La société israélienne sur le divan-caméra d’Avi Mograbi

Le temps d’un coffret réunissant ce qui constitue actuellement « l’intégrale » de l’œuvre d’Avi Mograbi, ce sont près de dix heures d’images qui sont données à voir. De 1999 à 2012, en six longs métrages documentaires, le cinéaste a su parler des rapports conflictueux Israël/Palestine, en plaçant son curseur sur la réalité de la politique pathogène du gouvernement israélien.

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Le temps d’un coffret réunissant ce qui constitue actuellement « l’intégrale » de l’œuvre d’Avi Mograbi, ce sont près de dix heures d’images qui sont données à voir. De 1999 à 2012, en six longs métrages documentaires, le cinéaste a su parler des rapports conflictueux Israël/Palestine, en plaçant son curseur sur la réalité de la politique pathogène du gouvernement israélien. Il saisit sans cesse au vif l’actualité, qu’il s’agisse de la campagne d’Ariel Sharon en 1996, des 50 ans de la Nakba, d’un certain mois d’août, de la Seconde Intifada, des aveux d’un ex-soldat qui a participé à une expédition punitive comme d’un dialogue très ouvert avec son ami palestinien Ali. Pour se faire, il invente un cinéma documentaire qui n’appartient qu’à lui, expérimentant les formes cinématographiques les plus appropriées pour parler de la situation inextricable de son pays. Ainsi, le documentaire flirte avec la fiction, Avi Mograbi lui-même allant jusqu’à jouer des différents rôles en plus du sien à l’écran, usant même de la démultiplication de sa propre image mais sans jamais cacher les ficelles de cette construction fictionnelle. Lucide jusqu’au pessimisme, Avi Mograbi use tout aussi bien de l’autodérision que d’une rage non feinte. Complètement citoyen lorsqu’il décide de prendre sa caméra, il est animé d’une rage intérieure qui le pousse inlassablement à faire face aux pires situations en Israël. Face au chaos social imposé directement par un gouvernement associant citoyenneté et religion juive, le cinéma d’Avi Mograbi recompose un ordre cinématographique qui réinterroge la société dans tous ses interstices. Les confessions d’Avi Mograbi face caméra ne sont pas loin de la psychanalyse. Le cinéaste use alors de son personnage pour analyser la société israélienne elle-même. Car il y a une lutte incessante chez lui pour dissocier son identité, sa nationalité de la politique menée par les gouvernements successifs en Israël où le sionisme est toujours l’omnipotent et suicidaire horizon politique.

La caméra est le divan d’Avi Mograbi et à travers lui les traumatismes, la paranoïa d’une société sont convoqués et offerts à la réflexion du spectateur. Prenant à revers l’image qui a souvent servi comme outil de propagande pour imposer des décisions politiques, Avi Mograbi interroge toujours ses images, son désir de réaliser un film, son droit à interroger l’espace public. Il réussit ainsi à penser son sujet tout en soumettant à la réflexion la légitimité de le faire. Ses films sont alors denses de sens et d’interprétations, d’une honnêteté intellectuelle comme rarement vue au cinéma au sein même du film même en train de se faire. Il propose ainsi une éthique de la fabrication de l’image en même temps qu’il interroge l’éthique d’un État. Le rapprochement de l’intimité et du domaine public de l’histoire d’un État est ici d’une brillante pertinence. L’indépendance d’Avi Mograbi, bien appuyé par son indéfectible producteur Serge Lalou des Films d’Ici, est indispensable pour décrire une réalité que les grands médias internationaux sont incapables de faire ressentir. La séparation fratricide entre Israéliens et Palestiniens est au cœur du cinéma d’Avi Mograbi et son œuvre la plus récente, Dans un jardin je suis entré laisse malgré tout un espoir de dialogue possible, tout simplement parce que celui-ci ne dépend pas directement de décisions politiques trop soumises à l’idéologie.

Pour comprendre la réalité israélienne, le cinéma d’Avi Mograbi est indispensable, ouvrant des portes de compréhension salutaires. Valse avec Bachir d’Ari Folman est un cousin proche de l’univers Mograbi. Les deux cinéastes ont tous deux été durablement traumatisés par les massacres de Sabra et Chatila de 1982, faisant naître leur conscience citoyenne tout autant que de cinéaste. Mais pour surmonter une telle violence, il a fallu réinventer un langage approprié, un nouveau rapport réflexif aux images. Dès lors, penser l’Histoire au cinéma peut conduire à panser l’inconscient collectif d’une société.

 

 

Avi Mograbi, l’intégrale

Contenu :

Happy Birthday Mr Mograbi (1999, 77’)

Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997, 60’)

Pour un seul de mes deux yeux (2005, 100’)

Août, avant l’explosion (2002, 72’)

Z32 (2008, 81’)

Dans un jardin je suis entré (2012, 97’)

 

Israël - France.

Durée totale du coffret DVD : 589 min

Sortie France du DVD : 13 mars 2015

Format : 16/9, 4/3 – Couleur – Son : Stéréo 2.0.

Langue : hébreu - Sous-titres : anglais, français.

Éditeur : Épicentre Films

 

Bonus :

DVD 1 :

3 courts métrages :

Deportation (1989)

Relief (1999)

Wait, It’s the Soldiers, I’ll Hang Up Now (2002)

 

DVD 3 :

Débat à l’école militaire (25’)

Briser le silence :discours d’Avi Mograbi (5’)

Chanson Live à Tel Aviv (16’)

À propos des effets spéciaux (4’)

Galerie de photos

Bio-filmographie

Bande-annonce

 

DVD 4 :

Entretien et avant-première (20’)

Galerie de photos

Bio-filmographie

Bande-annonce

 

site de l'éditeur : http://www.epicentrefilms.com/dvd-Coffret-Avi-Mograbi-L-integrale-Avi

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