauteur de ce qui est la Galicie, aujourd’hui la région de Lviv et de Kovel. Dans cette zone il y a 1 200 chars de dernière génération qui font évidemment peur aux Soviétiques. Il faut donc que la succession des opérations aboutisse à obliger les Allemands à diluer cette masse ; les contraindre à les envoyer ailleurs et pour cela il faut qu’il y ait le feu.

Bagration, c’est ce que j’appelle « le grand attracteur », c’est à dire que les Soviétiques vont frapper dans une zone où ils savent qu’il n’y a pas de char, qu’il n’y a que des armées d’infanterie bimotorisée et eux vont frapper avec des groupes très mobiles, une aviation surpuissante afin d’être sûrs de faire le trou. Ils comptent avancer très vite dans l’axe Minsk-Route de Varsovie de façon à ce que les Allemands n’aient pas d’autre choix pour raccommoder le trou en déplaçant les Panzers qui se trouvent dans le groupe Ukraine du Nord. Et ils savent que les Allemands vont les envoyer sur la route de Varsovie, parce que pour eux c’est vital. Varsovie c’est le nœud ferroviaire par où passent toutes les troupes du Reich à l’Est. C’est une grande zone industrielle et de transit, le grand hub de l’armée allemande.

« Varsovie c’est le nœud ferroviaire par où passent toutes les troupes du Reich à l’Est. C’est le grand hub de l’armée allemande. »

Donc on a le chaînage suivant : Bagration déclenche, les Soviétiques espèrent faire le trou, ils se donnent les moyens pour cela, les Allemands déplacent une partie de leur masse blindée vers le Nord. À ce moment là, la Galicie se libère et les Soviétiques ont prévu de déclencher deux opérations en cascade, une fois que Bagration était lancée. Tout d’abord ils lancent l’opération Lviv-Sandomir qui est confiée au premier front d’Ukraine[1], commandé par le maréchal Koniev. Le but de cette opération c’est de franchir la Vistule. C’est ça l’objectif majeur et ce n’est pas la prise de Minsk. Pourquoi ? L’Armée rouge doit sauter la Vistule parce que c’est le dernier obstacle physique important avant le Reich.

Les Soviétiques ont été traumatisés par la résistance des Allemands sur le Dniepr, six mois auparavant : il leur a fallu cinq mois d’une série de onze opérations qui ont été longues, lentes et coûteuses. Ils ne veulent pas que cela recommence et doivent se saisir d’une grosse tête de pont sur le fleuve, et l’endroit où il est le moins large et le plus proche du front c’est à Sandomir (Sandomierz, en Pologne actuelle).

[...]

Propos rapportés par Gwendal Piégais.

Lire la suite de l'entretien avec l'historien jean Lopez sur Le Courrier d'Europe centrale.

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