Entretien avec Kaouther Ben Hania et Julie Paratian pour "Le Challat de Tunis"

"Le Challat de Tunis" de Kaouther Ben Hania sort en salles le 1er avril 2015 dans les salles françaises, un an exactement après sa sortie en Tunisie (1er avril 2014). Le poisson du 1er avril est dès lors tout un symbole pour ce film qui nage allègrement entre vrai et faux, fait divers et légende urbaine, documentaire et fiction.

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Le Challat de Tunis de Kaouther Ben Hania sort en salles le 1er avril 2015 dans les salles françaises, un an exactement après sa sortie en Tunisie (1er avril 2014). Le poisson du 1er avril est dès lors tout un symbole pour ce film qui nage allègrement entre vrai et faux, fait divers et légende urbaine, documentaire et fiction. Le film fait également partie de la programmation de la 10e édition du Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient qui se déroule du 31 mars au 19 avril 2015. Le Challat de Tunis fut une vraie révélation lors de sa présentation au festival de Cannes 2014 à l’intérieur de la section ACID. Kaouther Ben Hania était alors accompagnée de sa productrice Julie Paratian (Sister Productions).

 

Le cinéma documentaire a-t-il été une bonne école pour envisager ensuite la fiction ?

Kaouther Ben Hania : J’ai réalisé en 2010 Les Imams vont à l’école, qui est, lui, un vrai documentaire. En 2006, j’avais réalisé le court métrage de fiction Moi, ma sœur et la chose mais je me sentais mal à l’aise avec la fiction, avec tous les artifices que cela comporte. C’était une première expérience à la réalisation et il a fallu que je passe par le documentaire en 2010 pour savoir comment je pouvais approcher la fiction. Le documentaire m’a appris à bien regarder quand on filme la réalité. On essaie alors de la découper et de lui donner du sens, en la ramassant et en créant des scènes on arrive à comprendre comment les choses se passent réellement. Disons que c’est le documentaire de 2010 qui m’a permis d’aiguiser ma lame [rires] et commencer ainsi à entrevoir la réalisation du Challat de Tunis.

 

Au moment où vous rencontrez Julie Paratian, est-ce que le film était déjà conçu comme un faux documentaire ?

K. B. H. : Il y a plusieurs évolutions avec au départ l’envie de faire un documentaire sur le fait divers concernant le challat. Mais c’était impossible de mener cette investigation sous la dictature. C’est pourquoi j’ai commencé à penser à une fiction avec une approche très réaliste flirtant avec le documentaire. Après la Révolution, j’ai pu avoir accès aux archives de la police. J’ai ainsi découvert ce qui s’était réellement passé. Un homme soupçonné d’être le balafreur a été incarcéré puis relâché. J’ai ainsi compris qu’il avait été utilisé comme bouc émissaire pour étouffer l’affaire qui avait créé une énorme psychose à l’époque. Je suis allée le voir puisqu’il y avait son adresse sur les procès verbaux de la police. C’est devenu le personnage principal de l’intrigue du film. Il a passé des essais devant la caméra et avec mon envie de départ de me rapprocher le plus de l’aspect documentaire, j’ai pu intégrer des aspects du réel au sein d’une charpente de fiction qui, elle, n’a pas bougé. Son aisance à jouer devant la caméra a également beaucoup apporté au film.

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Votre mise en scène où vous jouez avec le vrai et le faux témoigne bien d’un pouvoir politique qui utilise le vrai et le faux pour créer une situation de psychose imposant sa propre morale.

K. B. H. : Exactement. Pour moi ce fait divers n’était pas neutre puisque tout le monde s’en est servi. La propagande officielle a ainsi présenté le pouvoir en place comme le sauveur des femmes tunisiennes des attaques d’un fou furieux : c’est là la première fiction. Ensuite arrivent toutes les fictions de chacun, puisque, en l’absence de journalisme d’investigation, personne ne peut réellement croire à la version officielle. Chacun a sa version et ainsi chacun romance la vie du challat. Il y a ainsi eu beaucoup de fiction à partir d’un fait divers à la base. La forme du faux documentaire correspondait donc bien pour moi à mon sujet.

 

L’usage de l’humour pour dénoncer les conditions de violence dans lesquelles sont placées les femmes tunisiennes était pour vous incontournable ?

K. B. H. : Absolument, car je ne voulais pas présenter des femmes en situation de victime avec des appels aux larmes du côtés des spectateurs. Je souhaitais que chacun voit, à travers un phénomène de distanciation, le ridicule de son propos et finisse par en rire. D’ailleurs, c’est aussi une réaction tunisienne que de rire des moments les plus tragiques de l’histoire du pays. Cela est un bon moyen de lutter et pour moi un bon message d’espoir malgré tout.

Julie Paratian : Je pense aussi que cela permet d’élargir le propos du film et de ne pas le restreindre à la réalité tunisienne. Ainsi, d’emblée on se trouve dans une fiction sur du réel, dans de la dérision avec un regard hyper subjectif. Cela laisse donc énormément de place à tout le monde et je pense en l’occurrence aux Occidentaux qui regarderont ces personnages comme s’adressant aussi à leur réalité. Ce film possède une réalité internationale par ses financements internationaux et l’on espère une égale diffusion parce qu’il ne regarde pas la Tunisie par le petit bout de la lorgnette. Il est question des relations homme-femme que l’on peut retrouver et réfléchir partout ailleurs.

Il était intéressant avec l’histoire du challat de montrer comment sous la dictature un fait divers pouvait être utilisé par le pouvoir de Ben Ali. L’idée sous-jacente était de justifier la dictature par le fait que le peuple n’était pas encore prêt puisque les islamistes, avec la figure du challat, étaient très présents. J’ai trouvé en effet de tels propos dans les journaux de l’époque. Ensuite après la Révolution, le challat pouvait montrer ce qui n’avait pas changé même si un régime avait disparu. Cela permettait de montrer une misère sociale à travers les rapports de quelques personnages à l’égard des femmes. Je me rappelle avoir assisté en Tunisie à une séance de cinéma où était projeté Socialisme de Jean-Luc Godard : la salle était pleine de couples cherchant un moment d’intimité alors qu’aucun rapport n’est possible avant le mariage.

 

La salle de cinéma dans la ville et un pays devient dès lors un espace d’exercice de liberté au même titre que l’expression de la liberté.

K. B. H. : Depuis la Révolution, s’il y a bien un acquis, c’est que dorénavant on peut parler, ce qui était totalement impossible auparavant. C’est un soulagement en fait : lorsque l’on parle on est libéré d’un poids. Dans le cinéma, il y a un retour vers le documentaire, symptomatique d’un besoin de retour vers la réalité alors que la dictature nous avait enfermé dans un monde aseptisé, kitsch et stéréotypé. Dès lors les réalisateurs ont envie de plonger dans ce réel pour le comprendre et l’analyser par les moyens du cinéma. Le film est sorti en salles en Tunisie le 1er avril 2014 et a rencontré un certain succès compte tenu du nombre de salles dans le pays.

 

L’affiche comme une partie du film montre le jeu vidéo s’emparant de l’image du challat ? Le jeu vidéo est-il aussi un outil de propagande ?

K. B. H. : Le jeu vidéo du challat a été créé par un admirateur du challat, tel un geek à l’esprit rétrograde usant d’une légende urbaine. J’ai trouvé intéressant de creuser tous les terrains qui gravitent autour du personnage central. Le jeu vidéo est à la fois une expression très moderne de notre époque mais avec des aspects très archaïques. L’auteur du jeu le légitime en disant que cela permet de balafrer dans un jeu plutôt que dans la rue, comme si balafrer était une nécessité.

 

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Quelle est la traduction littérale du mot challat ?

K. B. H. : Cela signifie « balafreur ». Et quand on utilise ce terme en Tunisie, cela renvoie immédiatement à ce fait divers.

J. P. : Ce type de mythe collectif a existé dans plein d’autres pays sous d’autres dénominations en Algérie, au Maroc, en Égypte, en Syrie, en Jordanie... Récemment, une jeune femme au Liban m’a fait remarquer que c’était exactement ce type de personnage qui effrayait la jeunesse libanaise autour d’une légende urbaine qui s’attaquait aux corps des femmes qui avaient choisi un style vestimentaire occidental.

 

Le challat a seulement marqué la ville de Tunis où la campagne tunisienne était-elle concernée ?

K. B. H. : Non, seulement la capitale mais tout le pays en a entendu parler. Ce qui est curieux, c’est qu’à la fin des années 1980 s’est produite une histoire similaire à Sousse, ville au sud de Tunis. On soupçonnait à l’époque le fils d’un ministre d’être le challat. Le public de Sousse s’attendait alors à voir « son » challat.

 

Vous sentez-vous proche d’une cinéaste comme Haifaa al-Mansour qui avec son film Wadjda a parlé de la condition de la femme arabe en Arabie Saoudite ?

J. P. : Il y aurait beaucoup de choses à dire à cet égard avec ce fantasme des Occidentaux concernant les femmes arabes qui tout d’un coup s’émanciperaient. Ce n’est pas parce que les situations sont ouvertement plus complexes dans les pays arabes que la femme arabe n’aurait pas de pouvoir pour s’exprimer. Nous avons rencontré une femme qui s’occupait de la francophonie et qui nous expliquait que dès qu’une industrie cinématographique commençait à poindre dans un pays d’Afrique, les femmes s’en emparaient très vite, de manière spontanée avec des sujets politiques. Je pense que c’est important que ce soit une femme tunisienne qui ait fait un film en Tunisie à partir d’une production tunisienne et non pas par des producteurs étrangers qui souhaitent voir un film sur la Tunisie. Dès lors, Le Challat de Tunis se distingue bien de Wadjda. Ce n’est pas un produit du marché mais un vrai film répondant à une nécessité d’être réalisé.

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