Préambule historique : la jeunesse tunisienne de 2010

Durant l'été 2010 à Tunis, la jeune Farah est en train de passer son bac et sa famille envisage pour elle une carrière de médecin. Mais ce qui importe surtout à Farah, c'est son groupe de rock engagé dans lequel elle investit toute sa personne. Hayet, sa mère, est d'autant plus inquiète qu'elle connaît les conséquences de ce que signifie braver les interdits du pays.

"À peine j’ouvre les yeux" de Leyla Bouzid © Shellac Sud "À peine j’ouvre les yeux" de Leyla Bouzid © Shellac Sud

Sortie DVD : À peine j’ouvre les yeux de Leyla Bouzid

Dans la vague du Printemps tunisien, plusieurs cinéastes ont pris leur caméra pour saisir l'histoire de leur pays en train de s'écrire. Dans ce même mouvement, Leyla Bouzid pour son premier long métrage choisit la fiction et la période qui précède de quelques mois les révoltes populaires qui mettront fin au régime de Ben Ali. L'objectif est ici de lutter contre l'oubli, l'amnésie volontaire d'une période sombre de l'histoire récente tunisienne pour ne plus avoir à la revivre à l'avenir. Pour cela, Leyla Bouzid choisit un personnage qui incarne la jeunesse à laquelle la cinéaste appartient également puisqu'elle a fêté ses trente ans à la fin du tournage. Le personnage est donc une chanteuse encore innocente quant à la violence de la persécution du pouvoir en place mais bien attentive aux problèmes sociaux de son pays. C'est pourquoi elle n'hésite pas à prendre le micro en public pour chanter une poésie engagée, dans un lieu pourtant oppressant où domine le regard masculin qui fait peu de place à l'autre.
Leyla Bouzid construit son histoire autour de deux personnages forts que sont la mère et la fille, dans une relation complexe dont on ne tarde pas à découvrir les zones sombres cachant un véritable amour filial, sujet déjà central dans le court métrage de fin d'étude de la cinéaste intitulé
Soubresauts et qui est présent dans les bonus de cette édition DVD. Autour de cette trame centrale, s'articule une histoire de groupe de rock engagé et partageant une même passion pour la musique à l'instar du film iranien Les Chats persans de Bahman Ghobadi (2009). La jeunesse constitue l'étincelle qui met le feu aux poudres des insatisfactions sociales et le film en rend un bel hommage. Toutefois, c'est toute l'intelligence de la cinéaste de ne pas se cantonner à ces seuls personnages en allant filmer au-delà de Tunis le bassin minier qui fut l'une des plus importantes grandes luttes sociales contre le régime de Ben Ali en 2008. En outre, elle rend bien toute la complexité d'un régime d'oppression poussant chacun dans une situation paranoïaque où l'ami est susceptible d'être un indic du régime. Dans ce cadre, l'espoir se fonde naturellement sur le mouvement d'une jeunesse qui peut d'autant plus aller de l'avant qu'elle ignore les limites réelles ou fantasmées que se sont imposées les adultes assommés par une vision fataliste de l'histoire et de l'ordre du monde. Un film qui réussit une belle synthèse entre construction dramatique, approche documentaire et conscience politique des événements en cours.

 

shellac-a-peine-jouvre-les-yeux-packshot-1852

À peine j’ouvre les yeux
de Leyla Bouzid
Avec : Baya Medhaffar (Farah Hallel, la jeune chanteuse), Ghalia Benali (Hayet, la mère de Farah), Montassar Ayari (Bohrène, le petit ami de Farah, joueur de oud), Lassaad Jamoussi (Mahmoud, le père de Farah), Aymen Omrani (Ali, un membre du groupe de musique), Deena Abdelwahed (Inès, la fille du groupe qui joue des boîtes à effets), Youssef Soltana (Ska, le batteur du groupe de musique), Marwen Soltana (Sami, le bassiste du groupe), Najoua Mathlouthi (Ahlem), Younes Ferhi (Moncef, le premier amant de Hayet), Fathi Akkeri (Jghal, le poète alcoolique du bar), Saloua Mohammed (Hamida, l'aide ménagère de Hayet)
France, Belgique, Tunisie – 2015.
Durée : 102 min
Sortie en salles (France) : 23 décembre 2015
Sortie France du DVD : 3 mai 2016
Couleur
L
angue : arabe - Sous-titres : français.
Éditeur : Shellac Sud
Bonus :
Soubresauts (22 min.) court métrage de fin d’étude de Leyla Bouzid
Making of Joujma, le groupe de musique (14 min.)
La Première du film en Tunisie (2 min.)
Bande annonce (2 min.)
Dans le livret : Entretien avec la réalisatrice, paroles des chansons en français

lien vers le site de l’éditeur

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.