Entretien avec M. Siam pour son film AMAL

Après avoir été en compétition documentaire pour la 40e édition du festival Cinemed de Montpellier en octobre 2018, le film "Amal" de M. Siam s'est retrouvé dans la même catégorie au festival d'Amiens (FIFAM). Une nouvelle opportunité pour rencontrer le réalisateur et partager son point de vue de cinéaste. Le film sera en France distribué dans les salles à partir du 20 février 2019 par Juste Doc.

M. Siam M. Siam

Amal est une jeune égyptienne qui a vécu la révolution à 13 ans, tient tête aux forces de police comme avec ses parents. Au fil des années du tournage, Amal conserve sa profonde nature tout en réagissant aux nouveaux contextes sociopolitiques du pays.

Cédric Lépine : Quand vous avez eu l'idée de commencer à filmer Amal, saviez-vous que vous alliez la suivre durant toutes ces années ?
M. Siam :
J’ai tout de suite été fasciné par Amal : elle agissait très spontanément, sans réfléchir, sans peur ! J’aime cette énergie adolescente que l’on perd en grandissant, d’une grande pureté et d’une force incommensurable.
Il faut savoir toutefois qu’à l’époque, nous étions en plein dans l’anniversaire de la révolution armée et les Frères musulmans arrivaient au pouvoir : Amal a commencé à se voiler durant cette période-là. Sa situation personnelle ainsi que le contexte politique étaient étroitement liés, je me suis beaucoup intéressé à ce lien. Incontestablement et parce que l’Histoire du pays était loin d’être finie, le film devait être plus long. J’ai donc décidé de la suivre, suivre son histoire afin de comprendre l’Histoire et inversement. Un an plus tard, mes théories se sont confirmées: son histoire et celle du pays se répondaient l’une l’autre, comme un reflet, la complexité d’un contexte géopolitique se reflétait dans ses yeux à elle. Si Amal a commencé à mettre le voile, elle l’a vite enlevé. Si Amal s’est rebellée contre la police, elle a fini par s’en approcher. Le temps, aussi long soit-il, incarne cette valeur qui m’a permis de comprendre sa manière d’évoluer, tant physiquement que psychologiquement.

C. L. : On est alors tenté de voir dans Amal la spontanéité de l'élan révolutionnaire et son évolution dans le temps.
M. S. :
Je ne pense pas qu’Amal représente la spontanéité que peut incarner la Révolution et son aboutissement. Le film est le résultat d’une équation entre un contexte politique et social complexe, celui de l’Égypte, et la forte personnalité d’Amal. Finalement, Amal n’a pas changé, au plus profond de son âme. Le contexte, lui, a été bouleversé, changeant, perturbant. C’est cette situation qui a changé sa spontanéité, pas sa nature profonde. Comment rester naturelle et soi-même alors qu’il est dangereux de l’être aujourd’hui ? Ses camarades de la Place Tahrir sont en prison. Depuis 2011, les règles du jeu ont changé. Amal reste la même, mais ses actions ont été conditionnées par ce qu’on lui imposait dans la société actuelle.
Le film donne-t-il le sentiment que la Révolution est péremptoire? On m’a déjà fait cette remarque. Pour autant, si le contexte change, les individus, eux, ne changent pas leur manière de penser. Leur énergie est modifiée en vertu de ces changements extérieurs et Amal, comme d’autres, doit composer avec cette autre énergie.
En voyant ce film, on réalise à quel point on peut sous-estimer la puissance d'un système auquel on s'oppose. Depuis 1952 l'Égypte est organisée sous la forme d'un État Policier très puissant. Si Amal se rapproche de la police, c'est qu'elle y trouve sa propre forme de résistance. En dehors de ce système établi, n'importe qui resterait invisible. À la fin du film, une nouvelle lutte surgit. C'est pourquoi je referai un autre film avec Amal en tant que policière. Je veux la voir évoluer dans un milieu dominé par les hommes. Les formes de la résistance empruntent ainsi différentes formes.

"Amal" de M. Siam © Juste Doc "Amal" de M. Siam © Juste Doc


C. L. : Amal se construit aussi en opposition à l'égard de sa mère.
M. S. :
Ce qui se passe dans sa famille permet de comprendre plus généralement l'Égypte autour du conflit entre les générations. L'ancienne génération cherche toujours à conserver le même ordre social. Depuis trente années, ma génération a toujours connu le règne de Moubarak tandis que la génération d'Amal a vécu la révolution à 13 ans, forgeant sa conscience politique à ce moment-là. Ayant 15 ans de plus qu'Amal, j’incarne cette figure de grand frère. C'est encore plus compliqué pour la génération de sa mère, parce qu'elle a déjà beaucoup vécu dans le même régime d'oppression où elle a fini par trouver ses propres zones de confort. Quant au père d'Amal, il incarne une figure émancipatrice dans les yeux de sa fille, ce qui est très rare dans le monde arabe. Amal a perdu son père quand elle avait 10 ans, comme moi. Or c'est à cet âge que l'on commence à s’imprégner de la réalité. Son père était une figure toute puissante pour elle. Le jour où elle a pris conscience de sa place dans la société, elle a quitté le foyer familial en conservant en elle la force de cette image paternelle.
Je garde également en tête la figure de l'homme manquant : Amal parle toujours de son père, mais il n'est pas là, tout comme le premier amour d'Amal qui est décédé. Je m'identifie aussi à Amal avec cette figure paternelle manquante.

C. L. : L'autre homme manquant, que l'on ne voit pas à l'image mais qui est omniprésent pour Amal filmée, c'est vous. D'ailleurs, vous prenez le relais du père d'Amal qui la filmait aussi. En ce sens, vous participez avec votre caméra à ce qu'elle assume et affirme son identité au sein de la société.
M. S. :
Le regard du père d’Amal n’est pas si différent du mien. C’est pour cette raison que j’ai voulu intégrer les images de son enfance dans le film, tournées par le père. Je ne remplace en rien le père d’Amal, bien entendu, mais tout comme lui, je suis fasciné par elle.
J'ai également plusieurs points communs avec Amal et mon regard sur elle est très subjectif : le portrait d'Amal concentre une grande part de moi. J'ai utilisé sa voix pour dire des choses que je voulais dire sur moi-même. Lorsque j'ai commencé à monter les images de l'histoire d'Amal, j'ai été impressionné d’y voir apparaître ma propre histoire. Je m'identifiais aussi à la perte de son amoureux parce que moi aussi j'ai perdu mon amoureuse.
Jusqu'où pouvais-je me rencontrer en allant à sa rencontre ? C’était tout l’enjeu de la réalisation de ce film qui est vite devenu une histoire partagée.
Je travaille actuellement sur une fiction, dans la continuité de mon premier film documentaire Force majeure. Avec Amal au premier plan, ce dernier film s'intégrera dans une trilogie sur la police et la thématique de l'autorité. Maintenant que je fais de la fiction, et après avoir fait l’expérience du documentaire, je réalise que le cinéma est toujours dans un entre deux, entre documentaire et fiction. Je suis convaincu qu'une histoire personnelle bien racontée permet de comprendre n'importe quelle couche de la société. Le film vacillera toujours entre l’explicatif et l’émotionnel. La frontière s’affine toujours plus entre les deux et il ne faut jamais chercher à imposer la compréhension d'un contexte au spectateur. Cette confiance dans un récit de vie repose sur le fait que l’existence est toujours influencée par le contexte. Je ne suis pas de ceux qui expliqueraient chaque chose au spectateur sur un carton entre deux plans. Finalement, il faut raconter des histoires, des histoires de vies.

 

 

un grand merci à Mélanie Simon-Franza pour son aide précieuse !

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