Entretien avec Fouzia Oukazi pour son livre “Femmes en Islam”

L’essai de Fouzia Oukazi « Femmes en Islam » propose une réflexion sans frontières sur les femmes musulmanes à partir de la lecture attentive du Coran, ce qui éclaire également d’un nouveau jour la réalité sociale évoquées par les films programmés depuis plus d’une décennie au Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient.

Cédric Lépine : Après avoir emprunté les chemins de la fiction avec l’écriture de romans (La Femme de l’ÉmirL’Âge de la révélationLila), comment s’est imposée la forme de l’essai pour aborder votre sujet ?
Fouzia Oukazi :
Comme de nombreuses personnes qui aiment jouer avec les mots, j’ai été d’abord attirée par la fiction, mais je n’avais pas pensé à demander à être publiée, je n’y croyais pas. C’est beaucoup plus tard que j’en ai eu la possibilité. Je n’ai pas commencé par un roman, mais par une participation à un recueil d’articles sur l’école et la république. Nous étions cinq professeurs d’origine maghrébine et l’un d’entre nous a eu l’idée de nous demander de mettre par écrit nos expériences professionnelles. Cela a donné un livre accepté par L’Harmattan, écrit sous la direction de Hassan Aoummis, professeur de français et conseiller municipal de Choisy-le-Roy. J’ai continué seule avec des fictions en mettant en avant mon expérience dans une confrérie soufie. Plus tard, j’ai entrepris de me spécialiser à l’EPHE et à l’IESR en sciences religieuses et j’ai eu envie de donner mon avis, en tant que femme musulmane (il y a trop d’hommes !!!) sur ma vision de l’islam. Mais je ne suis pas exégète et je reviens à la fiction. Mon blog est surtout constitué d’avis personnels sur l’islam et le soufisme.

C. L. : Votre objet d’étude ici, c’est le Coran : cela part-il de cette nécessité de (re)découvrir une des grandes compilations littéraires à l’heure où se poursuit la totale méconnaissance de ses textes ?
F. O. :
Cela part surtout de la nécessité de « relire » le texte saint des Musulmans (que je découvre sur le tard !!!!) parce que l’époque change et qu’on est à l’heure de la mondialisation, qu’on le déplore ou non. J’aime l’idée que le texte coranique se révèle au lecteur toutes les fois qu’il le lit. J’ai donc intégré cette idée qu’une lecture du VIIe siècle ne pouvait assurément pas être celle du XXIe siècle. Cette relecture nécessite de connaître l’histoire de la naissance de l’islam et de son évolution dans le temps, elle tient compte aussi de ce qu’on ne sait pas sur cette histoire, mais aussi des positions soufies sur la question que je fais totalement miennes, bien entendu. Je crois surtout que certains musulmans littéralistes devraient faire l’effort de relire le texte et de séparer ce qui est élévation spirituelle de la législation politique d’une société en cours de formation au Moyen-Âge. Bien sûr, c’est cette relecture que je propose à mes élèves de terminale au lycée, en restant bien ancrée dans la laïcité, durant les cours d’enseignement moral et civique. Je propose une lecture, je n’impose rien. En ce qui concerne les non musulmans, certains savent plus de choses que moi, parce qu’ils sont curieux, intellectuellement devenus des spécialistes et qu’ils ont un a priori favorable sur un texte plutôt fascinant. J’ai ainsi des discussions passionnantes avec un prêtre et des amis chrétiens. D’autres non musulmans ne retiennent que ce qu’on appelle « les versets du sabre », lus d’une manière littérale et qui font peur assurément. J’ai ainsi répondu à un lecteur de mon blog sur ce sujet. Il est évident qu’on peut faire dire ce qu’on veut au texte, cela dépend de ce qu’on y cherche. Mes essais ouvrent le dialogue avec ceux qui veulent.

C. L. : En introduction, vous dites que « la question des femmes en islam a pris un tournant particulier à partir de la révolution iranienne en 1979 » : pouvez-vous rappeler en quoi cet événement historique a eu un tel impact pour l’islam de divers pays, pas seulement du monde arabe ?
F. O. :
La révolution iranienne de 1979 a été la victoire de Khomeiny sur le régime du Shah totalement inféodé aux intérêts occidentaux (rappelons-nous la destitution de Mossadegh en 1953) et surtout responsable de très fortes inégalités sociales dans le pays. Cela a été un impact formidable dans ce qu’on appelait encore le tiers-monde à cette époque de guerre froide, parce que cette révolution a été pensée en tant qu’idéologie musulmane assez forte pour mettre un terme à des intérêts occidentaux prédateurs et extrêmement puissants. Ça, c’est le côté positif de la révolution et tous les musulmans de condition pauvre ou modeste, mais aussi ceux qui étaient de gauche, ont eu ce sentiment d’avoir pris leur revanche et de disposer librement de leurs richesses. Le mauvais côté, c’est que Khomeiny a imposé un système idéologique basé sur un islam rétrograde pour avoir la masse populaire du peuple iranien de son côté. Une politique démagogique donc. S’ensuit tout ce qui va avec une dictature : restriction des libertés, notamment de confession, en faisant de l’islam chiite la référence constitutionnelle. Des hommes se sont érigés en professionnels et en experts de la pensée islamique et ont imposé leurs vues. Non seulement des hommes mais aussi des femmes ont souscrit à ces vues, soit par conviction, soit par peur… Il faut sortir de cette idée que la croyance religieuse doit être imposée et contrôlée par un gouvernement. Le gouvernement est là pour voter des lois civiques et non religieuses, c'est-à-dire dogmatiques, pour des citoyens. Imposer le voile aux femmes n’est pas logique, ni citoyen. Seule la décence doit être prise en compte en fonction de ce qui est convenu par la majorité (dit le Coran). Le tchador iranien s’est par la suite diffusé dans l’aire musulmane, même au Maghreb, alors que les traditions n’étaient pas du tout les mêmes. Il était devenu un signe non seulement de piété mais aussi de résistance… Après tout, comme on dit en arabe, chacun est enterré seul dans sa tombe, ce qui signifie que chacun est seul responsable de ses croyances ou non-croyances pour l’au-delà. L’État n’a pas à intervenir dans cette affaire. Malheureusement, la concurrence actuelle entre le sunnisme de l’Arabie saoudite et le chiisme de l’Iran n’arrange pas les choses pour les musulmans, surtout ceux qui se sentent impliqués. Il y a des surenchérissements.

C. L. : Dans le Coran, la notion de Dieu en arabe littéraire a-t-elle un genre ?
F. O. :
Effectivement, Dieu-Allah est au masculin parce qu’on dit « huwa » : il. Dans le livre saint, Dieu parle aussi avec le « nous » de majesté, ce qui correspond d’une manière holistique, aux qualités divines. Chez les soufis, ce « il » quand il est scandé, devient « hu », ce qui correspond à un souffle, une respiration, et pas du tout à un genre. L’équilibre s’établit avec « al sakina », la présence (de Dieu) qui est féminine. Les poètes soufis donnent des prénoms féminins à la présence divine : Layla, Selma…

C. L. : Y a-t-il à l’heure actuelle des interprétations du Coran qui dominent l’usage qu’en font dans leurs pratiques quotidiennes les musulmans ?
F. O. :
Les États islamistes imposent, en général, la chari’a, notamment en ce qui concerne le statut de la femme, en se basant sur les versets coraniques relatifs au mariage, à l’héritage, etc. Ce sont des interprétations du Coran dans le cadre de ce statut de la femme et celui de la famille. L’alimentation a toujours été « hallal », je me rappelle de mes parents qui faisaient dans les années 1970 jusqu’à 150 km pour trouver un boucher. Ce qui veut dire qu’on ne mangeait pas de la viande tous les jours. Le porc a toujours été un interdit bien observé même par ceux qui ne pratiquent pas. Mais les pratiques quotidiennes actuelles sur lesquelles on polarise, en ce qui concerne l’islam « visible », ont trait au foulard ou hijab pour les femmes. Le terme « hijab » ou « jilbab » dans le Coran n’est pas utilisé avec le mot « tête », contrairement à Paul. « Hijab », utilisé huit fois dans le texte, est toujours traduit par « voile », notamment dans la notion de « parler derrière un voile ». Chez les soufis, cela signifie non seulement que Dieu ne nous apparaît pas directement, mais aussi qu’il faut parler « derrière un voile », c'est-à-dire, avec respect. Le mot « burqa » n’existe pas, bien entendu, et en 24/31, il est demandé aux musulmanes de « rabattre leurs voiles sur leurs poitrines » (selon une traduction largement admise), cela laisse supposer que beaucoup de prostituées se baladaient dans la Mecque, ce qui est normal dans une ville commerçante. Bien évidemment, la notion de « burqini » n’existe pas dans le Coran, puisque, si mes souvenirs sont bons, on n’allait pas à la plage au VIIe siècle en Arabie… Plus sérieusement, la notion binaire de licite/illicite dépasse largement le Coran et c’est cette notion qui prévaut depuis un certain temps sur les pratiques quotidiennes, quelles qu’elles soient. Beaucoup de personnes ne lisent pas le Coran, elles le récitent et surtout, elles ne cherchent pas d’explications. C’est vrai que c’est un livre plutôt ardu. Cette notion de binarité est diffusée par des imams à qui on pose des questions sur tel ou tel problème précis, concret, ce qui signifie que les gens n’osent pas ou ne veulent pas prendre leurs responsabilités et décider par eux-mêmes en fonction de leur cœur et de leurs penchants. Cela est aussi valable pour l’habillement des hommes, dont certains ont soudain décidé qu’il fallait mettre un « qamis », certains disent qu’il faut que le qamis arrive à mi-mollet, et à porter une barbe, comme le prophète dit-on. Tout cela n’existe pas dans le Coran. Surtout, cette notion binaire est développée par des générations qui font de leurs croyances un étendard. Dans les années 1970, ce n’était pas la même chose. Non seulement les pratiques étaient discrètes, mais aussi on ne cherchait pas midi à quatorze heures. À ce rythme, il faut revenir habiter sous les tentes, voyager sur des chameaux et faire comme les hamish : ne rien accepter de la modernité, ni plages, ni portable, ni voiture…

C. L. : Que cache selon vous cette obsession du contrôle de la représentation des femmes dans l’espace public par les hommes au pouvoir, religieux ou non, si l’on prend les exemples divers qui se déroulent en France, en Algérie ou en Iran ?
F. O. :
Je crois sincèrement que ce n’est pas seulement un problème de « contrôle ». Les cas sont divers, rappelons aussi que des Françaises de souche sont attirées par ce côté vestimentaire de l’islam. Une Française de mon entourage m’a dit clairement, il y a quelques années, que mon islam n’était pas le bon (elle se voilait et moi pas). Elle a changé d’opinion depuis et elle s’est dévoilée… Certaines femmes se voilent, il faut aussi voir de quelle manière, parce qu’elles sont (ou ont été ?) persuadées qu’il faut le faire sur le plan religieux. Lorsqu’on en discute, elles sont persuadées d’être un objet de tentation et cette idée ne les dérange pas. Certaines femmes trouvent aussi sympathique l’idée qu’elles constituent « quelque chose » de fragile que les hommes cherchent à préserver, donc à protéger. Certaines Iraniennes portent le voile d’une manière plutôt jolie, avec un maquillage très prononcé, un jean très serré. Et, du coup, la tentation est plus grande ! Mais je suis sûre qu’elles le portent de cette manière pour embêter le pouvoir. D’autres femmes, effectivement, peuvent être obligées de le faire : par l’État (Iran, Arabie saoudite…), par le mari ou la famille. C’est une condition pour travailler, sortir, faire des études. À ce niveau, c’est effectivement une affaire de contrôle : l’État et la politique sont souvent une affaire d’hommes : on le voit aussi dans les pays occidentaux, en France (rappelons-nous du député qui a sifflé la responsable écologiste à l’assemblée nationale…). On veut contrôler une partie de la population du pays de cette manière, sachant que le contrôle des hommes passe par l’absence de libertés politiques (Iran, Arabie…) ou par l’individualisation dans les pays occidentaux. C’est un double contrôle pour les femmes. Pour celles qui sont obligées de le faire par la famille (notamment en Algérie…), il faut penser que les femmes n’ont pas toujours la possibilité de vivre seules, ne serait-ce que pour louer un appartement (il y a des cas pourtant), il y a la peur d’être isolée, rejetée par la famille… La pression sociale joue un rôle non négligeable pour les mêmes causes, à mon avis : la peur d’être rejeté du groupe. Pour les Françaises de souche, je pense surtout que c’est une « lubie » basée sur une période de rejet de la société occidentale, avec tout ce que cela suppose sur la femme « objet sexuel », une manière de rompre, de s’opposer et de s’imposer. On s’impose comme on peut…

C. L. : La réduction d’une identité religieuse à l’émanation de dogmes autour du licite et de l’illicite n’est-elle pas aussi l’expression contemporaine de la société de consommation, où la religion est transformée en objet de consommation ?
F. O. :
Tout à fait d’accord. La religion a pris de l’ampleur parce que les idéologies précédentes n’ont pas abouti et n’ont pas tenu leurs promesses de bonheur par le matériel pour le libéralisme et de bonheur de société égalitaire pour le communisme. Alors on se penche vers le religieux qui nous semble plus solide puisque permanent. On n’achète plus d’objets matériels, on les a déjà : voiture, télé, téléphone, etc. Même les gens de condition modeste ont ces objets. Il faut cependant rappeler que la religion n’a pu prendre cette ampleur qu’avec les moyens de diffusion dont elle dispose : chaînes de télévision, Internet et réseaux sociaux. La scientologie n’aurait jamais pris cette ampleur sans les méga-church et les écrans géants. Il y a effectivement une boulimie de consommation de religieux, par peur du lendemain, par instabilité sociale, par déclassement professionnel, par influence… L’individualisme libéral crée, qu’on le veuille ou non, une perte de repères et l’on se sent bien seul parfois. Alors on module plusieurs spiritualités : un peu de soufisme, une pincée de bouddhisme, quelques séances de développement personnel et de sophrologie… On cherche… Je crois (j’espère) que cette boulimie passera, comme est passée la mode hippie des années 1970, comme est passée la mode de l’ultragauche, des punks, etc. Mais il faut bien préciser que beaucoup de personnes qui « consomment » de la spiritualité ou du religieux ne sont pas dangereuses. Le danger vient du fait que certains sont non seulement sûrs de leur pratique mais qu’ils veulent l’imposer à tout prix aux autres.

C. L. : Repenser la place des femmes en islam aujourd’hui n’est-ce pas aussi faire la lumière sur le rôle inaudible des femmes des générations antérieures et la transmission qu’elles ont opérée comme le suggère Bouchera Azzouz dans son hommage au féminisme populaire et au rôle des daronnes (dans son livre Fille de daronne et fière de l’être et son film coréalisé avec Marion Stalens Nos mères nos daronnes) qui sont le salut face au radicalisme dans les quartiers populaires en France ?
F. O. :
Je n’ai pas vu le documentaire de Bouchera Azzouz, mais j’en ai entendu parler dans la presse. Bien sûr qu’il faut rendre hommage à ces femmes qui ont été brutalement déracinées pour venir travailler dans les usines ou bien occuper des emplois de femme de ménage… Elles travaillaient dehors et s’occupaient des enfants et du ménage, ce sont des faits qui existent toujours pour certaines femmes, même chrétiennes. Certaines femmes sont restées au foyer. Ont-elles plus souffert que les hommes ? Certainement, puisque la vie des hommes les a souvent poussées à être sinon violentes, du moins extrêmement frustes : la vie passait entre le travail et la maison, ponctuée tous les ans, quand on le pouvait, de « vacances au bled ». Beaucoup de femmes ont souffert de cette absence d’horizons heureux, de cette absence de culture et de cette quasi-impossibilité de s’intégrer culturellement. Elles ont beaucoup souffert et n’ont pas pour, la plupart, eu l’occasion ou la possibilité de changer leurs vies. Par absences de moyens, de volonté, par peur ? Une petite nuance : certaines mères avaient tellement peur de la société française qu’elles ont aussi transmis à leurs filles cette peur du déracinement, de l’éloignement, de la perte de valeurs et ont donc imposé à leurs filles les positions rigides et frustes du père. La violence des pères se dirigeait vers les mères, celle des mères vers les filles. Les repères ont éclaté lorsque la crise des années 1970 a mené les pères au chômage.

C. L. : Quel regard avez-vous sur le cinéma du Maghreb et du Moyen-Orient diffusé en France qui questionne comme vous la place des femmes dans la société ?
F. O. :
Malheureusement, je n’ai pas beaucoup de temps pour aller au cinéma et je préfère lire… Bien sûr, je me documente, je lis les critiques... En outre, les films sur le Maghreb ou le Moyen-Orient sont très peu diffusés et restent peu de temps à l’écran. J’ai été marquée par La Graine et le mulet, très vrai, très sensible. En revanche, j’ai parfois été déçue par des films, comme Certifié hallal, qui se veut comique mais qui ressasse les clichés sur la vie des Maghrébins en France. Les films qui ont évoqué l’arrivée en France comme Inch'Allah dimanche ou bien le travail du FLN dans les bidonvilles de Nanterre, comme Hors-la-loi, me parlent plus… Le cinéma tunisien est très vivant, mais un film comme Satin rouge, qui évoque l’émancipation d’une femme, m’a déçue parce que je n’ai pas accepté l’idée que la liberté d’une femme passe par la danse du ventre et le sexe… Je préfère de beaucoup les rôles d’acteurs maghrébins qui jouent dans des films classiques, comme par exemple L'Astragale où a joué Leïla Bekhti. Les rôles de Reda Kateb ou ceux Roschdy Zem servent aussi « l’intégration ». Je crois qu’il faut cesser de parler « communautarisme » pour aller vers autre chose… qui reste à inventer.

 

 

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Femmes en Islam
de
Fouzia Oukazi

Nombre de pages : 94
Date de sortie (France) : juillet 2016
Éditeur : L’Harmattan

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