Entretien avec David Yon pour son film «La Nuit et l’enfant»

Depuis mercredi 7 septembre est disponible dans les salles de cinéma le nouveau film réalisé par David Yon : «La Nuit et l’enfant». Film atypique qui vient questionner l’esthétique cinématographique en son for intérieur pour mieux traduire un drame qui peine à se faire entendre actuellement encore en Algérie, David Yon livre ici son témoignage.

 

Cédric Lépine : Comment met-on en lumière un film qui se déroule essentiellement la nuit ?
David Yon :
Au tout départ, il y avait le désir fort d'une quête de la lumière, de la figuration de l’homme. Je voulais travailler avec la pupille du spectateur, dans la raréfaction du visible mais avec un son précis. Les tournages débutaient juste après le coucher du soleil lorsqu'il existe encore des réverbérations de lumière dans le ciel pendant quelques minutes, ce qui permet de voir les silhouettes des personnages.

C. L. : Quel était le contenu spécifique du scénario avant le tournage ?
D. Y. :
Avant le premier tournage, il y avait ce que j'appelle une table de navigation avec des lieux, le thème de la fuite, des scènes écrites, des phrases à enregistrer et des dispositifs à mettre en place.
Dans cette table de navigation, il y avait également différentes images qui me servaient de base pour le travail avec les personnages. Je ne parle pas l'arabe et les personnages du film ne parlent pas le Français, donc mis à part des phrases qu'ils devaient apprendre par cœur, il y a eu beaucoup d'improvisations à partir d'éléments que j'ai apportés pour le tournage (photographies, textes, accessoires...).
Un an plus tard, après un premier travail de montage, nous avons organisé un deuxième tournage afin d'approfondir certaines choses comme la relation entre Lamine et l'enfant.

C. L. : Comment avez-vous travaillé avec Lamine Bachar et Zoheir Mefti : quels étaient les rôles de chacun dans la construction du film ?
D. Y. : Lamine est l'acteur principal du film, il a nourri le film à partir de son interprétation, de ses improvisations et de son vécu. Par exemple le texte que l'on entend au début du film est un de ses poèmes qu'il a écrit à 20 ans. C'est pour cela que dans le générique, il est coauteur du scénario. Zoheir m'a aidé à traduire les images que j'avais tournées, à y déceler le sens et à y insuffler de la fiction afin de trouver la bonne distance. Il a également nourri le film à partir de son vécu car comme Lamine, il a grandi en Algérie pendant la guerre civile. Le film s'est donc construit dans des allers-retours entre Lamine, Zoheir et moi avec des phénomènes d'identifications et de projections. Quelque part le film est notre portrait.

"La Nuit et l'enfant" de David Yon © Survivance "La Nuit et l'enfant" de David Yon © Survivance

C. L. : Qu'est-ce qui vous a conduit à réaliser votre premier film Les Oiseaux d'Arabie en Algérie ?
D. Y. : En 2006, je travaillais avec mon frère à l'écriture d'un film autour de la philosophe Simone Weil. Nous voulions créer une intimité entre le spectateur et la philosophe. Nous avons cherché des textes dans ses correspondances et nous avons eu accès à ses lettres écrites à Antonio Atarés, un anarchiste espagnol interné au camp du Vernet d'Ariège puis sous le gouvernement de Vichy au camp de Djelfa en Algérie. Lorsque j'ai préparé Les Oiseaux d'Arabie, j'ai arpenté plusieurs lieux liés à Simone Weil et à Antonio Atarés et ceux où j'avais un désir fort de filmer étaient ceux où Antonio avait été exilé, aux portes de la steppe. Avec la caméra, dans la rencontre avec les habitants de Djelfa, je recherchais cette « place » de l’autre à qui Simone Weil s'était adressée.

C. L. : Quel dialogue vos deux films développent-ils entre eux ?
D. Y. : L'enfant algérien qui ouvre le film Les Oiseaux d'Arabie est aussi l'enfant qui joue dans mon second film La Nuit et l'enfant. Les deux films ont été tournés avec les mêmes personnes, dans le même territoire. Mais là où Les Oiseaux d'Arabie faisait entendre des voix du passé, en français, je souhaitais, dans ce nouveau film, La Nuit et l'enfant, faire entendre des voix du présent, en arabe.

C. L. : Votre film a souvent été présenté dans les festivals en tant que documentaire : que pensez-vous de cette dénomination ?
D. Y. :
Je pense que regarder La Nuit et l'enfant à travers le prisme de la fiction ou du documentaire est une mauvaise piste si nous voulons lui laisser une chance de nous emporter. Je voulais réaliser un film qui soit une expérience pour le spectateur, que chaque image se découvre dans une sorte de tremblement.
Nous avions commencé par une recherche documentaire autour de l'arrière-grand-mère des personnages mais peu à peu nous nous sommes dirigés vers des dispositifs plus fictionnels afin de pouvoir avoir une parole plus libre. La fable a rencontré le documentaire, comme une distance nécessaire pour pouvoir évoquer l’intime et s’émanciper des places assignées.

C. L. : Comment vos films s'affirment comme la continuité de l'expérience « Dérives » ?
D. Y. : Au début Dérives était un site Internet où je rassemblais des textes théoriques qui me travaillaient. Puis, des amis m'ont rejoint et nous avons voulu partager le travail de cinéastes que nous aimions avec l'édition d'une revue & DVD et des programmations dans différents lieux.
Petit à petit des affinités se sont créées autour du cinéma que nous défendions et j'ai ainsi rencontré différents amis qui m'aident aujourd'hui à réaliser des films. Il s'agit donc d'un compagnonnage au long cours qui nous permet de faire exister un cinéma de recherche.
Pendant la semaine de programmation de La Nuit et l'enfant au Saint-André des Arts à Paris, nous avons invité chaque soir des cinéastes présents sur Dérives afin de faire résonner les films et d'échanger sur nos expériences. Seront présents Jean-Claude Rousseau, Philippe Cote, Soufiane Adel... (http://derives.tv/Agenda-de-diffusion-de-la-nuit-et)

C. L. : Le fait que l'on n'évoque pas précisément le lieu, l'époque, les personnages qui n'ont pas de prénoms (l'homme et l'enfant) dans le film était-il la condition sine qua non pour faire ce film ?
D. Y. : Le film a pris la forme d'un conte. Au départ il s'intitulait « le songe d'un habitant de Djelfa » mais il est devenu La Nuit et l'enfant car ainsi il ne met plus l'accent sur un territoire donné. Nous pourrions être ailleurs dans le Maghreb ou au Moyen-Orient et cette fable prend une dimension de mythe plus universel.

C. L. : Est-ce que la connaissance du cinéma produit en Algérie a eu une influence pour faire votre film ?
D. Y. : Dans le numéro 2 de la revue Dérives, nous avons travaillé autour du cinéaste algérien Tariq Teguia. Son cinéma nous avait marqué par son souffle, par les rythmes qui le constituaient. Il traçait des lignes dans les paysages de « l’après-guerre » Algérien. Lors des projections de mon premier film Les Oiseaux d'Arabie, j'ai rencontré d'autres jeunes cinéastes algériens et j'ai trouvé dans leurs films une liberté que je ne voyais plus beaucoup autour de moi. Leurs films répondaient à une nécessité. Pour reprendre le titre d'un des films de Zoheir Mefti « De la guerre de réappropriation » (http://www.derives.tv/Echos-d-echos). Je peux également citer ces noms : Nabil Djedouani qui travaille aussi autour des archives du cinéma algérien (https://www.youtube.com/user/ArchivesNumCineDZ), Djamil Beloucif avec qui j'ai travaillé pour le sous-titrage du film, Tarek Sami, Hassen Ferhani, Djamel Kerkar et Abdelghani Raoui.

"La Nuit et l'enfant" de David Yon © Survivance "La Nuit et l'enfant" de David Yon © Survivance

 

C. L. : Le cinéma algérien souffre avant toute chose de la disparition quasi totales de ses salles de cinéma, laissées à l'abandon : c'est ainsi une mémoire, une possibilité de réfléchir son propre rapport au monde qui semble ainsi s'évanouir. Dans ce contexte, quelle fut l'expérience de la projection de ce film en Algérie et dans les ciné-clubs de Kabylie ?

D. Y. : Les projections de La Nuit et l'enfant en Algérie furent pour moi les plus belles. J'étais accompagné des amis avec qui nous avons fait le film. L'expérience du film se prolongeait lors des rencontres. Les projections ont fait naître de beaux textes et de belles paroles. Je pense notamment à ce texte de Thatha Barache, « Le passé, ombre rouge de mon présent » (http://derives.tv/Le-passe-ombre-rouge-de-mon). Je pense à ces mères émues par la parole de Lamine qui aurait pu être leur fils.
La première projection du film en Algérie a été organisée par une institutrice à Djelfa. Elle a eu lieu dans une école à 9h00 du matin. Les volets ne pouvaient pas se fermer et la pièce était inondée par la lumière du jour. Comme le film est très sombre, il faut le regarder dans le noir pour que la lumière apparaisse. Dans cette classe d'école, sur l'écran blanc face à nous, il n'y avait presque pas d'images. Nous entendions juste les sons. Tout le monde est resté jusqu'à la fin du film. Après la projection, une femme a pris la parole « Merci pour ce film qui retranscrit nos vies dans la steppe, c'est l'espace et le silence ».
Après une projection dans un village de Kabylie, un homme s'est mis debout, il n'arrivait pas à rester immobile et répétait : « il y a cette phrase qui reste dans ma tête « quand tu parles ça éclaire, quand tu parles ça éclaire ». Je me suis alors souvenu que j'avais demandé à Aness de dire cette phrase car j'avais était marqué par le témoignage de Sigmund Freud à propos d'un enfant qui avait peur du noir et qui disait à sa tante « quand tu parles ça éclaire ». L'homme m'a alors dit qu'il était psychologue.

C. L. : Pouvez-vous nous parler de votre philosophie du « cinéma nomade » à l'œuvre dans le processus créatif de ce film notamment ?
D. Y. :
Lorsque je travaille sur un film, j'aime produire différentes formes qui se répondent dans des temporalités différentes : des textes, des performances musicales live à partir d'images de repérages, des installations, des courts métrages préparatoires.
Lors de la sortie du film à Paris, nous allons reconduire cela en proposant le premier soir un prologue au film avec la projection d'un film de Lamine réalisé au téléphone portable à Djelfa et la performance musicale live de David Merlo. Le désir est d'amener quelque chose d’imprévisible dans une salle de cinéma, de faire une expérience.
J'aimerais également organiser des projections du film dans des campagnes, sur un drap, entouré par le vent et avec le ciel au-dessus. Cela me rappelle un rêve que j'ai fait une nuit. Laura, ma compagne, faisait une conférence sur les peintures rupestres et elle montrait ses paumes au ciel. Elle parlait du cadre de ces peintures qui, avec la grotte, le ciel et les croyances, n'était pas une question de limite. Et l'absence d'un de ces éléments produisait un décadrement. Je crois que nous sommes actuellement en plein décadrement. La croyance au cinéma s'estompe.

C. L. : Quelle est votre « famille de cinéma » qui vous inspire et enrichit votre propre langage cinématographique ?
D. Y. :
J'ai beaucoup aimé les derniers films de Tsai Ming-Liang et Apichatpong Weerasethakul. J'aime pouvoir suivre le cinéma de Jean-Claude Rousseau, Tariq Teguia, Ghassan Salhab et Jean-Luc Godard. J'aime le parcours de Robert Kramer. J'aime les mises en scène de Romeo Castellucci.

 

 

 

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La Nuit et l’enfant
de David Yon
59 minutes. France, 2015.
Couleur

Avec : Lamine Bachar (l’homme), Aness Baitich (l’enfant)
Scénario : Lamine Bachar, Zoheir Mefti, David Yon
Images : David Yon
Montage : Jérémy Gravayat
Musique : Jean DL & Sandrine Verstraete
Son : Bertrand Larrieu
Production : Survivance (Carine Chichkowsky et Guilaume Morel) Hautlesmains (Karim Aitouna, Thomas Micoulet)
Distributeur (France) : Survivance

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