Festival des 3 Continents 2019: «143 rue du désert» d'Hassen Ferhani

Au milieu du désert, près de la route nationale fréquentée par de nombreux routiers, Malika tient toujours avec son grand âge, une modeste maison où chacun s’arrête pour prendre un thé, manger une omelette et prendre de ses nouvelles.

"143 rue du désert" d'Hassen Ferhani © DR "143 rue du désert" d'Hassen Ferhani © DR
Après Dans ma tête un rond-point, Hassen Ferhani situe par son titre même encore une fois les personnes dont il fait le portrait avec sa caméra dans un espace en mouvement. Ici, il s’agit d’une adresse presqu’illusoire puisqu’il s’agit du désert et qu’au mouvement s’oppose l’attente. Malika maintient son lieu d’accueil d’un autre temps en résistant malgré elle à une méga station-service avec un service de restauration qui vient juste de se construire à côté.

Hassen Ferhani pose patiemment sa caméra dans un film intimiste avec une équipe réduite où il est lui-même derrière la caméra, pour filmer le hors-champ du road movie qui serait l’illustration d’un monde qui court sans arrêt et sans se retourner vers un avenir potentiellement meilleur inaccessible. Le cinéaste double sa mise en scène comme une sorte de mise en abyme puisque sa caméra et lui-même confondus par leur présence invitent à la conversation tandis qu’il filme des conversations entre Malika et ses clients. Ce vertige se retrouve également devant la caméra où au sein du documentaire certaines personnes, la caméra aidant, commencent à jouer : le personnage d’un prisonnier derrière ses barreaux, comme un groupe de musiciens, ou encore un homme seul qui joue d’un instrument à percussion dont la musique se fond au sein-même de la narration du film en bande sonore. C’est assez surprenant ensuite de voir apparaître l’acteur Samir El Hakim à la table de Malika dans une prise de vue différente que pour les autres clients et qui commence à raconter une histoire démentie par la suite par Malika elle-même ! Hassen Ferhani ne se contente pas de filmer le réel, il le questionne au plus profond de son essence.

Au milieu du désert, l’oasis que propose Malika est-il un mirage ou bien est-ce plutôt la réalité d’une certaine Algérie politique qui se déroule au loin qui l’est ? La mise en scène précise d’Hassen Ferhani rappelle la force des derniers plans de Michelangelo Antonioni dans Profession reporter (1975) où un long plan séquence pris de l’intérieur d’une petite maison faisait découvrir un autre point de vue étrange de l’extérieur pour le photographe qui n’avait pas su voir. C’est tout le talent de la mise en scène humaniste du cinéaste qui permet ce déplacement magique du regard pour saisir une réalité globale à travers l’histoire au présent de Malika. Un film qui a reçu pour sa première présentation publique au festival de Locarno le Prix Léopard du meilleur réalisateur émergent mais aussi par trois fois au festival des 3 Continents de Nantes avec la Montgolfière d’Argent du meilleur long métrage en compétition avec des fictions, le prix du jury jeune et le prix du public !

 

 

 

143 rue du désert

Réalisé par Hassen Ferhani

 

Algérie, France, Qatar, 2019, 100 min.

scénario : Hassen Ferhani

images : Hassen Ferhani

musique : Mohamed Ilyas Guetal

son : Antoine Morin

montage : Stéphanie Sicard, Nadia Ben Rachid, Nina Khada, Hassen Ferhani

production : Allers Retours Films, Centrale Électrique

producteurs : Narimane Mari, Olivier Boischot

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