Entretien avec Mohamed Samir pour son projet de film "Comme un coq en pâte"

Le projet de long métrage de fiction "Comme un coq en pâte" qui sera réalisé par Mohamed Samir, produit par la productrice égyptienne Marwa Abdalla (DayDream Art Production) et coproduit par Claire Chassagne (Dolce Vita Films), a gagné le grand prix du forum de coproduction organisé par Meditalents en mai 2021 à Marseille. Pour en savoir plus sur ce projet de film, voici les propos de son auteur.

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Mohamed Samir © DR Mohamed Samir © DR
Cédric Lépine : Comment a évolué l’écriture du scénario jusqu’à aujourd’hui ?
Mohamed Samir :
Décider laquelle de mes histoires devrait être mon premier long métrage n'a pas été un processus facile. D'une certaine manière, toutes mes histoires sont liées les unes aux autres et elles tournent autour du même fondement philosophique. Pourtant, j'ai décidé de commencer par Comme un coq en pâte (Breakfast, Lunch and Dinner) parce que c'est l'histoire que je connais la mieux. Les éléments artistiques et narratifs sont issues de la maison où j'ai passé mon enfance et mon adolescence : ma mère, mon quartier et surtout la nourriture que ma mère utilisait comme outil pour nous contrôler.
J'ai commencé à écrire l'idée de base en 2018. En 2019 j'ai écrit un traitement avancé, puis j'ai participé au laboratoire d'écriture Meditalents en 2020, durant lequel j'ai travaillé sur ma première ébauche de scénario. En ce moment, je travaille sur une ébauche avancée du script qui devrait être prêt d'ici septembre.


C. .L : Comment s’est déroulé l’expérience du Lab organisé par Méditalents ?
M. S. :
C'était une bonne expérience. Nous avons eu trois sessions très intenses avec les consultants qui ont également suivi le projet entre les sessions. Ce qui m'a le plus fasciné, c'est à quel point les consultants Jamal Belmahi et Christophe Lemoine ont été très sensibles à l'approche du projet. Ils m'ont offert de retours détaillés sur les techniques d'écriture, ils ont été très respectueux de mon point de vue et de mon écriture, me poussant à l'embrasser pleinement.


C. .L : Quelles sont les difficultés rencontrées pour produire ce projet de film ?
M. S. :
Comme dans le cas de la plupart des projets de films indépendants, la difficulté financière et le long processus de production du film, en particulier un projet aussi complexe, viennent en tête de liste des difficultés.
De plus, le film regorge de défis artistiques pour moi, dont les principaux auxquels je pense constamment sont :
1. Trouver les deux acteurs principaux, la mère de 70 ans et le fils de 45 ans qui n'a jamais quitté son domicile, avec qui je vais beaucoup travailler l'approche de l’interprétation afin de faire émerger une présence magique de personnages inédits. Chacun de ces acteurs a besoin de travailler à la fois individuellement et ensemble, car leur dynamique relationnelle, leur alchimie et leur lien sont les premiers éléments permettant à l'univers du film de prendre vie.
2. Le deuxième défi que je trouve très particulier avec ce projet est le rythme et l'ambiance générale du film. La juxtaposition de la façon dont le monde apparaît devant les personnages et ce qu'ils ressentent réellement à propos de ce qu'ils voient. Je pense toujours à ces deux couches de réalités qui construisent cette histoire, la façade qui est très humoristique, joyeuse, légère et esthétiquement belle représentant le paradis que la mère a créé pour son fils à la maison et la réalité cachée sous-jacente au-delà de ce pseudo-paradis. C’est sombre, lent, repoussant et effrayant.



C. .L : Pouvez-vous parler de la dénonciation du régime patriarcal via cette mère étouffante dans la sphère familiale dans vos intentions de scénario ?
M. S. :
En Égypte, une famille est presque une entité sacrée, elle est au-dessus de tout contrôle, et la figure la plus importante de la famille est la mère. Elle a une autorité innée qui se reflète socialement, religieusement et politiquement.
Comme un coq en pâte concerne la figure de la mère qui déguise son autorité tyrannique sous la forme d'amour, utilisant son dévouement et ses soins excessifs pour priver sa progéniture de toute volonté ou pouvoir et les empêcher d’être eux-mêmes et en les laissant, au contraire, craintifs et dépendants.
Mon objectif est de montrer comment le patriarcat n'est pas seulement un ensemble d'actions et d'idéologies pratiquées par les hommes sur les femmes, mais c'est une personnalité sociétale qui va au-delà du genre. D'après ma propre expérience, je peux dire que le patriarcat est nourri, préservé et pratiqué par les femmes aussi bien que par les hommes et qu'il nuit à quiconque est faible, qu'il s'agisse de femmes ou d'hommes.
Ainsi, à travers le film, j'espère pouvoir ajouter un nouvel aspect qui pourrait élargir la vision étroite du débat sur le patriarcat.


C. .L : Quelle sera la tonalité du film entre description sociale réaliste et possibilité de développer un certain humour ?
M. S. :
Le film met en scène des personnages très égyptiens. Les Égyptiens affrontent des situations sombres avec beaucoup d'humour et d'esprit. Dans le film, il y aura toujours de l'humour et de la légèreté mais on aura aussi toujours le sentiment qu’une grave agonie se cache sous cet humour, que les personnages couvrent leurs inquiétudes et leurs peurs avec cynisme et ironie.
Je pense que je choisis aussi l'humour pour traiter une histoire aussi sombre parce que c'est ainsi que j'aborde la vie, et c'est le genre de cinéma que j'aime. Chaque fois que je parle du ton du film, j'aime toujours mentionner l'un des films qui m'ont toujours étonné par sa capacité à avoir ce mélange d'examen approfondi d'une réalité sociale avec tant de magie, d'humour et d'audace qu'est La Grande bouffe : ce film a toujours été une grande inspiration pour moi et pour le genre de cinéma que je veux faire.
En ce moment, je crois que ce que je veux réaliser, c'est un film très agréable à regarder mais qui transmet une histoire profonde et complexe qui parle à quelque chose en chacun de nous en tant qu'êtres humains.

dessin de Mohamed Wahba pour le projet de film de Mohamed Samir © DayDream Art Production dessin de Mohamed Wahba pour le projet de film de Mohamed Samir © DayDream Art Production
C. .L : À quel point le monde extérieur de la rue sera-t-il présent à l’image ?
M. S. :
Le monde extérieur occupera environ 40 % de l'image. Dans le film, il est aussi important que le monde intérieur où Tamer, le personnage principal, est piégé. Ma principale approche esthétique vient de la juxtaposition de deux mondes : le monde céleste et irréel qu'elle a créé pour lui à l'intérieur et le monde réel à l'extérieur avec lequel il n'a jamais affaire. Nous voyons le monde extérieur à travers les voyages de la mère au marché, elle est la seule qui sort tous les jours et revient avec toute la bonne nourriture pour son fils. En revenant, elle brosse un tableau très effrayant du monde extérieur, ce qui a développé chez son fils des peurs très illogiques de tout ce qui se trouve en dehors de chez lui.



C. .L : Comment la nourriture sera présentée et mise en scène ?
M. S. :
La nourriture joue un rôle majeur, symboliquement, dans le film. Les Égyptiens associent psychologiquement la nourriture à chaque émotion humaine que l'on peut ressentir. La nourriture est la réponse à tout. Ayant grandi dans une maison égyptienne, j'ai proposé ma propre interprétation de ce phénomène : le manque de véritable épanouissement psychologique de nos problèmes innés nous a fait accepter la nourriture comme neutralisant ces conditions psychologiques compliquées.

Je suis fasciné par la nourriture et son impact sur la psyché des personnages. Par conséquent, dans mes films, la nourriture devient la source d'épanouissement non seulement de la faim, mais aussi d'autres besoins sans rapport. C'est l'anesthésie des désirs sexuels non satisfaits, l'absence d'estime de soi et même des troubles politiques. La nourriture pour la mère n'est pas seulement de la nourriture, c'est l'arme qu'elle utilise pour que son fils reste à la maison pendant toutes ces années. Grâce à la nourriture, la mère pouvait paralyser son fils et le tenir en otage de ses envies. De manière dramatique, la nourriture est un outil pour dévoiler ses intentions et ses désirs.

La relation entre les personnages et la nourriture et la façon dont ils réagissent ou traitent chaque repas nous en dira beaucoup sur ce qui se passe à l'intérieur d'eux. Par la façon dont le fils mange la nourriture de sa mère et en observant de près comment il réagit à chaque repas, elle peut le faire craquer et savoir clairement à quoi il pense et ce qu'il prévoit de faire.
L'esthétique de ces plats paradisiaques faits maison est la clé de voûte de l'esthétique globale du film. À travers la nourriture, nous savourons visuellement le pseudo-paradis que la mère a créé pour son fils. La nourriture est présente dans chaque scène du film : les personnages l'achètent, la préparent ou la mangent toujours.



dessin de Mohamed Wahba pour le projet de film de Mohamed Samir © Mohamed Wahba dessin de Mohamed Wahba pour le projet de film de Mohamed Samir © Mohamed Wahba

C. .L : Comment le monde du dessin issu du roman graphique influencera le film ?
M. S. :
J'apprécie beaucoup les romans graphiques, peut-être parce que c'est une forme d'art très proche du cinéma ! Les deux formes d'art ont en effet tellement de points communs et elles utilisent toutes les deux les mêmes techniques de narration. J'aime aussi la liberté que les romans comiques donnent à l'écrivain : cela permet de décrire une histoire dans autant de techniques et de styles différents sans penser à tous les éléments techniques du cinéma tels que le budget, l'équipement et la grande équipe.
J'ai donc toujours pensé que mes histoires pouvaient être aussi bien des romans graphiques que des films. Autour d’un roman graphique, je peux parfaitement raconter une histoire sombre sur la réalité avec autant d'humour et d'éléments fantastiques. C'est pourquoi pour présenter mon film, j'ai choisi de collaborer avec Mohamed Wahba, un grand dessinateur de bande dessinée égyptien. Celui-ci pouvait illustrer mon imagination sur le film et c'était une idée très réussie pour donner le ton et le style que je vais créer dans le film lui-même.
Mon objectif est de réaliser un storyboard très élaboré avant le tournage. J'aime tester tous les aspects artistiques de ma vision au préalable. Cela me met en confiance et facilite l'expérimentation et l'improvisation sur le plateau.


C. .L : Comment les rôles s’équilibreront entre la mère, le fils et l’hypothétique épouse ?
M. S. :
Quand j’imagine à ces trois personnages, cela revient toujours à une trinité. Ils se complètent à bien des égards pratiques et psychologiques. Chacun a besoin de l'autre pour révéler ses peurs et ses faiblesses ainsi que pour apporter son soutien et son assurance. En tant qu'écrivain, je ne sépare pas l'un de l'autre : les trois ensemble représentent mon idée principale, l'autorité tyrannique déguisée en excès de soin et d'amour. Autant chaque personnage complète l'autre autant il les paralyse. 

 

 

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