Entretien avec Christophe Leparc, directeur de la 39e édition du festival Cinemed

La 39e édition de Cinemed, Festival du Cinéma Méditerranéen de Montpellier se déroule du 20 au 28 octobre 2017 sous la direction de Christophe Leparc, invité ici à présenter la programmation.

Christophe Leparc © DR Christophe Leparc © DR

Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter l’identité du festival Cinemed à travers sa programmation ?
Christophe Leparc :
Cinemed est le rendez-vous des cinémas de toute la Méditerranée. Cette notion géographique est la seule contrainte que l’on a en ce qui concerne notre programmation et au-delà de celle-ci, on ne s’interdit rien. On se permet ainsi de présenter à la fois des films récents et anciens, l’histoire du cinéma méditerranéen à travers des rétrospectives. À cet égard, les cinémas italien, égyptien ou espagnol témoignent d’une histoire du cinéma très riche ! L’enjeu consiste à prendre le pouls de la création cinématographique contemporaine en Méditerranée. C’est une manière d’affirmer ainsi que l’on peut aimer toutes sortes de cinémas évitant de s’enfermer dans une chapelle cinématographique avec aussi la volonté d’intéresser tous les publics possibles où chacun puisse trouver sa place. Cinemed est un moment festif où l’on rencontre les artistes pour échanger avec eux. La prolongation permet de favoriser les rencontres entre artistes et professionnels, c’est-à-dire entre porteurs de projets et producteurs potentiels. Le festival a également pour vocation de favoriser la mise en chantier des films à plus long terme.

 

Cédric Lépine : La situation des industries du cinéma en Méditerranée a des points communs mais présente aussi des points de divergence. Ainsi, cette année vous mettez en valeur le cinéma algérien contemporain, qui souffre plus que tout autre pays de la quasi disparition des salles de cinéma.
Christophe Leparc :
En effet, la diffusion en Algérie des films réalisés par la nouvelle génération de cinéastes est sinistrée en l’absence de salles. Malgré tout, on sent une renaissance parce qu’à la sortie des années de plomb, les jeunes artistes en général ont voulu s’emparer du cinéma pour s’exprimer, inventant des outils de l’ordre de la débrouillardise pour faire face à la fois aux interdictions de tournage et aux difficultés de financement de leurs films. On s’aperçoit que la plupart des films algériens présentés dans les festivals internationaux ces dernières années, comme par exemple En attendant les hirondelles de Karim Moussaoui cette année à Cannes, sont des coproductions. Ainsi, l’échange entre les pays méditerranéens favorise aussi le financement au-delà des problématiques de politique pure en matière de cinéma que pourrait avoir le cinéma algérien. Plusieurs cinéastes viennent notamment en France et en Allemagne pour trouver des partenaires, puisqu’il s’agit d’un cinéma qui intéresse ces pays. À la différence de la Tunisie, le cinéma algérien n’est pas encore bien vu par les Algériens eux-mêmes. Il existe cependant des initiatives comme des ciné-clubs, le festival de Bejaïa ou encore l’Institut français qui a remonté une salle de cinéma autour d’une programmation. Le fait que ces films algériens aient une reconnaissance internationale (Les Bienheureux de Sofia Djama a notamment été primé au festival de Venise 2017) oblige les autorités algériennes à les reconnaître. L’État algérien, plutôt que de contrer ce nouveau cinéma, commence à imaginer une politique de soutien aux jeunes cinéastes. Je pense donc sincèrement que se manifeste une véritable renaissance du cinéma algérien qui n’est pas, je l’espère, un coup d’épée dans l’eau.

 

Cédric Lépine : En ce qui concerne la programmation du cinéma algérien, cette année vous avez mis à l’honneur deux cinéastes de générations distinctes : Lyes Salem et Merzak Allouache. Comment avez-vous envisagé ce dialogue ?
Christophe Leparc :
Ici encore, la situation algérienne est distincte de celle en Tunisie où l’industrie du cinéma était entre les mains de vieux barons qui conservaient le pouvoir à travers les politiques de financement : avec la Révolution en 2011, la jeune génération a balayé ce fonctionnement et a pris le pouvoir. Ainsi, les vieux barons du cinéma tunisien n’ont pas été des modèles pour la jeune génération, d’autant plus qu’ils n’ont jamais cherché à se renouveler. La situation est totalement différente, notamment avec Merzak Allouache à l’égard de la nouvelle génération. C’est un cinéaste emblématique dès Omar Gatlato, son premier long métrage présenté à la Semaine de la Critique au festival de Cannes en 1976, où il faisait le portrait de la jeune génération algéroise. En France, il a découvert avec Salut cousin ! (1996) Gad Elmaleh et leur amitié s’est poursuivie avec Chouchou (2003). Merzak Allouache a ainsi connu un cinéma populaire en France à l’époque des années de plomb en Algérie, mais y est retourné dans les années 2000 pour y rendre compte à travers ses films de la réalité sociale des difficultés des Algériens. Il se retrouve alors avec les mêmes difficultés à financer ses films que les jeunes cinéastes : comme eux, il doit faire face aux mêmes refus d’autorisation de tournage en Algérie. En outre, les tournages de ses films en Algérie ont été un moyen pour les apprentis cinéastes et tous les jeunes désirant travailler dans le cinéma de disposer ainsi d’une formation pratique alors que les écoles de cinéma sont quasi inexistantes dans le pays. À chaque fois que j’ai rencontré de jeunes cinéastes algériens, j’ai trouvé de leur part un profond respect à l’égard de Merzak Allouache qui n’est jamais resté dans un « confort européen ». Il est devenu aussi le symbole de toutes leurs luttes pour faire des films. Beaucoup de comédiens, je pense à Nadia Kaci mais aussi à Adila Bendimerad, ont tourné dans les films de Merzak avant de travailler dans d’autres films. Il y a ainsi un parallèle évident entre son cinéma et celui de la nouvelle génération, qui met d’autant plus en lumière l’œuvre de Merzak Allouache et son intégrité personnelle.

 

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Cédric Lépine : En ce qui concerne la sélection des longs métrages documentaires, est-ce que vous devez jongler à la fois entre la nécessité pour le festival de se faire le relais d’informations de ce qui se passe actuellement dans les pays méditerranéens et la mise en valeur de nouvelles propositions formelles ?
Christophe Leparc :
Le cinéma documentaire est très riche de propositions diverses : qu’il s’agisse du mélange de fiction, du travail d’archives dans des films quasi expérimentaux, toutes ces formes nous intéressent. Lorsque nous avons sélectionné 8 documentaires, nous n’avons pas voulu représenter la diversité des pays : lorsque l’on a deux films issus du même pays, on ne se prive pas de les prendre tous les deux. Nous allons donc d’abord, au sein de notre programmation, vers des coups de cœur. Puisque l’on est touché par des propositions formelles, il est vrai que la programmation reflète aussi cette diversité.
Quant à l’actualité du bassin méditerranéen à travers le documentaire, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas depuis quelques années au sein de la programmation de documentaire sur la situation de la Syrie, alors que cette année deux films y sont consacrés. Je me rappelle qu’à l’époque d l’absence de ces films sur la Syrie dans la programmation, j’expliquais que nous n’étions pas un festival de reportages mais un festival de cinéma avant tout, où le temps du cinéaste n’est pas nécessairement le même que l’actualité. En effet, le cinéaste pour s’exprimer et faire œuvre a besoin soit de temps soit de recul. Cela s’est vérifié cette année avec deux films : A Memory in Khaki d’Alfoz Tanjour et Radio Kobanî de Reber Dosky. Dans ces deux histoires qui se passent en Syrie, on s’aperçoit que le talent des cinéastes permet au public d’appréhender distinctement le pays par rapport à son actualité.
La programmation documentaire affirme ainsi cette volonté de mettre toujours en avant des cinéastes qui vont parler de leur pays et des problématiques de la Méditerranée, mais sans jamais saisir l’actualité à tout prix.

 

Cédric Lépine : Dans une perspective historique des cinémas méditerranéens, quelle est la place des rétrospectives des films de Dominique Cabrera, Éric Toledano & Olivier Nakache ?
Christophe Leparc :
Lorsque l’on diffuse les films de Dominique Cabrera, par exemple, cinéaste pied-noir qui a fait plusieurs films sur l’Algérie, le lien est évident. Il s’agissait aussi de montrer le côté protéiforme de son cinéma : elle est aussi à l’aise dans le documentaire intime que dans la fiction sociale où elle associe des comédiens inconnus avec des pointures du milieu. C’est la richesse de cette cinéaste dont l’arrière-plan méditerranéen se retrouve dans beaucoup de ses films de manière plus ou moins forte. Quant à Nakache et Toledano, nous avons là affaire à une question de fidélité puisqu’ils étaient venus avec leur première court métrage Les Petits souliers en compétition en 1999. Lorsque nous les avons contactés pour leur proposer de diffuser leurs films que nous aimons beaucoup ainsi qu’une carte blanche, ils ont répondu à cette dernière avec la comédie italienne de Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola (1974) : preuve si l’en est du rapport étroit à l’histoire du cinéma méditerranéen dans leur filmographie.
Manuel Pradal, décédé en mai dernier, a longtemps été un compagnon de route du festival où son premier long métrage Canti (1991) avait été présenté, ainsi que la quasi totalité de ses films suivants. Nous avons donc voulu lui rendre hommage à travers cette programmation. S’il y a quelque chose de commun à ces films de la Méditerranée, c’est cette lumière très solaire, souvent forte. Lorsque l’on regarde le second long métrage de Manuel Pradal Marie Baie des Anges (1997) où il découvrait Vahina Giocante, la lumière de ce film me reste longtemps en mémoire. Je retrouve cette même lumière chez des jeunes auteurs en compétition fiction cette année, qu’il s’agisse de Manuel premier film de l’Italien Dario Albertini ou encore d’une jeune réalisatrice de Montpellier Elsa Diringer avec Luna.

 

Cédric Lépine : Pour comprendre le cinéma d’aujourd’hui cela passe pour vous, à travers la programmation de Cinemed, nécessairement par la diffusion du cinéma dit de patrimoine ?
Christophe Leparc :
Cette place est essentielle car on appréciera d’autant mieux le dynamisme du cinéma actuel que si l’on en connaît ses racines. Je crois qu’il est toujours important de redonner des coups de projecteur sur de grands cinéastes. Au sein de Cinemed, nous avons un devoir de formation pour faire redécouvrir des œuvres. À cet égard, nous avons la chance de pouvoir bénéficier depuis une dizaine d’années de la restauration de nombreux films. On trouve ainsi cette année Qui a tué le chat ? une comédie fantastique de Luigi Comencini ou encore Venez prendre le café chez nous d’Alberto Lattuada qui est un bijou de la comédie italienne ! Vers l’inconnu ? de Georges Nasser (1957) est une rareté qui rappelle que le cinéma était bien présent au Liban dans les années 1950. Je pense que lorsque l’on aime le cinéma, on aime aussi se plonger de temps en temps dans son histoire et le mettre en parallèle avec ce qui se fait actuellement. Il ne s’agit pas de se dire « c’était mieux avant » car c’est bien la force du cinéma de parvenir à se renouveler et réussir à nous surprendre et à nous faire rire et pleurer encore l’heure actuelle. On ne peut comprendre où va le cinéma, qu’en connaissant son histoire.

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