Le hammam, théâtre des conflits de la société algérienne de la décennie noire

Une journée dans un hammam féminin à l’heure où Alger, dans les années 1990, est plongé dans le sang avec comme cible centrale des extrémistes : les femmes.

"À mon âge je me cache encore pour fumer" de Rayhana © ARTE ÉDITIONS "À mon âge je me cache encore pour fumer" de Rayhana © ARTE ÉDITIONS

Sortie DVD : À mon âge je me cache encore pour fumer de Rayhana

Vingt ans plus tard, les années noires de l’Algérie sont l’objet d’un traumatisme à ausculter, au théâtre comme au cinéma avec cette adaptation par Rayhana de sa propre pièce pour son premier long métrage. La structure du film se déroule en suivant les règles du théâtre classique des unités de temps, de lieu et d’action avec une journée passée dans un hammam où se cache une femme enceinte poursuivie. Le hammam devient un lieu unique dans la ville d’Alger où une communauté de femmes se forme, libérant autant les corps que la parole, où les voiles tombent mettant sur un pied d’égalité folles de religion comme activités communistes. Pour parler de la société dans son ensemble et notamment de la violence d’un monde extérieur dominé par la folie masculine, le hammam est un lieu de prédilection comme l’a également montré la cinéaste mexicaine Dalia Reyes dans son documentaire Baño de vida où la parole des femmes se libérait dans des bains publics face aux violences de genre dans un pays, le Mexique, qui connaît encore une hémorragie sans précédent : celle des féminicides. Dans un autre contexte politique que sont les années 1990 en Algérie, les femmes deviennent dans À mon âge je me cache encore pour fumer la cible centrale des intégristes de tous bords, ce dont témoigne ce film choral qui laisse la parole à chacune à travers ses propres trajets de vie. Cet havre de protection en temps de guerre, qui n’est pas sans rappeler les abris souterrains durant les bombardements aériens, n’aboutit pas nécessairement dans une solidarité féminine mais révèle les diverses scissions qui existent elles, malgré les efforts de Fatima, la gardienne des lieux interprétées comme toujours avec une énergie et une conviction inaltérable par Hiam Abbass. Son rôle est d’ailleurs proche de celui qu’elle incarne dans Une famille syrienne (Philippe Van Leeuw, 2017) jouant une chef de famille de substitution à l’égard de jeunes femmes isolées, violentées et détruites par les circonstances de la guerre. La description du hammam possède la finesse de retranscription sociale que possédait le court métrage d’animation de Florence Miailhe Hammam (1991) : dans les deux cas, il y a le souci du détail qui fait le quotidien, avec ses rires, ses larmes et ses témoignages de vie. Le film est aussi un huis clos comme l’était aussi le récent De sas en sas de Rachida Brakni (2016) pour souligner la situation toute contemporaine du drame de l’enfermement des femmes toujours en ce début de XXIe siècle. Le film condense tout le drame d’une décennie et s’installe pleinement en écho à la réalité toute contemporaine pour réclamer un nouvel espace de dialogue où les voiles s’envoleraient dans le ciel au bleu profond méditerranéen d’Alger.

 

 

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À mon âge je me cache encore pour fumer
de Rayhana
Avec : Hiam Abbass (Fatima), Biyouna (Aïcha), Fadila Belkebla (Samia), Nassima Benchicou (Zahia), Nadia Kaci (Keltoum), Sarah Layssac (Nadia), Lina Soualem (Meriem), Maymouna (Louisa), Faroudja Amazit (Madame Mouni), Fethi Galleze (Mohamed)
France – Algérie – Grèce, 2016.
Durée : 90 min
Sortie en salles (France) : 26 avril 2017
Sortie France du DVD : 13 septembre 2017
Format : 2,39 – Couleur
Langue : arabe - Sous-titres : anglais, français.
Éditeur : ARTE ÉDITIONS
Bonus :
Quand le hammam dévoile ses dessous : le making of du film (32’)
La Burqa pour les nulles : essayage de l'une des principales comédiennes - 5 min 30. (5’30”)

 

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