Entretien avec Nejib Belkadhi pour son film «Bastardo»

"Bastardo" est le second long métrage de Nejib Belkadhi après "VHS Kahloucha". Le réalisateur était venu au festival présenter "Bastardo" dans le cadre du festival Cinemed de Montpellier en octobre 2016.

Nejib Belkadhi © DR Nejib Belkadhi © DR

Cédric Lépine : Entre VHS Kahloucha et Bastardo, que s'est-il passé pour vous ?
Nejib Belkadhi :
Deux années à sillonner les festivals avec VHS Kahloucha et cinq années d’écriture, de réécriture et de recherche de financement pour Bastardo. Outre quelques projets de commande dans la publicité et la télé, toute mon énergie était focalisée sur le scénario de Bastardo qui a subi beaucoup de mutations de la première à la dernière version. La révolution de 2011 a en quelque sorte freiné tous les projets de cinéma en cours, j’en avais profité pour filmer mon film documentaire Sept et demi qui traite des 9 mois qui se sont écoulés entre le début de la révolution et les premières élections libres en 2011 (film sorti un mois avant les élections de 2014).

C. L. : Quelles ont été les différentes étapes d'écriture de Bastardo ?
N. B. :
Au départ, l’histoire de Bastardo devait faire partie d’un pilote de série pour la télévision qui n’a jamais abouti. Quelques années plus tard, j’ai commencé à écrire un court métrage à partir de l’histoire de ce bâtard qui prend sa revanche sur la société fermée dans laquelle il vit, à travers un relais GSM. Au bout de quelques jours d’écriture, je me suis rendu compte que l’histoire était beaucoup trop complexe pour tenir dans un court métrage. Le format du long métrage s’est imposé de lui-même.
Il a fallu six versions et un grand travail de réécriture, avec entre autres Nicolas Simonin et Jacques Fieschi comme conseillers, pour aboutir au script final.

C. L. : Comment avez-vous dirigé vos comédiens pour qu'ils entrent dans leurs personnages hors normes ? Quelles étaient leurs références de jeu ?
N. B. :
Le casting a été dur et fastidieux. On a auditionné plus de 300 acteurs confirmés et amateurs, on a sillonné le pays et visités la majorité des troupes régionales pendant les deux mois de la préparation du film.
Une fois le casting terminé, on a commencé à répéter à froid les scènes-clés du film avec les personnages principaux puis on est passés à la vitesse supérieure en jouant carrément les scènes avec le maquillage et les costumes des personnages. Cette démarche m’a permis d’affiner les caractéristiques physiques des personnages et de les composer avec plus de justesse.
Bien qu’ils aient eu de nombreuses expériences cinématographiques, la majorité des acteurs viennent du théâtre. Leur discipline et leur rigueur ont été des atouts de taille pendant le tournage du film. Il faut préciser aussi que je cherchais une certaine théâtralité dans le jeu des acteurs tout en évitant la surenchère et le surjeu.

«Bastardo» de Nejib Belkadhi © DR «Bastardo» de Nejib Belkadhi © DR

C. L. : Dans votre film, la prise de pouvoir d'un homme sur une communauté se fait grâce à la maîtrise d'une antenne téléphonique : ceci est le reflet selon vous de la société actuelle où détenir les moyens de communication, c'est créer une emprise sur l'ensemble de la société ?
N. B. :
Certainement. Le personnage principal Mohsen Bastardo n’est pas conscient de la puissance de cette antenne au départ. Ce totem, qu’il installe au-dessus de sa maison et qui permet aux gens de son quartier de goûter aux délices de la communication moderne, devient progressivement un instrument de pouvoir redoutable, il le transforme en une personne avide et corrompue qui n’hésite pas à manipuler les habitants du quartier pour arriver à ses fins et satisfaire sa soif insatiable de pouvoir.
Regardez les médias, Internet et la télévision de nos jours… Ces médiums peuvent être porteurs d’un message populiste, rétrograde et dangereux, qui peut influencer l’opinion publique et la façonner selon des agendas politiques prédéfinis. Le pire est que la manipulation n’est jamais loin, on est dans une ère où les médias classiques, réputés plus sérieux, n’hésitent pas à piocher leurs sources dans les ragots et intox d’Internet. C’est malheureux !

C. L. : Dans la succession des enjeux de pouvoir où un homme en renverse un autre en menant les foules, peut-on voir une parabole politique de l'histoire de la Tunisie de ces dernières années ?
N. B. :
Absolument. Il faut remettre le film dans son contexte et surtout la période pendant laquelle il a été écrit : on était toujours sous le régime de Ben Ali et le film était une façon pour moi de dénoncer le pouvoir, la mauvaise gouvernance et l’ivresse malsaine qui en découle. Il y a dans ce film une double lecture à la fois sociale et politique. Un des thèmes que je voulais aussi aborder, est notre responsabilité dans la création des monstres qui nous gouvernent.
Pour l’anecdote, le jour où le film a eu l’aide à la production (l’équivalent de l’avance sur recette en France), j’ai reçu un coup de fil du président de la commission qui a tenu à me féliciter en me glissant (sans ironie) : « Tu as eu l’argent pour faire ton film, bonne chance pour la sortie. » Il va sans dire, qu’il insinuait la censure dont pouvait souffrir le film à cause de son sous-texte politique.

C. L. : Votre récit est proche d'une version moderne de MacBeth de Shakespeare où un inconnu finit par renverser un « roi » avec l'appui de forces occultes (dans votre film un fantôme). La tragédie théâtrale vous a-t-elle inspiré pour écrire votre scénario ?
N. B. :
Pas d’une façon consciente, mais il y a certainement des relents shakespeariens dans Bastardo, de part la trajectoire du personnage et son inéluctable destinée tragique. Depuis le début de l’écriture, je savais que le film serait empreint d’une dimension métaphysique et fantastique. On est dans un  réalisme magique où des forces occultes et autres esprits maléfiques interagissent avec le monde des vivants et manipulent leurs destins.
Roberto Rossellini, Ettore Scola et Alain Resnais sont parmi les cinéastes qui ont façonné ma manière de voir, d’écrire et de faire du cinéma. Mais c’est Les Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi qui a été une grande influence pendant l’écriture et la réalisation de Bastardo. Un film spectral, empreint de tragédie sur fond de guerre civile dans le Japon médiéval. On a même travaillé la posture, le masque et la dimension spectrale du fantôme manipulateur en référence au chef-d’œuvre de Mizoguchi. La photo magnifique de Gergely Pohárnok a fait le reste.

poster-bastardo

C. L. : Pouvez-vous expliquer ce que représente pour vous cette femme mystérieuse qui attire les insectes ?
N. B. :
C’est la femme marginalisée et rejetée par la communauté. Les insectes qu’elle porte sur elle sont une source de dégoût et de moquerie dont elle ne peut se passer car ils sont sa source de vie.
Elle est en totale symbiose avec ses bestioles qui lui tiennent compagnie. C’est aussi le personnage qui porte le regard le plus lucide sur les autres personnages. Elle est altruiste et son amour est pur et inconditionnel.
Un jour, lors d’un débat avec le public, une spectatrice m’avait dit : « Pour moi, Bent Essengra (la fille aux insectes) représente la Tunisie, et ses insectes, c’est nous ! »

C. L. : De VHS Kahloucha à Bastardo, vos personnages principaux sont attirés par les grandes icônes de la société de consommation, qu'il s'agisse du cinéma hollywoodien ou d'une femme vantant ses charmes pour vendre des chaussures. Que traduit pour vous cet intérêt pour des images qui éloignent vos personnages de la réalité immédiate ? La souffrance du présent immédiat qu'il faut dépasser ?
N. B. :
Il est certain que c’est une préoccupation majeure dans mon travail et qui se reflète dans le choix des personnages de mes films. Kahloucha et Bastardo ont en effet ça en commun : ils sont attirés par des chimères et des rêves de grandeur qui les dépassent. Plus ils s’enlisent dans leurs rêves et plus ils s’éloignent de leurs réalités respectives. Ces mêmes rêves qui sont alimentés par des images éphémères et désuètes : des affiches de publicité pour Bastardo et des films hollywoodiens pour Kahloucha. Bastardo est le fruit de la société de consommation tandis que Kahloucha est le produit de la société du spectacle. Ils sont tous les deux, indirectement et à des degrés différents, le fruit de la puissance du capital.
Je crois que l’un des grands maux de la modernité est le système capitaliste sauvage dans lequel on s’enlise de plus en plus. Regardez comment on dilapide les ressources de la planète de la façon la plus honteuse qui soit, tout ça au nom de la croissance et de la consommation.

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