Entretien avec Erige Sehiri, réalisatrice de "La Voie normale"

Le documentaire "La Voie normale" d'Erige Sehiri en compétition au 40e festival Cinemed de Montpellier a reçu la mention spéciale du jury (composé de la productrice Janja Kralj, du cinéaste Hassen Ferhani et du présent critique Cédric Lépine) en octobre 2018. Une sortie en Tunisie du film est prévue pour février 2019.

Erige Sehiri © DR Erige Sehiri © DR

 

En Tunisie, la Voie normale est la seule ligne de chemin de fer qui respecte les normes internationales. C'est aussi la ligne la plus délaissée par la compagnie de chemins de fer, orgueil de la nation. Les cheminots Ahmed, Afef, Issam, Abee et Najib sont les acteurs attentifs et engagés qui voient dans leur travail le portrait de la Tunisie post-révolutionnaire.

Cédric Lépine : Pouvez-vous expliquer comment vous avez commencé à réaliser des films après une formation en journalisme ?
Erige Sehiri :
J'ai commencé à faire des documentaires dans une association de quartier appelée Timecode Corp aux Minguettes, banlieue de Lyon où je suis née. Je voulais alors faire du cinéma mais je n'en avais pas les moyens. J'ai réalisé D'objet à sujet, un reportage sur la Journée de la Femme où je mettais en lumière des portraits de différentes femmes engagées des quartiers populaires. C'était en 2008. Je sentais l'urgence en moi d'avoir des choses à dire et le journalisme me donnait la possibilité de m'exprimer rapidement alors que le cinéma me paraissait à ce moment là tellement inaccessible ! De fil en aiguille, j'ai travaillé et financé un autre documentaire en Palestine ; Sur le chemin de l'école où je suivais le quotidien de jeunes écoliers de Jérusalem-Est et de Bethléem séparés par un mur. En parallèle, je travaillais pour des chaînes d’informations françaises à Jérusalem. Je me suis alors très vite rendu compte que l'actualité n'était pas quelque chose qui était naturelle pour moi parce que je n'y étais pas à l'aise et que j’avais besoin de prendre mon temps avec les gens. En revanche, cela m'a formé à l'image. Puis éclate la Révolution tunisienne et je me rends à Tunis où j'y fais quelques piges en tant que journaliste. Je regarde alors un documentaire de création intitulé Fix Me du réalisateur palestinien Raed Andoni et j'éprouve une véritable révélation : je comprends que c'est exactement ce genre de documentaire de création qui m’inspire et que j’aimerai réaliser. Je le rencontre et j'apprends qu'il travaille sur un documentaire collectif sur le thème de l'identité dans le monde arabe. Je lui parle de mon projet de court métrage autour de mon père et le contexte révolutionnaire en Tunisie et il propose de me produire. À ce moment-là, je quitte complètement le journalisme d’actualité, j'entame en 2013 l'écriture de La Voie normale. Je cofonde au même moment un nouveau média intitulé Inkyfada, un média en ligne où l'on repense la manière de présenter l'information et de faire du journalisme proche d'une démarche de documentariste.

C. L. : Comment avez-vous abordé La Voie normale : en tant que journaliste désirant transmettre au plus vite une information ou bien comme cinéaste construisant patiemment un récit autour de personnages ?
E. S. :
Je l'ai abordée comme mon court métrage Le Facebook de mon père, c'est-à-dire comme une cinéaste avec une étape de recherche et d’écriture importante . En 2012-2013, la situation des chemins de fer n'était connue de personne. J'ai tout d'abord commencé à m'intéresser à Ahmed, un conducteur de train. Cette voie ferrée de l'Ouest qui va de Tunis à la frontière algérienne et que l'on appelle « la voie normale » a quelque chose de très philosophique rien que par le nom. Cette région a aussi été oubliée par le régime.
Je m'intéressais aussi aux histoires de choix de vie qui sont autant de chemins distincts à emprunter.
Ce film est d'abord parti d'une intention cinématographique : c'était comme un puzzle où j'avais différentes images qui me venaient. J'avais avec Ahmed un personnage intéressant à explorer : c'était un artiste qui se retrouve à travailler pour les chemins de fer parce qu'il n'a pas trop le choix. Je commence ainsi ma recherche en filmant
sur cette voie ferrée et je découvre que les conditions de travail ne sont pas du tout évidentes. Petit à petit je fais la connaissance de nombreux autres personnages et c'est beaucoup plus tard, au bout de deux ans, que je rencontre Issamedine Fitati, un lanceur d'alertes. Je découvre progressivement qu'émerge quelque chose de différent d'un film d'observation. En effet, au début j'étais partie sur un film très poétique.
Si les premières images sont des
images de recherche c'est que je n'avais pas d'autorisation de tournage et je devais tourner discrètement. J'ai monté le film presque dans la chronologie où j'ai découvert ces personnages. Nous attendions beaucoup de l'après 2011, notamment autour de la liberté d'expression et finalement cela n'a pas été aussi évident que cela. On peut certes passer à la télévision pour dénoncer certaines choses, mais cela a un coût. Si la réalisation du film a duré si longtemps, c'est que je suivais une réalité sur la longueur et qu’à un moment donné le lanceur d’alerte et moi avons été arrêtés par la police durant le tournage et que les chemins de fer m’ont demandé de payer des sommes faramineuses pour mautoriser à filmer. Tout cela m'a conduit à rendre le film plus engagé qu'il ne l'était au départ et si je ne l'avais pas fait, j'aurais eu l'impression de biaiser la réalité que j'ai rencontrée. C'est là où le journalisme et le cinéma documentaire peuvent se rejoindre : même si dans le cinéma on raconte d'abord une histoire, celle-ci s'ancre souvent dans une certaine réalité.

C. L. : La réalité décrite dans le film se fait uniquement en suivant les témoignages de ces cinq personnages que la caméra ne quitte pas. Comment s'est imposé ce choix ?
E. S. :
Tout est parti de l'idée de suivre des choix personnels d'individus. Quand on est dans un tel pays où tout est devenu possible, où il faut se réinventer ; décider de quitter son pays ou de se battre sur place, ce n'est jamais facile. Révéler coûte que coûte la vérité et risquer de perdre son travail ou bien au contraire faire abstraction de tout se qui passe autour de soi et continuer de vivre comme avant, ce sont des choix de vie caractéristiques de chacun. Pour moi, ces portraits constituaient une mosaïque de ce que je ressentais personnellement à l'égard du pays. C'est étonnant car j'ai rencontré ces personnes au cours de mon voyage mais mes intentions de départ concernant le film sont restées les mêmes. Chacun représentait quelque chose de différent du pays et j'avais besoin que leur parole et leur comportement puisse apparaître dans le film sans jugement. Je pense que l'on est capable d'apporter un regard critique sur les choses sans juger les gens au sujet de leurs choix. C'est pour cela que j'avais besoin de personnages qui ont chacun une relation aux chemins de fer très différentes. La particularité de ce film, c'est que j'ai tout de même eu l'impression de le réaliser avec les conducteurs de train. Ainsi, une partie des images sont celles d'Ahmed, d'autres d'Issameddine Fitati le lanceur d'alerte, et apparaît aussi un clip du conducteur et rappeur Abderrahim Akka Abee... J'aime bien les documentaires qui se font collectivement et non pas des « films sur untel ». C'est cela qui aboutit à cette forme de réalisation.

C. L. : Filmer des employés du chemin de fer pose la question très contemporaine de l'évolution du service public dans une politique gouvernementale néolibérale, en Tunisie comme en France.
E. S. :
En effet, au-delà de la dimension cinématographique et politique de mon envie de départ de faire ce film, le chemin de fer, pour de nombreuses personnes, représente l'identité du pays en en prenant le pouls. Le fait d'avoir choisi cette voie de chemin de fer à l'ouest et qui allait cinquante ans plus tôt jusqu'à Marrakech, n'est pas anodin. Pour moi, c'était très symbolique de traiter une ancienne fierté du pays, la plus grosse entreprise publique tunisienne, une région oubliée du régime, l'ouest du pays étant complètement abandonné. En effet, je n'ai pas choisi de suivre la voie ferrée de la côte Est qui est la voie touristique et qui est mieux entretenue. Ce n'est à cet égard pas un hasard si la voie de l'ouest est dans cet état-là. Pour moi, cela raconte l'histoire du pays sans raconter directement l'Histoire. C'est donc ici tout le passé qui est convoqué tout en parlant de l'avenir puisque les nouvelles générations qui apparaissent à l'écran cherchent à trouver leur place dans cette société publique. Il est ainsi question du malaise de cette jeunesse. Le film pose la question de ce que cela peut signifier être cheminot aujourd'hui alors que le métier est en train de disparaître pour différentes raisons. Le chemin de fer est la symbolique de la manière dont l'État crée ce lien social ou pas et prend le pouls de la situation sociale du pays. Comme en France, je pense que lorsque les cheminots ne sont pas contents ils sont aussi le reflet d'un mal-être général notamment entre les classes sociales.

C. L. : On voit dans le film que si la compagnie de fer se maintient, c'est davantage du fait des cheminots que de ses dirigeants. Par là on comprend que la société avance à travers des responsabilités individuelles citoyennes que par des partis politiques obnubilés par l'accès au pouvoir.
E. S. :
Oui, d'ailleurs on me fait souvent remarquer que les passagers sont très peu visibles et les dirigeants officiels de la société n'apparaissent pas devant la caméra. En même temps, cela reflète la réalité du terrain où les dirigeants sont absents. C'est également le reflet de la société tunisienne portée par des initiatives citoyennes. Ce sont en effet des citoyens qui se mobilisent localement pour faire valoir leurs droits, leurs rêves de démocratie et de liberté en Tunisie. J'ai croisé quelques directeurs de la société quand je filmais mais les rendre absents, c'est aussi montrer la réalité d'une présence absence, puisqu'ils sont là sans être là, en fait. Dès lors, la société est portée par ces individus où apparaissent quelques figures héroïques comme celle d'Issameddine Fitati qui agit pour la collectivité.

 

 

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La Voie normale
As-Sekka

Écrit et réalisé par Erige SEHIRI

Avec : Nabi HOUJI, Ahmed MOURAD KHANFIR, Afef MOKBLI, Issameddine FITATI, Sadek KHANFIR, Abderrahim AOUIJ.

Production : Palmyre Badinier (Akka Films), Dora Bouchoucha (Nomadis Images)
Coproduction : Nomadis Images (Tunisie), Les Films de Zayna (France), Al Jazeera Documentary (Qatar) avec le support de Doha Film Institute (Qatar)
Direction de la photographie : Aissa AMINE, Erige SEHIRI, Ikbal ARAFA, Hassene AMRI, Ahmed Mourad KHANFIR
Montage : Katja DRINGENBERG in collaboration with Hafedh LAARIDHI and Ghalya LACROIX
Prise de son :  Aymen TOUMI, Karim GUEMIRA, Pascal JACQUET, Mohamed Nouri LASSOUED
Musique : Omar ALOULOU
Sound design : Morten Green
Montage son et mixage : Martin STRICKER

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