Un taxi nommé Panahi

Jafar Panahi, cinéaste iranien interdit de tournage, parcourt les rues de Téhéran au volant de son taxi. Comme toute autre voiture, il prend ses clients mais ne leur demande pas d’argent pour sa course : en revanche il retient avec grand intérêt et avec sa caméra leurs histoires.

"Taxi Téhéran" de Jafar Panahi © Memento "Taxi Téhéran" de Jafar Panahi © Memento

Sortie DVD : Taxi Téhéran, de Jafar Panahi

Après ses films tournés dans son appartement depuis l’interdiction de la part du gouvernement de tourner des films, Jafar Panahi a trouvé une nouvelle parade pour continuer à exprimer son engagement social, aussi bien en tant qu’artiste que citoyen iranien responsable, en invitant la société iranienne dans une voiture. Si le procédé n’est pas nécessairement nouveau puisqu’il a déjà été brillamment mis en scène par Abbas Kiarostami pour son film Ten (2002), l’enjeu de Jafar Panahi est tout autre. La voiture ici n’est qu’un outil au service d’un témoignage sur la société iranienne dont le cinéaste offre un portrait empli d’humanisme tout en renouvelant sa déclaration d’amour pour le Septième Art. Face aux privations qu’il subit, le cinéma reste à ses yeux un espace d’expression où l’on s’adresse au monde entier, par delà les murs emprisonnant des frontières dressées entre les hommes à travers le monde, mais aussi un lieu où une communauté se forme pour se créer et se raconter des histoires. Face aux difficultés du tournage, le cinéaste opte pour le docu-fiction qui se prête le mieux au défi qu’il tente de relever : pouvoir tourner son film sans risquer de mettre en péril la liberté de chacun de ses participants. Jafar Panahi joue son propre rôle comme chacun des personnages du film… et pourtant, il ne s’agit pas d’un documentaire puisque chacun a joué le personnage que le cinéaste leur a écrit dans un scénario. Ceci permettait de protéger l’intimité des vies privées. Dans une voiture de taxi, on se livre beaucoup, ce qui fait de ce lieu un espace se situant entre l’espace public et l’espace privé, comme se définit la plupart les espaces diégétiques. Le taxi est donc un lieu hautement cinégénique.

 

Le génie inventif de Panahi est d’utiliser sa caméra à l’intérieur de sa mise en scène, les cadrages et changements d’axes étant justifiés par les scènes elles-mêmes puisque la caméra est aussi présente que les personnes filmées : dans une société où chacun peut produire des images avec un simple téléphone portable, cela ne surprendra nullement. Quant à construire un récit proprement cinématographique, tout le monde ne s’appelle pas Jafar Panahi. Par son film, il montre que les moyens d’expression par leur diversité sont à la portée de tous et que la révolte contre un ordre inique ne demande donc nullement des aptitudes suprahumaines, mais seulement une véritable prise de conscience citoyenne. Ce qui se passe dans cette voiture de taxi est aussi là pour témoigner que la société s’exprime pourtant là où des personnes sont mises en présence l’une de l’autre et qu’un dialogue est en mesure dès lors de débuter. Car les histoires rencontrées dans ce film se font avant toute chose par des récits oraux mis en scène par des mouvements de caméra à l’intérieur même du tournage par le réalisateur dont on ne peut jamais oublier la présence malgré sa discrétion et sa magnanimité. Dans un pays où les espaces publics ont été bannis, du moins soumis à un contrôle radical, la quête de nouveaux espaces de partages où se forment des communautés est vitale et le film de Jafar Panahi, Ours d’Or 2015 au Festival international du film de Berlin, en rend un magnifique et émouvant témoignage.

 

 

 

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Taxi Téhéran
Taxi
de Jafar Panahi
Avec : Jafar Panahi, Nasrin Sotoudeh

Iran – 2015.
Durée : 82 min
Sortie en salles (France) : 15 avril 2015
Sortie France du DVD : 18 août 2015
Format : 1,85 – Couleur
Langues : français, persan - Sous-titres : français.
Éditeur : Memento Films

Bonus :
Remise de l’Ours d’Or (3’)
Bande-annonce

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