Entretien avec Mehdi Ben Attia pour son film "L'Amour des hommes"

L'édition DVD du film "L'Amour des hommes" réalisé par Mehdi Ben Attia sort le 21 août 2018 chez Epicentre. Autour d'une photographe, interprétée par Hafsia Herzi, en quête de la représentation érotique du corps masculin à Tunis, le réalisateur fait du désir une question politique.

Mehdi Ben Attia © Patrick Hadjadj Mehdi Ben Attia © Patrick Hadjadj
Cédric Lépine : Pouvez-vous parler du personnage d'Amel vu comme alter ego d'un cinéaste qui met en scène le désir des autres à partir de ses propres désirs ?
Mehdi Ben Attia :
Oui, il y a de ça, c’est évident. C’est, disons, le point de départ de ma démarche sur ce film. Et puis, en avançant dans la fabrication, je me suis un peu désintéressé de la dimension « autoportrait du cinéaste en femme photographe », pour m’intéresser à Amel en tant qu’être libre et autonome, à ses relations avec ses modèles, sans chercher à mettre mon propre vécu ou ma propre sensibilité au cœur du truc. Disons que pour penser Amel, je me suis effacé et que j’ai mis en avant Hafsia, qui est plus intéressante que moi. Une fois que j’ai dit ça, je dois reconnaître qu’il se joue les mêmes choses entre la photographe et ses modèles qu’entre le réalisateur que je suis et ses comédiens. C’est de cette expérience là que le film est nourri, cette relation passionnante, à la fois professionnelle et personnelle, superficielle et profonde, fondée sur quelque chose de très ritualisé.

C. L. : Pourquoi avoir laissé autant en hors-champ le contexte socio-historique contemporain ?
M. B. A. :
Je ne crois pas avoir fait ça. Sauf si vous voulez dire que je n’ai pas représenté la question de l’islam politique. Mais sur cette question, je n’ai rien à dire. La révolution est absente, par choix, de la dramaturgie. Mais L’Amour des hommes naît de la révolution. Elle a profondément modifié les conduites, en particulier dans la jeunesse tunisienne, et dans mon film j’ai cherché à attraper, sinon l’Histoire, un air du temps, une trace. Le film s’inscrit dans une espèce de « movida » tunisienne (ou plutôt tunisoise), méconnue, dont certains comédiens sont d'ailleurs d’importants acteurs. Je pense à Haythem Achour, un DJ en vue, à Rochdi Belgasmi, un danseur engagé qui met en scène son corps de manière assez transgressive, à Nasreddine Ben Maati, un jeune cinéaste qui a réalisé un documentaire important (Ouled Ammar). En somme, même si je n’ai pas fait un film engagé, il aurait été impensable de faire L’Amour des hommes sous Ben Ali. Ça n’aurait d’ailleurs pas eu de sens.


C. L. : La représentation du désir est éminemment politique dans votre film : était-ce une conviction qui vous a accompagné dans l'écriture de votre scénario ?
M. B. A. : Oui! On retombe d’ailleurs sur la question précédente. Une femme regarde des hommes de manière désirante. Dans le monde que l’on dit arabo-musulman, c’est une démarche que certains considèrent comme provocante. J’assume absolument cette part de provocation. J’adore la provocation. Quand Taïeb, au début du film, dit à Amel, « La provocation je trouve qu’il n’y en a jamais assez », il dit quelque chose que je pense aussi. Bien sûr, ça ne suffit pas. Une démarche qui ne serait que provocante serait superficielle. Mais la provocation a le mérite de réveiller les regards, d’aller chercher les gens, c’est un des rares moyens dont disposent les artistes pour susciter du débat dans la société, en dehors des cercles artistiques.

"L'Amour des hommes" de Mehdi Ben Attia "L'Amour des hommes" de Mehdi Ben Attia


C. L. : Pasolini est-il une inspiration importante pour vous dans la manière de questionner le désir ?
M. B. A. : Très importante. Plus généralement une génération de cinéastes qui ont agencé leurs films autour de la circulation des désirs entre les classes, pour essayer d’ébranler l’ordre social. Modestie mise à part, j’ai été guidé par Pasolini, Buñuel et Visconti. 


C. L. : Une diversité de jeunes femmes apparaît dans la première séquence et une diversité d'hommes par la suite, toujours devant l'appareil d'Amel : en quoi selon vous ces deux représentations se répondent ?
M. B. A. : J’envisage Amel comme une photographe enquêtrice. Son travail d’autoportraits est comme une enquête sur sa propre féminité, sur les différentes manières d’être une femme que lui propose la Tunisie, les différents visages de « la femme tunisienne », si ces mots veulent dire quelque chose. En retournant l’objectif, en regardant les hommes, elle se met d’une certaine manière à enquêter, peut-être sans le savoir ou le formuler aussi clairement, sur ce que c’est que d’être un homme tunisien. Elle essaie de comprendre, d’élucider quelque chose, sur eux et aussi sur elle-même.


C. L. : Dans votre film, vous mettez en scène plusieurs séparations qui rendent difficile l'idéal démocratique : entre classes sociales, entre hommes et femmes et entre générations. Cela fait-il partie du portrait que vous faites de la Tunisie actuelle post 2011 ?
M. B. A. : Assurément, j’ai essayé de représenter plusieurs classes sociales et générations. « Portrait » était d’ailleurs le premier titre du projet, c’est vraiment ça que je voulais faire, un film portrait. Je ne partage pas, en revanche, l’idée que ce film véhicule une notion de difficulté de l’idéal démocratique. J’ai l’impression que la démocratie tunisienne n’a pas vraiment de difficulté « existentielle » à cet endroit là. En revanche, la question de la place de la femme, comme on dit, est évidemment très centrale, et clivante, et au cœur du débat démocratique. Mais je n’ai pas cherché à mettre en scène ce clivage, à le mettre au cœur de la dramaturgie. Ma démarche a plutôt été d’entériner les acquis, en dédramatisant des conduites qui sont certainement minoritaires, comme pour dire: « Vous voyez, elle agit en femme libre, elle bouscule des tabous, et pourtant c’est pas la fin du monde »...

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